BABRI
MASJID ET L'ARCHÉOLOGIE :
LA RÉALITÉ INCONTOURNABLE DE L'HISTOIRE
Par
le Pr B.B. Lal
Éminent archéologue indien
Directeur General (Retd.), Archaeological Survey of India
(Extrait du
journal « The Hindu », 1er
juillet 1998)
Sous le titre
« Des libertés avec l'histoire », l'éditeur
du Hindu (numéro du 12 juin 1998) traite de la recomposition
du Conseil Indien à la Recherche Historique (ICHR). Comme je
me trouve être l'un des dix-huit membres du Conseil nommés
par le gouvernement, l'éditeur a saisi cette occasion de me donner
un coup de griffe au passage, et pose trois affirmations distinctes
(je cite) :
1. Sa première
conclusion, dit-il (c'est de moi qu'il parle) est qu'il n'existe aucune
preuve du
caractère historique du Ramayana.
2. Encore aujourd'hui, il refuse
de livrer au ASI (Études Archéologiques Indiennes) le
compte-rendu
de ses observations sur le terrain, alors qu'il en fait profiter ses
amis archéologues.
3. Le professeur Lal se fait désormais
l'écho du Sangh Parivar et prétend même avoir
en sa possession une preuve « décisive »
laissant à penser que la mosquée de
Babri Masjid a été dressée sur les ruines d'un
temple hindou.
En ce qui concerne
la première de ces allégations, laissez-moi affirmer clairement
que jamais, au grand jamais, je n'ai prétendu qu'il n'existait
aucune preuve du fondement historique du Ramayana. Le premier article
que j'ai écrit sur le sujet a paru en 1981 dans « Antiquity »,
un magazine de recherche renommé publié à Cambridge,
en Angleterre. En 1988, l'ICHR a organisé un séminaire
international à New Delhi, au cours duquel j'ai présenté
un exposé de 60 pages intitulé : « Fondement
historique du Mahabharata et du Ramayana : ce que l'archéologie
a à dire sur la question ». Trouvant que cet article,
sur certains points, allait à l'encontre de leur propre point
de vue sur le sujet, les autorités qui composaient à l'époque
l'ICHR ont refusé de le publier. Sa publication ultérieure
par un autre journal a provoqué une énorme levée
de boucliers, à croire que le ciel allait nous tomber sur la
tête. Cela n'empêcha pas la parution en 1993 de mon premier
livre, dans le cadre du projet Archéologie des sites du Ramayana.
J'y réaffirmais catégoriquement que le faisceau de preuves
provenant des cinq sites mis au jour à l'occasion de ce projet
montre que le Ramayana a bel et bien une base historique. Je ne sais
pourquoi l'éditeur a choisi de déformer mon point de vue
et de donner au lecteur une impression totalement opposée.
Quant à l'allégation selon
laquelle je refuserais de communiquer des documents au ASI, elle est
outrageusement injustifiée. Le ASI conserve tous les documents,
y compris les notes prises sur le terrain, les plans, coupes de terrain
et négatifs de photos, ainsi que la totalité du matériel
mis au jour. Et, autant que je sache, les historiens de Babri Masjid
ont constaté la même chose il y a quelques années.
Alors, pourquoi maintenant toutes ces histoires ? Enfin, venons-en
aux preuves suggérant que Babri Masjid se dressait sur les ruines
d'un temple hindou. Comme le pays tout entier aimerait bien connaître
les faits relatifs à cette question, je vais les présenter
en détail. Les fouilles d'Ayodhya représentaient une partie
d'un projet beaucoup plus vaste, nommé Archéologie du
Ramayana Sitesâ. L'objectif premier était d'établir
l'ancienneté du site et de la comparer avec celle d'autres sites
associés à l'histoire du Ramayana.
