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LE PAYS DES COLSPar Claude Arpi (Traduction
de l'article « The Land of the Passes » publié
dans « The Rediff special »)
Mais récemment les ambassades étrangères en Inde en ont décidé autrement. Elles ont émis une circulaire interdisant à leurs ressortissants de visiter ce district, soudain désigné comme « l'endroit le plus dangereux du monde ». La réalité sur le terrain est tout autre. La semaine dernière, [1] au cours d'une visite à Leh [capitale du Ladakh], j'ai pu moi-même apprécier la paix et l'hospitalité qui ont fait la renommée de cette région (tout particulièrement en l'absence des touristes). L'erreur que tant de diplomates et de commentateurs politiques font couramment est de confondre le Cachemire avec l'État du Jammu et Cachemire, lequel est plus vaste (tant en surface qu'en importance politique) que la seule vallée du Cachemire. [2] Comme le faisait justement remarquer le Dr Karan Singh autrefois Sadar-i-Ryasad [3] et héritier présomptif de son père Hari Singh, dernier maharaja du Cachemire, « l'erreur habituelle est de désigner l'État multirégional du Jammu et Cachemire sous le vocable diminutif de Cachemire, puis de raisonner politiquement sur cette base. Cette approche est à la racine de beaucoup de problèmes. » Bien que le Cachemire attire constamment l'attention des médias du monde entier et en particulier celle des chancelleries de Delhi, géographiquement la « Vallée » est une très petite portion de l'État du Jammu et Cachemire. En 1947, la surface de l'État était de 222 000 km2. Aujourd'hui 79 000 km2 sont occupés par le Pakistan, 37 000 km2 ont été envahis au début des années cinquante par la Chine afin de pouvoir construire une route reliant le Tibet, nouvellement occupé, au Sinkiang et 5 300 km2 ont été généreusement « cédés » à la Chine par le général Ayub Khan en 1963. Lors du rattachement de l'État du Jammu et Cachemire à l'Inde en octobre 1947, [4] le pouvoir politique et économique fut offert à la Conférence nationale, parti dirigé par le cheik Abdullah à Srinagar [capitale du Cachemire], sans consultation avec les Ladakhis, en dépit du fait que le Ladakh couvrait 70% du territoire sous l'administration indienne. Durant les cinquante dernières années, dominé par des gouvernements cachemiris successifs, le Ladakh n'a pratiquement pas eu son mot à dire dans le développement de l'État. Il serait intéressant de revenir à la période qui suivit immédiatement l'apposition de la signature du Maharaja Hari Singh sur les documents du rattachement à l'Inde, lorsque des commandos pakistanais venus de la frontière du Nord-ouest (la même région où aujourd'hui Ossama Ben Laden et ses compagnons d'Al Quaida semblent avoir trouvé refuge), commencèrent à envahir la vallée du Cachemire, pillant et brûlant les villages sur leur chemin, enlevant et violant les femmes, que celles-ci fussent musulmanes, hindoues ou sikhs. C'est uniquement leurs convoitises qui les retardèrent suffisamment pour permettre à l'armée indienne de sauver Srinagar et de les repousser au-delà de Baramulla. Pendant les quelques mois qui suivirent l'Indépendance, le slogan de Jinnah [5] et ses collègues étaient : « Libérons nos frères musulmans du joug des Dogras ». « Dogras » a été ultérieurement remplacé par « Indiens ». C'est le prétexte sous lequel les commandos pakistanais entrèrent dans la vallée. En février
1948, quand le brigadier « Bogey » Sen, de Srinagar
eût vent de leur plan, il fut atterré lorsqu'il reçut
la nouvelle que plus de 800 membres de tribus pathanes plus quelques
éclaireurs [militaires] venant de la région Gilgit s'avançaient
vers Leh. C'est alors que le capitaine Prithvi Chand, un jeune officier bouddhiste originaire du Lahaul, la région himalayenne qui s'étend au-delà de Manali et du col de Rotang, offrit ses services ; il informa le commandant qu'il était prêt à passer le Zoji-la, malgré l'hiver, avec une petite caravane d'hommes et de mules transportant armes et munitions. Bien que bouddhistes et adeptes de la non-violence (ahimsa), ces hommes étaient prêts à risquer leurs vies en affrontant les éléments, l'altitude et les commandos pakistanais pour défendre leurs co-religionnaires du Ladakh. Personne ne pensait la chose faisable, mais il n'y avait pas d'autre choix.
