
AYODHYA
par
François Gautier
Avez-vous
jamais été à Ayodhya ? Plus encore que Bénarès,
c'est une ville totalement hindoue, avec des dizaines de petits temples
disséminés un peu partout, des rues étroites et
des milliers de maisons typiquement hindoues, dont les colonnes en teck
encadrent de petites cours centrales. En bas, on trouve une rivière
sacrée avec ses ghats, ses escaliers qui descendent dans l'eau
; et puis, tout en haut de la colline, il y avait, avant Octobre 1992,
ces deux dômes laids, incongrus, cette mosquée abandonnée.
Ayodhya, comme Bénarès, fut depuis 5 000 ans une
des villes les plus vénérées des hindous. La première
est le refuge de Shiva, le dieu de la création et de la destruction
du panthéon hindou ; la deuxième, celle de Ram, un des
dieux les plus chéris de l'hindouisme. Ram, c'est le héros
du Ramanaya, qui incarne les parfaites vertus de l'hindouisme : courage,
abnégation, droiture, spiritualité la plus haute, humilité
Avec sa compagne Sita qui, elle aussi, est vénérée
par des millions d'hindoues pour avoir fidèlement suivi son mari
en exil dans la jungle, il est entré dans la légende des
grandes Indes. Et des millions de sadhous, de sages ou de simples gens
répètent inlassablement son nom à longueur de journée.
Quand Gandhi mourut assassiné, ce fut d'ailleurs sa dernière
parole : « Hé Ram ! ». Lorsque les musulmans
arrivèrent entre le 7ème et le 18ème siècle,
ils rasèrent bien sûr des milliers et des milliers de temples
et Ayodhya fut l'un d'entre eux. D'une certaine manière, ces
exactions servirent l'hindouisme, qui fut obligé de constamment
se renouveler : imperturbablement les fidèles reconstruisirent
d'autres temples un peu plus loin, y réinstallèrent leurs
dieux ; et on continua de prier. C'est ainsi qu'en Inde, il est très
rare de voir des temples qui ont plus de deux siècles. Mais certains
sanctuaires ne furent jamais oubliés par les hindous ; ils avaient
été vénérés par trop de générations
pour que la mémoire collective puisse facilement les oublier.
Et au cours des âges, ils se donnèrent le mot silencieusement
: « N'oubliez pas Ayodhya. » David Frawley écrit
d'ailleurs que « durant les attaques islamiques sur l'Inde,
qui ne furent pas provoquées par des agressions hindoues sur
des terres islamiques, et qui durèrent plus de mille ans, des
dizaines de milliers de temples hindous furent détruits, en fait
la plupart de ceux qui existaient sur le sous-continent. Les grands
temples, dont parlent les voyageurs chinois du 7ème siècle,
qui étaient non seulement hindous, mais aussi bouddhistes et
aussi jaïns, ont disparu aujourd'hui ». Ainsi cette
mosquée, seule au beau milieu de cette petite ville hindoue,
était non seulement une aberration, mais elle incarnait le symbole
de la mauvaise volonté musulmane. Car les hindous continuèrent
à affluer à Ayodhya, où ils vénéraient
toujours Ram, transposé juste à côté de la
mosquée ; et les musulmans qui résident à
Faizabad, la ville jumelle qui jouxte Ayodhya, y ont là leur
propre lieu de prière. Pendant trois siècles, les hindous
implorèrent les musulmans de leur rendre cette mosquée,
afin qu'ils puissent y reconstruire leur temple chéri ; mais
peine perdue. Enfin, quand la droite hindoue commença à
émerger, avec le Bharatiya Janata Party et le Vishwa Hindu Parishad,
on essaya toutes sortes de compromis. Mais les musulmans indiens restèrent
inflexibles, la mosquée resterait là où elle était,
car après tout, n'était-elle pas le symbole de la suprématie
moghole ? Et finalement, de guerre lasse, un jour de novembre 92, une
poignée d'hindous grimpèrent sur ces dômes qui leur
résistaient depuis si longtemps : quelques coups de pioche et
en un rien de temps, devant toutes les caméras du monde, le symbole
de l'intransigeance musulmane, qui représentait pour les hindous
13 siècles de pillages, de tueries, de sacrilèges, de
conversions forcées, n'était plus.