On décida donc de creuser à
Ayodhya sur le plus grand nombre de points possible, pour être
sûr de ne pas manquer les niveaux les plus profonds. Quatorze
zones différentes furent sélectionnées pour les
opérations, comme Hanuman Garhi, Kaushilya Ghat, Sugriva Tila,
etc , et celle de Janmabhumi en faisait précisément
partie. Dans le secteur de Janmabhumi, où se trouvait l'ensemble
Mandir-Masjid, on creusa une tranchée à partir du côté
sud du complexe, à une distance de quatre mètres à
peine du mur limitrophe. C'est dans cette excavation, juste en dessous
de la surface, que l'on découvrit des rangées parallèles
de bases de piliers en briques et pierres. Certains d'entre eux étaient
exactement dans la tranchée, tandis que d'autres se trouvaient
sous le bord, vers le mur limitrophe de l'ensemble Mandir-Masjid. Comme
de nombreux fûts de colonne, sculptés de dieux et de déesses
hindous, étaient fixés aux piliers du Masjid, il n'était
que naturel de chercher à savoir si les bases de piliers trouvées
dans la tranchée avaient quelque chose à voir avec celles
qui avaient été incorporées à la mosquée,
et qui de toute évidence appartenaient originellement à
un temple. Dans une tentative pour nier en bloc le témoignage
des colonnes, un archéologue de Babri Masjid un peu trop enthousiaste
publia un fascicule de propagande dans lequel il affirmait qu'il ne
s'agissait pas de bases de piliers, mais de murs. Le plus amusant, c'est
qu'il se contenta de tracer sur les photographies concernées
des lignes blanches entre les piliers, prétendant ainsi nous
faire croire qu'il s'agissait de murs. C'était se moquer de l'archéologie
! Un autre archéologue de Babri Masjid, tout en concédant
qu'il s'agissait bien de bases de piliers, suggéra que la structure
en question n'était rien de plus qu'une étable. Evidemment,
c'était là une idée très séduisante
pour quelqu'un qui sortait d'un environnement rural, mais il oubliait
commodément le fait que ce complexe ne comprenait pas moins de
quatre niveaux successifs constitués aux trois-quarts de chaux,
ce dont on n'a jamais entendu parler dans le cas d'une étable.
Le 10 février 1991, alors que je
donnais à Vijayawada une conférence sur le Ramayana (« Une
évaluation archéologique ») devant une assemblée
de spécialistes distingués réunis pour le colloque
annuel de l'Association des Musées de l'Inde, on m'interrogea
sur la relation entre les bases de piliers découvertes dans l'excavation
que j'avais pratiquée et les colonnes de pierre incorporées
dans Babri Masjid, et on me demanda en outre s'il existait un temple
sous Masjid. À quoi je répondis, comme l'aurait fait tout
autre archéologue : « Si vous voulez connaître
la vérité, il n'existe qu'un moyen, c'est de creuser sous
la mosquée ». Lorsque ce point de vue fut publié
dans l'Hindustan Times de New Delhi, le 12 février 1991, une
horde d'historiens de Babri Masjid se jeta sur moi, m'accusant d'avoir
formulé cette suggestion sous l'influence de l'actuelle campagne
pro-hindoue, et ajoutant que M. Lal, en proposant de nouvelles fouilles
sur le site de Babri Masjid à Ayodhya répondait aux vux
de ceux qui demandaient à ce que Babri Masjid fût démolie,
afin de construire un temple sur ce site. À quoi je répliquai
dans le Statesman du 18 février 1991 : « Pratiquer
de nouvelles fouilles à l'intérieur de la surface de Babri
Masjid sans abîmer d'aucune façon la structure était
indispensable si l'on voulait savoir ce qu'il y avait réellement
eu à Ayodhya avant la mosquée. » Pourquoi les
parties en présence refusaient-elles une nouvelle excavation,
sinon parce qu'elles craignaient d'affronter la vérité
? Malheureusement, cette suggestion tomba dans des oreilles de sourds
et la tension entre les deux parties continua à croître.
Curieusement, les événements
suivaient leur propre cours. Le 6 décembre 1992, Babri Masjid
fut démolie par des pélerins, qui s'étaient rassemblés
à plusieurs milliers sur le site. Evénement regrettable
en soi, cette démolition mit incidemment à jour une énorme
quantité de matériel archéologique à l'intérieur
des épaisses murailles de la structure de Babri. Elle incluait,
outre des panneaux sculptés et des images, des composants architecturaux
tels qu'amalakas, sikharas, montants de porte, et trois inscriptions
sur pierre. La plus grande de ces inscriptions, gravée sur un
bloc de 1,10 x 0, 56 mètres et constituée de 20 vers,
a été publiée par le Pr Ajay Mitra Shastri de l'université
de Nagpur, dans le Purutattva (n° 23, p.35, 1992-93), journal scientifique
réputé de la Société Archéologique
Indienne. (Le Pr Shastri est un historien distingué, spécialiste
d'épigraphie et de numismatique).