C'est ainsi que, sans en avertir le quartier général de l'armée, qui aurait été réticent à une opération aussi risquée, le jeune capitaine passa le col avec 60 volontaires et rejoi-gnit Leh sain et sauf avec l'intention de réserver une surprise aux commandos ennemis. Plus récemment, le major Sonam Wangchuk (un autre soldat bouddhiste ayant reçu la Mahavir Chakra) et ses éclaireurs du Ladakh ont reconquis les sommets stratégiques occupés par le Pakistan pendant la guerre de Kargil en 1999. [6] On a encore en mémoire l'image de Wangchuk demandant au Dalaï Lama, incarnation du Bouddha de la Compassion, de lui donner la force de sauver sa patrie l'Inde. Ces héros bouddhistes ont d'abord dû vaincre leur principe de non-violence afin de pouvoir s'opposer aux envahisseurs. Ils savaient que la survie de leur dharma [7] était à ce prix. Ils avaient eu écho des récits de la chute de Gilgit, où des éclaireurs musulmans dirigés par le major Brown, un officier britannique, s'étaient révoltés contre la garnison des Dogra et avaient invité le Pakistan à prendre en charge l'administration. Dans les jours qui suivirent hindous et sikhs eurent quelques minutes pour se convertir à la foi islamique ou mourir. Immédiatement après la signature du protocole de rattachement, les Ladakhis se rendirent compte que leur avenir était lié à celui de l'Inde bien qu'ils furent, par leur culture, leur race et leur langue, plus proches du Tibet, source de leur inspiration et de leur religion. Le Ladakh est vraiment devenu une partie de l'Inde quand le général Thimaya gagna la plus extraordinaire des batailles modernes en faisant grimper ses tanks jusqu'au sommet du col de Zoji-la, à l'immense surprise et incrédulité des assaillants qui s'enfuirent aussitôt. Bien que ces héros sauvèrent plus de la moitié du territoire du maharaja, les Ladakhis étaient encore très malheureux. Leur dharma était sauf mais le problème du Cachemire était en train de les étrangler. Le jeu politique du cheik Abdullah, dont le but était de donner un statut d'indépendance à la vallée du Cachemire, se faisait à leurs dépends. (En décembre 1947, le cheik avait même demandé à Hari Singh de rester le maharaja du Jammu, Kathua et Udhampur tandis que lui dirigerait une république islamique indépendante. Le sort du Ladakh, du Baltistan et de la région de Gilgit n'était pas mentionné dans la proposition du cheik). En mai 1949, une première délégation de l'Association des jeunes bouddhistes du Ladakh avec à leur tête Kalon Chhewang Rigzin, rencontra Nehru à Delhi et lui présenta un mémorandum : « Nous faisons appel au cur de la bienveillante Mère Inde pour qu'elle nous donne plus de nourriture afin de nous permettre de grandir et d'atteindre notre véritable taille, et ce, dans tous les sens du terme. Elle nous a donné ce qui, pour nous n'a pas de prix notre religion et notre culture [le bouddhisme]. Il est intéressant de noter que tandis qu'Abdullah se battait pour obtenir un drapeau séparé pour l'État du Jammu-Cachemire, les Ladakhis vénérait la roue d'Asoka [empereur hindou converti au bouddhisme] sur le drapeau indien : le Ladhak y voyait le symbole de la bonne volonté envers toute l'humanité et le souci de l'Inde pour des enfants issus de sa culture. Ils prièrent Nehru : « La Grande Mère va-t-elle refuser de prendre dans ses bras l'un de ses enfants le plus faible, le plus désespéré, le plus déprimé un enfant dont l'amour filial implore une réponse à son appel ? » Malheureusement, les leaders de l'Inde, à commencer par Nehru, le Cachemiri pandit, ne répondirent pas à l'appel du Ladakh. Un témoin de cette première rencontre me raconta que Nehru sourit puis leur expliqua que leur point de vue avait toute sa sympathie mais que : « le Cachemire était maintenant un problème international et que l'Inde ne pouvait se permettre de prendre des décisions hâtives qui risqueraient de gâcher la bonne position de l'Inde à l'ONU. » Évidemment, 53 ans plus tard, la référence à la bonne position de l'Inde semble risible, pourtant