MONSIEUR
STRAW, SAVEZ-VOUS QUI EST À L'ORIGINE
DE CE GÂCHIS AU CACHEMIRE ?
par
Claude Arpi
Traduction
de l'article de Claude Arpi « Mr Straw, do you know who created
the Kashmir mess? »
Paru dans le journal indien Rediff.com
en mai 2002
« Allons-nous
permettre au Pakistan de poursuivre l'entraînement de nouvelles
armées d'invasion et de permettre l'utilisation de son territoire
comme base de ces attaques ? Il est évident que la conduite
à tenir serait pour nous de frapper ces concentrations et leurs
lignes de communication sur le territoire pakistanais. Ce serait l'action
la plus efficace du strict point de vue militaire. Nous y avons renoncé
pour des raisons politiques. Mais nous aurons à reconsidérer
cette position car la situation actuelle est intolérable. Si
le Pakistan n'est pas prêt à mettre un terme à cette
guerre, ni même à essayer de rappeler les envahisseurs,
nous devrons intervenir nous-mêmes, quitte à pénétrer
dans certaines parties du Pakistan pour détruire ces concentrations.
Ceci implique un risque de guerre avec le Pakistan. Nous souhaitons
éviter cette guerre, mais ce serait nous bercer d'illusions de
nous imaginer que nous y échapperons aussi longtemps que les
opérations actuelles se poursuivent des deux côtés.
»
Ainsi parlait Nehru, Premier ministre
de l'Inde !
Quand ? Le 20 décembre
1947, onze jours avant que le cas du Cachemire ne soit soumis aux Nations
Unies. Onze jours qui devaient se révéler déterminants
pour l'avenir de l'Inde. Est-il vraiment étrange qu'aujourd'hui,
55 années plus tard, des circonstances analogues viennent hanter
l'actuel Premier ministre ?
En ce moment de l'histoire,
il est utile de rappeler le rôle de la Grande-Bretagne, en particulier
celui de Lord Mountbatten, pour comprendre comment Albion porte à
elle seule la responsabilité de l'imbroglio du Cachemire. Revenons
pour cela à l'année qui précéda l'abandon
par les Anglais du joyau de leur empire.
En 1946-47, ils étaient
peut-être prêts à partir [de l'Inde], mais nullement
à renoncer à leur influence en Asie et dans le monde.
Pendant les deux siècles passés, la défense de
leur empire avait été centrée sur le sub-continent
iIndien et sur l'océan indien [connu comme le lac britannique].
L'empire britannique des Indes, né d'une compagnie commerciale,
était essentiellement un empire maritime. Ce fait a été
démontré avec brio par K. M. Pannikar, l'historien [qui
malheureusement devint diplomate], dans son livre fameux, « Asia
and the Western Dominance » (l'Asie et la domination occidentale).
Mais au début du 20ème siècle, deux facteurs nouveaux
apparurent sur la scène stratégique : l'un était
l'aviation [dont le rôle a été magistralement démontré
par les Japonais à Pearl Harbour en 1941], l'autre était
le pétrole et par voie de conséquence la prise d'importance
du Moyen-Orient.
Lorsque les chefs de
l'État-major britannique reçurent l'ordre de présenter
un rapport sur les conséquences stratégiques de l'abandon
du sub-continent indien, tous les généraux furent d'accord
pour dire que le Pakistan serait le plus important des deux dominions,
en raison de la possibilité d'y installer des bases aériennes
dans le Nord du pays [pour la surveillance de la Russie], et des bases
navales ouvertes sur la mer d'Arabie dans la partie Sud. Un contact
« fraternel » avec les États musulmans du Moyen-Orient
représentait un avantage supplémentaire.
Un autre argument,
qui rendait le Pakistan plus digne de confiance, était que Mohammed
Ali Jinnah était extrêmement désireux de rester
dans le Commonwealth, tandis que le Congrès Indien restait indécis.
Jinnah dit un jour avec force à Mountbatten : « Vous ne
pouvez pas nous chasser ! ».