Cette destruction d'Ayodhya souleva, à
la fois en Inde et dans le monde, des réactions si violentes
qu'on a complètement oublié qu'Ayodhya, au-delà
de la confrontation entre musulmans et hindous, est d'abord un symbole
à travers lequel deux aspects, deux manières d'être
radicalement opposées de l'Inde se font face. Et l'issue de cette
bataille entre ces deux Indes façonnera le futur du pays pour
des générations à venir. Ces deux Indes qui s'affrontent
sont bien sûr l'Inde hindoue d'une part, et de l'autre, celle
que l'on peut appeler laïque, à défaut d'un mot plus
adéquat. Idéalement, une Inde laïque serait une Inde
où toutes les communautés religieuses sikhs, hindoues,
musulmanes, parsis, jaïns, chrétiennes, bouddhistes ; et
tous les groupes ethniques Assamites, Tamouls, Bengalis, Cachemiris,
ou Indiens du Nord, vivraient en harmonie. D'ailleurs, quel pays au
monde peut se vanter d'une mosaïque si diverse de races, de religions
et d'ethnies ? Il y aurait au Centre un gouvernement libéral,
laïc, bienveillant, progressiste, qui veillerait à ce que
chaque religion, chaque ethnie puisse exprimer en paix sa propre culture,
sa propre religion, tout en contribuant à la richesse totale
du pays.
C'est parfait en théorie ; mais
qu'est-ce qui lierait toutes ces religions, toutes ces cultures ensemble
? Car la laïcité a eu différents sens en Inde au
cours des siècles. Pour les Anglais, ce fut une manière
pratique de diviser pour mieux régner en dressant, ô combien
subtilement, chaque communauté l'une contre l'autre. Pour le
parti du Congrès, cela voulut dire d'abord céder aux exigences
musulmanes, parce que ses leaders n'ont jamais vraiment su si les musulmans
se sentaient d'abord appartenir à l'Inde, puis ensuite à
l'islam, ou vice versa ; et ensuite s'assurer du vote musulman, qui
ainsi lui fut toujours acquis. Pour l'intelligentsia indienne, ses écrivains,
ses journalistes, ses bureaucrates, dont la majorité sont hindous,
cela a voulu dire une Inde qui serait une copie conforme et fidèle
de l'Occident : libérale, moderne, athée, industrialisée,
occidentalisée et laïque. Car qu'est-ce qui rend l'Inde
unique, différente des autres nations, à un moment où
l'humanité tend vers la conformité ? Certainement pas
son élite intellectuelle et sociale, qui singe l'Occident. On
trouve aujourd'hui dans le monde en voie de développement des
millions de ces hommes-éprouvettes, qui portent cravate, lisent
le New York Times, et ne jurent que par le libéralisme pour sauver
leur pays du désastre. Pas sa jeunesse « moderne »,
que vous pouvez rencontrer dans les soirées chic de Delhi, gavée
de MTV, Ray-Ban au nez, et habillée Calvin Klein. Ce sont des
parasites dans un pays qui compte tellement de jeunes talentueux au
chômage. Même pas son système politique, bureaucratique
et judiciaire, copie de l'ancien système anglais, que le Congrès
ne s'est même pas donné la peine d'adapter. Quoi alors
?