Voici la partie de son article en rapport
avec le sujet : « L'inscription se compose de vers sanscrits
au style fleuri, à l'exception d'une petite partie en prose,
et utilise les caractères nagari chastes et classiques du 11ème-12ème
siècles av. J.-C. Elle était évidemment apposée
au mur du temple, dont la construction est relatée dans le texte
de l'inscription. Par exemple, le vers 15 nous dit clairement qu'un
beau temple dédié à Vishnu-Hari, construit avec
quantité de pierres (sila-sam hati-grahais) et embelli d'une
flèche d'or (hiranya-kalasa-srisundaram), sans équivalent
parmi les temples construits par les rois précédents (purvvuirapyakritam
kritam nripatibhir) a été érigé là.
Ce magnifique temple (aty-adbhutam) a été construit dans
la ville-temple (vibudh-alayni) d'Ayodhya, située dans le Saketamandala
(vers 17), ce qui montre qu'Ayodhya et Saketa étaient étroitement
reliés, Saketa étant le district dont dépendait
Ayhodya. Le vers 19 évoque le dieu Vishnu détruisant le
roi Bali (apparemment comme manifestation de Vamana) et le personnage
aux dix têtes (Dasanana, autrement dit Ravana). » L'inscription
parle d'elle-même et ne nécessite pas d'autres commentaires.
Les historiens de Babri Masjid ont soutenu
que ces images, morceaux d'architecture et blocs gravés, avaient
été pris ailleurs par les pélerins, qui les avaient
apportés là en catimini. Cette affirmation, cependant,
ne tient pas la route, puisqu'il existe des photographies qui la contredisent,
par exemple les deux photos publiées par India Today, à
la p. 33 du numéro du 31 décembre 1992. On y voit les
pélerins portant un énorme bloc de pierre orné
d'une très longue frise sculptée, après l'avoir
ramassé dans les décombres.
Les historiens en question prétendent
aussi que l'inscription est un faux. C'est là se comporter comme
le maître d'école d'Oliver Goldsmith, qui continue à
argumenter, même après avoir été confondu.
Tant d'éminents épigraphistes de ce pays ont examiné
le bloc sculpté, et pas un seul d'entre eux n'a émis le
plus léger soupçon que l'inscription puisse être
un faux. Dans ce contexte, il n'est peut-être pas déplacé
de préciser qu'on dispose de centaines d'exemples où des
temples ont été détruits et leurs matériaux
incorporés dans des mosquées. À Delhi même,
nous avons l'exemple de la mosquée Quwwat-ul-Islam, où
se trouvent incorporés des morceaux de nombreux temples préalablement
détruits. On peut citer encore Ajmer, où se trouve le
célèbre Arhai-dinka-jhonpra, qui présente un cas
de figure semblable.
Tout ce qui précède prouve
clairement qu'il existe bel et bien sur le site un temple du 12ème
siècle qui a été détruit, et dont certaines
parties ont été incorporées dans le corps même
de Babri Masjid. D'autres parties, comme les piliers de pierre, ont
été placées le long des colonnades de la mosquée,
en guise d'ornements. D'autres fragments, restés inutilisés,
furent jetés dans une fosse voisine, comme ceux qui ont été
récupérés en juin 1992 par le Département
des travaux publics du gouvernement de l'Uttar Pradesh, qui procédait
au nivellement de la zone adjacente. Si ma suggestion d'effectuer des
essais de fouilles sous le sol de la mosquée sans endommager
le moins du monde la structure elle-même avait été
appliquée, le désastre aurait été évité.
Mais qui se soucie d'un conseil raisonnable ? Du moins, permettez-moi
de rappeler que ce n'est pas en vous aveuglant que vous pourrez changer
la réalité de l'histoire !