Le sort en fut jeté,
en mai 1947, lorsque les chefs d'État-major rapportèrent
que « du point de vue militaire, il y avait des arguments déterminants
pour que le Pakistan de l'Ouest reste dans le Commonwealth, ce qui signifiait
que nous bénéficierions d'importantes facilités
stratégiques... ».
Cette politique fut
appliquée par la suite, en partie avec la collaboration aveugle
[pour ne pas dire folle] du Congrès Indien. Lorsque le temps
de l'indépendance fut venu et que Jinnah insista pour devenir
le premier gouverneur général du Pakistan [Londres avait
pensé que Mountbatten pourrait être le gouverneur général
des deux dominions], le Congrès offrit au vicomte le poste de
gouverneur de l'Inde.
Ce fut la première
d'une longue série de bévues. Lorsque les problèmes
de Junagadh et d'Hyderabad se posèrent peu après l'indépendance,
un comité de défense fut créé au sein du
cabinet. Et qui en fut le président ? Un Anglais.
La situation était
surréaliste : deux dominions, l'un avec un gouverneur général
pakistanais, l'autre avec un Anglais ; deux armées, toutes deux
avec des généraux anglais [bien que l'Inde ait tenté
dès les premiers mois de former un encadrement indigène].
Les généraux « anglo-indiens » tenaient leurs
ordres du gouverneur général anglais, et non du gouvernement
indien ; le comité de défense était présidé
par un Britannique, qui passait la plupart du temps au-dessus des décisions
du Cabinet, et un ordre de déconsignation stipulait que les officiers
britanniques ne sauraient se battre entre eux.
Telle était
donc la situation lorsque des commandos, entraînés et équipés
par le Colonel Akbar Khan, conseiller militaire du Premier ministre
pakistanais, pénétrèrent au Cachemire à
la fin d'octobre 1947.
L'histoire est trop bien connue pour être
à nouveau racontée ici, mais le point intéressant
est que les Anglais y ont constamment joué un double jeu. Le
général Douglas Gracey, commandant l'armée du Pakistan,
avait été informé à l'avance de cette attaque,
mais il ne prévint pas son homologue indien. Par la suite, l'information
circula, mais uniquement dans un sens. Ceci montre que Londres, avec
l'aide de Mountbatten, était déterminée à
appliquer les plans stratégiques du gouvernement de Sa Majesté.
Autre situation étrange
: Mountbatten, officiellement à la tête de l'État
Indien, prenait également en charge le rôle de médiateur.
Peut-on imaginer le capitaine d'une équipe de football de Coupe
du Monde jouer le rôle d'arbitre, et agir en même temps
pour la victoire d'un troisième pays ?
L'un de mes amis, en
visite en Israël, se vit un jour demander par ses hôtes :
« Quelle différence voyez-vous entre l'Inde et Israël
? » Il répondit : « En Israël, vous écoutez
votre instinct de conservation, en Inde, nous nous en remettons à
la Grâce. » La Grâce survint lorsque la cousine de
Mountbatten [Elisabeth II] se maria à Londres, l'obligeant à
quitter l'Inde pour deux semaines au mois de novembre 1947. Les commandants
indiens mirent cette période à profit pour s'emparer de
Srinagar et stabiliser le secteur d'Uri. Ils auraient pu poursuivre
leur avance et reprendre Muzaffarabad s'ils n'avaient reçu de
Delhi l'ordre d'arrêter leur avance.
Les deux derniers mois
de 1947 furent une longue histoire au cours de laquelle les autorités
britanniques s'efforcèrent de « retenir » l'Inde
de repousser les incursions. Ceci explique pourquoi Nehru, bien que
grand admirateur du gouverneur général, soit complètement
excédé à la fin de 1947 et écrivit la note
mentionnée ci-dessus.
Lorsqu'il prit connaissance
de son contenu, le rusé Mountbatten décida d'agir vite.