l'attitude de la plupart des dirigeants indiens est la même. « Nous ne pouvons nous permettre de contrarier Srinagar » reste le mot d'ordre. On peut voir où cette politique d'apaisement nous a menés ! [8] Le contraste est choquant d'un côté des leaders cachemiris autoproclamés refusent d'accepter le système des élections démocratiques et demande chaque jour plus d'autonomie à l'État indien de l'autre côté le paisible peuple ladakhi implore une plus grande intégration à l'Inde. À Leh, on peut comprendre la frustation du Ladakhi moyen qui se demande : « Qu'ont-ils fait pour mériter tant d'attentions et d'avantages ? » En 1989, confrontés à une longue décade d'apathie de la part de Delhi pour qui le problème de la « Vallée » était plus « important », les Ladakhis n'eurent d'autre alternative que de lancer un mouvement d'agitation, un concept étranger au bouddhisme. Quand, au début des années cinquante, Kouchok Bakula, le chef lama du Ladakh, longtemps ministre à Srinagar (il a récemment pris sa retraite d'Ambassadeur de l'Inde en Mongolie), a commencé à défendre les intérêts des Ladakhis, il était probablement au courant du sort fait à l'agitation au Jammu et de la fin tragique de son leader Shyama Prasad Mookerjee qui avait osé s'opposer au cheik Abdullah ; Mookerjee considérait que l'Inde se devait d'avoir un drapeau unique, une constitution unique, un président unique, il perdit la vie dans ce combat. En tant qu'enseignant du bouddhisme, Bakula ne choisit pas la confrontation. Il tenta d'avoir plus d'autonomie pour sa région en collaborant avec le système. Mais cette méthode échoua aussi. Une plus grande autonomie vis-à-vis de Srinagar et des liens plus étroits avec l'Inde ne furent accordés que lorsque l'Association bouddhiste du Ladakh organisa son mouvement non-violent, en 1989, peu après que des élections truquées aient eu lieu dans l'État du Jammu-Cachemire et que le Pakistan ait commencé sa guerre par procuration dans la vallée du Cachemire. Du fait de « l'insurrection », la région revendiquant de rejoindre le Pakistan a été choyée et apaisée par de plus en plus de « fonds de développement » ; tandis que le Ladakh, qui implore un rattachement total à l'Inde, est prié d'attendre pour sa demande d'union territoriale, sa requête ne pouvant être acceptée dans l'état des choses. L'un des principaux obstacles est l'existence de l'article 370 de la Constitution indienne : l'assentiment de l'Assemblée du Jammu-Cachemire, où le Cachemire détient la majorité, est requis pour tout changement aussi mineur soit-il, concernant le Jammu-Cachemire. À Leh, j'ai interviewé récemment les leaders ladakhis. La plupart, y compris le Président du Conseil autonome de développement de la région du Ladakh (LADHC ou Ladakh Autonomous Development Hill Council), Thupstan Chhewang, considèrent qu'il est nécessaire d'abroger l'article 370. L'autonomie demandée n'est pas l'autonomie vis-à-vis de l'Inde, mais vis-à-vis de Srinagar dont ils ne partagent ni les problèmes, ni les aspirations. Beaucoup de personnes interrogées considèrent 1947 [l'année de l'indépendance de l'Inde], non comme l'année de l'indépendance du Ladakh, mais comme celle de son asservissement aux leaders musulmans de la vallée du Cachemire. Cela pris de telles proportions qu'en 1952, lorsque le cheik Abdullah soumis son budget à l'Assemblée du Jammu et Cachemire, il oublia carrément le Ladakh. Quand Bakula protesta dans un discours véhément et incisif, Abdullah demanda que ce discours soit exclu du rapport, sous prétexte qu'il avait été prononcé en anglais et non en urdu. [9] En 1995, après des décennies de frustation, le Ladakh a enfin obtenu un Conseil, le LADHC. Bien que le président et ses ministres disposent, sur le papier, d'un vaste pouvoir exécutif, ils sont souvent dans une situation frustrante vis-à-vis de Srinagar qui ne s'intéresse pas vraiment à leurs problèmes et ont la possibilité de bloquer le système. Cette étrange situation se complique du fait que le Hill Council a été élu sous l'étiquette