La deuxième Inde qui affronte l'autre
à travers Ayodhya, c'est bien sûr l'Inde des hindous. Non
seulement c'est l'hindouisme qui fait de l'Inde un pays unique, mais
c'est aussi lui qui représente l'influence la plus importante
dans l'histoire de l'Inde : « Le principe intrinsèque
de l'hindouisme, le plus tolérant et réceptif des systèmes
religieux, n'est pas intransigeant comme l'esprit religieux de l'islam
ou de la chrétienté
C'est la réalisation
des plus hautes tendances de la civilisation humaine et il sera capable
d'inclure en lui-même les pulsions les plus vitales de la vie
moderne », dit Sri Aurobindo. Et si vous regardez l'Inde d'aujourd'hui,
vous réaliserez que l'hindouisme a imprégné, influencé,
façonné chaque partie de ce pays, chaque religion, chaque
culture. Même les musulmans et les catholiques ne ressemblent
pas à leurs frères d'Arabie Saoudite ou de France. Et
les paroles du grand Sage résonnent encore aujourd'hui : « Chaque
nation est une Shakti, un pouvoir de l'esprit en évolution au
sein de l'humanité, et elle vit selon le principe qu'elle incarne.
L'Inde est la Bharata Shakti, l'énergie vivante d'une grande
conception spirituelle, et d'être fidèle à celle-ci
constitue le principe même de son existence. » Par ailleurs,
Ayodhya s'éclaire lorsqu'on sait que l'immense mal fait à
l'Inde par les musulmans a toujours été nié, et
que ce mal se perpétue aujourd'hui, que ce soit au Cachemire,
d'où les derniers hindous ont dû fuir terrorisés,
ou en Afghanistan, où l'entière communauté hindoue
a été chassée après la prise de pouvoir
des moudjahidins ; ou encore au Bangladesh et au Pakistan, où
les hindous qui ont eu le courage de rester subissent régulièrement
des pogroms : on brûle leurs temples, ou on les tue, comme le
livre de Taslima Nasreen, « La Honte », nous le
raconte si bien. C'est à cette lumière qu'il devient extraordinaire
de réaliser qu'aujourd'hui, quand pour une fois dans l'histoire
des relations indo-musulmanes, les hindous voulaient même
pas détruire mais déplacer une mosquée,
pour reconstruire le temple d'un de leurs dieux les plus vénérés,
ils se font traiter de fondamentalistes et de fanatiques. Les grands
Moghols doivent s'en tordre de rire dans leurs tombes ! Quel renversement
de situation ! Et lorsque finalement à bout de patience,
les hindous démolirent la mosquée, montrant à Gandhi
qu'enfin ils n'étaient plus des couards (Gandhi disait des musulmans
qu'ils étaient des brutes, et des hindous, des couards), ils
subirent l'opprobre du monde entier. « Et pourtant, s'exclame
Sita Ram Goel, célèbre écrivain indien, enfin ils
redevenaient des kshatriyas . » Et il ajoute : « La
destruction de la mosquée d'Ayodhya, aussi malencontreuse qu'elle
ait été, a brisé le pouvoir occulte que les Moghols
avaient sur les hindous depuis des siècles. Les hindous ont prouvé
qu'eux aussi savaient se battre
Enfin. »

Aujourd'hui [mars 2002] cette confrontation
entre l'Inde « laïque » et l'Inde « hindoue »
est symbolisée par la décision de la Cour Fédérale
indienne d'interdire la cérémonie hindoue pour la consécration
d'un temple à Ayodhya, là où la mosquée
fut rasée. Mais ce faisant, les juges refusent aux 850 millions
d'hindous, qui constituent l'écrasante majorité de l'Inde,
le droit d'exprimer leurs sentiments religieux. Affaire à suivre...
François
Gautier
(Écrivain, journaliste et photographe français, François
Gautier, né à Paris en 1950, fut le correspondant en Inde
et en Asie du Sud du Figaro pendant plusieurs années. Il vit
en Inde depuis plus de trente ans, ce qui lui a permis d'aller au-delà
des clichés et des préjugés qui ont généralement
trait à ce pays, clichés auxquels il a longtemps souscrit
lui-même comme la plupart des correspondants étrangers
en poste en Inde (et malheureusement aussi la majorité des historiens
et des indianistes).
François Gautier a été invité à présenter
Un Autre Regard
sur l'Inde à l'émission Bouillon de Culture
en juin 2000.)