Dès le début, il avait pensé que le meilleur moyen
d'enrayer une offensive indienne, qui aurait eu raison du Pakistan,
était de reporter l'affaire devant les Nations unies, où
elle serait immédiatement enterrée. Nous ne devons pas
oublier que Mountbatten n'était pas seulement un bon soldat et
un homme plein de charme, il était également un fin politicien
qui comprenait parfaitement que, même à l'intérieur
du cabinet de Clément Attlee, il y avait suffisamment de gens
tels que Noël Baker, le secrétaire au Commonwealth, qui
prendraient immédiatement le parti du Pakistan contre l'Inde.
Il utilisa toute son
influence sur Nehru (et il en avait beaucoup) pour le convaincre que
c'était la « solution » et que le monde
condamnerait immédiatement le Pakistan pour son support et son
assistance dans ces incursions. Lors de la réunion du conseil
de défense qui suivit, le 20 décembre, il obligea Nehru
et ses collègues à accepter d'avoir recours à l'ONU.
Le Premier ministre indien accepta à contrecur : l'Inde
porterait le cas devant l'ONU, mais préparerait en même
temps un plan d'urgence pour attaquer les sanctuaires des commandos
dans l'Est du Pakistan.
Le 22 décembre,
Nehru envoya un ultimatum au Premier ministre du Pakistan, Liaquat Ali
Khan, aux termes duquel les intrusions devaient cesser immédiatement,
faute de quoi l'Inde entreprendrait une contre-attaque. Il faut noter
qu'à ce moment les dirigeants indiens étaient profondément
divisés, et que le lendemain Sardar Patel envoyait sa démission
à Nehru, en invoquant le fait d'avoir été mis à
l'écart sur le problème du Cachemire. Ceci n'était
pas pour faciliter la solution du problème indien.
Cependant, l'homme
qui avait commandé les forces alliées en Asie avait marqué
un premier point. Le principe d'un recours à l'ONU était
accepté. L'étape suivante, pour le gouverneur général,
consistait à faire avorter les plans militaires indiens. Il n'hésita
pas à consacrer le jour de Noël à écrire à
Nehru une longue missive, dans laquelle il mettait en avant l'avantage
du recours à l' ONU et le danger d'une escalade militaire.
Nous ne devons pas
oublier que si une guerre avait éclaté entre les deux
dominions, les officiers britanniques en poste des deux côtés,
de même que le gouverneur général, auraient perdu
leur poste et n'auraient plus eu qu'à faire leurs bagages pour
l'Angleterre.
Mountbatten dit clairement
à Nehru que « ses considérations n'étaient
pas inspirées par des raisons d'ordre militaire, mais par le
fait qu'il s'agissait d'une guerre entre l'Inde et le Pakistan ».
Autrement dit, il n'était pas intéressé par les
arguments de l'Inde, ou par le fait de savoir si le Pakistan était
du mauvais côté de la frontière ; il souhaitait
simplement éviter cette guerre et ses conséquences pour
le Royaume-Uni.
Nehru découvrit
rapidement que les intérêts de Mountbatten vis-à-vis
du recours à l'ONU étaient seulement de « voir
nommer une équipe pour traiter ce problème et aider à
mettre un terme au conflit ».
Le jour suivant, Nehru répondit
par une très longue missive et confirma qu'il était d'accord
pour arrêter le conflit :« Oui, certainement, mais
comment ? Nous ne l'avons pas initié, et nous ne pouvons pas
l'arrêter non plus. Bien sûr, en un sens, nous pouvons nous
rendre. Je suis sûr que vous ne nous donneriez pas un tel conseil...
Une telle idée est haïssable. » Mais c'était
vraiment ce que le gouverneur général souhaitait que l'Inde
accomplisse... et ceci dans l'intérêt de la Couronne, de
sa carrière et de sa propre réputation.