du Parti du Congrès [10] lequel est contre la tri-partition de la province du Jammu et Cachemire, de plus il n'est pas majoritaire actuellement au Gouvernement central de l'Inde. Dans ces conditions on voit mal comment les aspirations des Ladakhis puissent être satisfaites dans un futur proche. Bien qu'ils voteront pour quatre députés au cours des prochaines élections de l'Assemblée régionale, [11] il est douteux que s'améliore substantiellement la situation de la région la plus stratégique de l'Inde. À Leh, certains ont placé leurs espoirs dans le jeune Abdullah (Omar) du fait de son éducation et de ses perspectives plus modernes. Mais la situation des trois régions ne pourra réellement changer que lorsque chacune d'elles aura le pouvoir de décider quels sont ses besoins propres et ses développements prioritaires. Pour le Ladakhi ordinaire, il est difficile de comprendre pourquoi Delhi, tandis qu'elle apaise continuellement par des concessions le pouvoir musulman cachemiri, refuse aux populations du Jammu et du Ladakh le choix de leurs propres destinées et leur volonté de rattachement plus étroit à l'Inde. L'abrogation de l'article 370 serait à coup sûr le premier pas vers une intégration de ces régions. Les Ladakhis sont satisfaits par un drapeau commun et une constitution commune. Quelques actions aideraient à réduire la frustration du doux peuple ladakhi. L'une serait d'ouvrir une route toutes saisons de la vallée de Spiti à Leh, via le lac de Tsomiriri. Actuellement les deux routes principales sont fermées plus de sept mois par an. Serait aussi utile la création d'une route sur le vieil itinéraire de pèlerinage et de négoce menant au Kailash au Tibet, cela mettrait Leh à trois jours de Mansarovan et stimulerait l'économie locale. La création d'un parti local s'alliant directement au Gouvernement central pourrait donner poids aux demandes des Ladakhis et les aider à faire entendre leur voix. [12] Ça ne devrait pas être trop difficile dans la mesure où le nouveau Premier ministre L.K. Advani a re-découvert récemment, être originaire des rives du Sindhu (Indus) le fleuve qui coule à travers le Ladakh. Claude Arpi
Notes du traducteur : [3] Gouverneur général [4] Selon les modalités de l'Accession Act après la partition de l'Inde en 1947. [5] Mohammed Ali Jinnah, était, avant la partition, le Président de la Ligue musulmane indienne à l'idéologie pan-islamique prônant la théorie des « deux nations », l'une pour les hindous l'autre pour les musulmans, à l'origine de la création du Pakistan. Après la partition Jinnah devint le premier Chef de l'État pakistanais. [6] À l'instigation de l'actuel général dictateur pakistanais Pervez Musharraf alors chef des armées. [7] Dharma : loi de notre propre nature. [8] L'État du Jammu-Cachemire est en proie au terrorisme islamiste soutenu militairement et financièrement par le Pakistan depuis plus de 15 ans (voir l'article « Pakistan un état terroriste »). Le Pakistan y livre une véritable guerre par procuration à l'Inde. Et le litige entre l'Inde et le Pakistan concernant la question du Cachemire n'a toujours pas été résolu par les Nations Unis. Le Pakistan occupe toujours illégalement une partie du Cachemire et les provinces du Nord-Ouest autrefois parties intégrantes du territoire indien. [9] Urdu : une des deux langues
nationales du Pakistan (forme islamisée de l'hindoustani). [11] Ces élections se sont déroulées du 16 septembre au 8 octobre 2002 et ont vu la déroute de la dynastie Abdullah. Son chef, le jeune Omar Abdullah, donné favori pour succéder à son père Farooq au poste de chef de gouvernement, n'a même pas été élu dans sa circonscription. [12] Il
est intéressant de signaler que ce parti régional réclamant
le statut de Union Territory [État de l'Union] fut formé
un mois après que cet article fut publié. Les élus
des différents partis (Conférence nationale, Congrès,
etc.) démissionnèrent de leurs partis respectifs et se
joignirent au nouveau parti.
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