Comprenant que ses
plans n'aboutissaient pas complètement, Mountbatten lança
une autre manuvre, il transmit toute la correspondance (et même
les minutes du conseil de défense) à Attlee en lui demandant
d'intervenir et de faire pression sur Nehru. En même temps, il
conseilla à Nehru d'informer le Premier ministre britannique
des « derniers développements », en lui laissant
croire que cela devrait aider la cause de l'Inde auprès des Nations
Unies. Il aurait été étrange qu'Attlee ait pu écrire
de son propre chef sur des faits qu'il n'était pas censé
connaître ! Ne sachant pas qu'Attlee avait été mis
au fait de tous les détails des réunions et de la correspondance,
Nehru essaya de lui expliquer à nouveau la position de l'Inde.
Il devait recevoir
le lendemain une admonestation lui disant que des attaques sur les « centres
nerveux » des commandos, au Pakistan, seraient sans justification
vis-à-vis de la loi internationale, parce que l'Inde ne pourrait
pas qualifier cette action comme une auto-défense. Attlee lui
dit que non seulement il se placerait en dehors de la légalité,
mais que toutes actions dans ce sens terniraient sa réputation
et sa stature internationale.
En même temps,
Londres transmit toute la correspondance et les autres documents aux
États-Unis et à la France, en leur demandant de faire
pression sur l'Inde pour qu'elle renonce à détruire les
« sanctuaires » du Pakistan ; les États-Unis
s'exécutèrent immédiatement. C'était suffisant
pour que le Premier ministre indien s'en remette à la solution
de l'ONU.
Les évènements
qui suivirent sont trop bien connus. La requête de l'Inde fut
enterrée dans les couloirs bureaucratiques de l'ONU, grâce
à Noël Baker et à ses collègues américains
; les envahisseurs pakistanais pouvaient rester sur le sol indien.
Cinquante-cinq ans
plus tard, ces territoires sont encore en possession du Pakistan et
le même type d'attaques se poursuit à travers la frontière,
avec pour conséquence des dizaines de milliers de morts au Cachemire,
et l'élimination dans l'indifférence mondiale des Pandits
du Cachemire, la propre ethnie de Nehru.
Jack Straw, le Secrétaire
britannique au Foreign Office, arrive en Inde mercredi prochain en « mission
de paix ». Il a annoncé son arrivée en fanfare :
il a déclaré que « la question de savoir qui
devait gouverner le Cachemire n'était pas entièrement
résolue », et a qualifié le cas du Cachemire d'affaire
« inachevée ». Au vu de ceci il devrait, dès
son arrivée à Delhi, être interrogé par son
homologue indien : « Monsieur, savez-vous qui est à
l'origine du gâchis du Cachemire ? ». S'il répond
par la négative, il devrait être poliment invité
à regagner Londres et à consulter les archives de l'Indian
Office, et à consacrer un week-end au Broadland Archives Trust
à Romsey, Hampshire, pour y consulter les archives de Mountbatten.
Il y trouvera la réponse.
S'il répond
« Oui », il devrait lui être dit que l'Inde a
ses propres intérêts et poursuit sa propre politique et
que, si le Royaume-Uni souhaite retenir quelqu'un, ce devrait être
celui qui a créé le gâchis. L'Inde est à
présent une nation indépendante, elle n'est plus une colonie
dirigée par un gouverneur général. Néanmoins,
l'Inde admet définitivement, comme lui, que l'État de
Jammu & Cachemire reste une « affaire inachevée
».
(Français, Claude
Arpi vit en Inde depuis plus de 29 ans. Il est non seulement un
spécialiste du Tibet mais aussi des relations sino-indiennes
et indo-pakistanaises qu'il analyse dans son nouvel ouvrage Cachemire,
le paradis perdu publié en octobre 2004 aux Éditions
Philippe Picquier. Il est également l'auteur de deux autres livres
: La politique française de Nehru 1947-1954 et Long
and dark shall be the night : the Karma of Tibet. Claude Arpi écrit
aussi régulièrement des articles pour Rediff.com, le permier
portail indien d'infor-mations et le journal indien The Pioneer.
E-mail : claude@auroville.org.in
ou tibpav@satyam.net.in)