Vijay Kranti est journaliste et
photographe. Il est lauteur de plusieurs livres en particulier
Tibet Reborn, un livre de photos sur le dalaï-lama et
les Tibétains en exil en Inde.
La situation dans lÉtat
de Jammu et Cachemire nest pas simple, nous lavons souligné.
Cet article écrit par un journaliste originaire de la partie
du Cachemire occupée par le Pakistan montre mieux encore la complexité
historique, légale et humaine du problème. (N.D.E.)
En 1932, mon grand-père
Lala Mukand Lal, « Panjani Waale », fut dépouillé
de tous ses biens et forcé de quitter son village, Panjani, dans
le district de Mirpur, aujourdhui situé dans ce que lInde
appelle le POK « Cachemire occupé par le Pakistan »,
et que le Pakistan appelle « le Cachemire libre (Azad) ».
Sa seule faute était
de nêtre pas musulman ce qui lui fit perdre tout droit à
vivre dans son village. Lordre de procéder à une
purification ethnique du Cachemire rural avait été émis
par la « Conférence musulmane du Jammu et Cachemire »
de cheik Abdullah (aujourdhui appelée « Conférence
Nationale »). La campagne du cheik faisait partie dune
stratégie visant à détrôner le maharaja Hari
Singh, souverain hindou de lÉtat majoritairement musulman
du Jammu et Cachemire. Tout cela se déroulait à une époque
où le reste de la nation était absorbée dans sa
lutte pour lindépendance de lempire britannique.
Le second exil de Lala
Mukand Lal se produisit en novembre 1947, lorsque les tribus musulmanes,
appuyées par larmée pakistanaise, attaquèrent
et occupèrent Mirpur. À cette date, le maharaja avait
déjà signé le rattachement à lUnion
indienne. Sur les 42.000 hindous et sikhs qui sétaient
réfugiés dans Mirpur assiégée par les raiders
[commandos], seuls 18.000 survécurent et parvinrent à
traverser la Ligne de contrôle. Mon grand-père était
de ceux-là. Il laissait derrière lui toute sa propriété,
une fille de quatorze ans et, bien sûr un nouvel État purement
islamique rebaptisé « Azad Cachemire ».
Sur les 300.000 non-musulmans (hindous et sikhs) du Cachemire occupé,
250.000 parvinrent à rejoindre le Cachemire indien. Les autres
ont été massacrés ou forcés de se convertir
à lIslam.
Mais son troisième
exil, qui intervint quelques mois après son arrivée à
Jammu, a été le pire de tout ce que lui et ses compagnons
dinfortune qui avaient échappé au massacre avaient
déjà enduré. À cette époque, le Premier
ministre indien Jawaharlal Nehru avait pratiquement laissé les
mains libres à Cheikh Abdullah pour administrer le Cachemire.
Celui-ci, craignant quun afflux de non musulmans noccasionne
une « dilution » de sa zone dinfluence,
créa les conditions qui ont finalement conduit à lexpulsion
sans cérémonie de plus de 100 000 dentre eux vers
lÉtat voisin du Pendjab. Lala Mukand Lal, qui navait
plus rien à laisser derrière lui dans ce dernier exil,
fut poussé dans un camion avec sa famille. Cest alors quil
perdit la seule chose qui lui restait, lestime de soi, la confiance
et lespoir.
Les réfugiés du Cachemire occupé
par le Pakistan : un peuple sans identité
Lorsquil rendit
son dernier souffle en 1984 au Pendjab, en fils oublié du Jammu
et Cachemire, Lala Mukand Lal « Panjani Waale »,
comme tous les ré-exilés réfugiés du Cachemire
occupé, avait perdu littéralement
jusquà son identité. Le gouvernement du Jammu et
Cachemire a constamment refusé à lui accorder, ainsi quaux
autres exilés, le statut légal de réfugié.
Au contraire de ceux venus du Pakistan occidental ou oriental (aujourdhui
le Bengladesh), on leur a opposé une fin de non-recevoir à
toute compensation pour les biens quils avaient laissés
au Cachemire occupé. La raison officielle en est que cette région
est considérée par lInde comme partie intégrante
de son territoire [même si occupée], et quaucune
de ces personnes ne peut, par conséquent, être considérée
comme réfugiée.
Les enfants daucun dieu
Compte tenu de leur
absence physique du territoire de lÉtat, le gouvernement
du Jammu et Cachemire les a aussi savamment privés de toute représentation
politique. Ainsi, bien que vingt-six sièges de lAssemblée
du Jammu et Cachemire restent vacants [et réservés pour
le Cachemire occupé] dans la perspective dun retour de
ces territoires au sein de lÉtat indien, aucun des sujets
« exilés » ne peut participer aux élections,
que ce soit comme candidat ou comme électeur.
Mais il y a une autre
catégorie de réfugiés, environ 30 000, qui ont
rejoint le Jammu après avoir fui les zones que la partition avaient
attribuées au Pakistan. Leur situation est encore pire. Bien
quils aient vécu au Jammu et Cachemire depuis 59 ans et
que deux générations soient nées dans cet État
dune Inde libre, ils vivent dans ce que lon pourrait appeler
un apartheid légalisé, qui les prive des droits
démocratiques et civiques les plus fondamentaux. Non seulement
les lois du Jammu et Cachemire leur interdisent de se présenter
ou de voter dans les assemblés locales et municipales, ou même
dans les sociétés coopératives, mais leurs enfants
ne sont admis dans aucune de ses institutions publiques lesquelles sont,
incidemment, financées par largent des contribuables indiens
versé par lÉtat fédéral au Jammu et
Cachemire (il est remarquable que limpôt sur le revenu du
gouvernement de la province ne suffise pas à payer les salaires
de ses employés). Considérés officiellement comme
des « étrangers », ces jeunes nont
pas accès à la fonction publique et ne peuvent souscrire
un prêt pour démarrer une entreprise. Ce nest pas
un hasard si chaque famille de ce groupe de réfugiés se
trouve être non-musulmane. Par ailleurs, la politique gouvernementale
réserve des places à la communauté majoritaire
(comprenez « musulmane ») dans toutes les institutions
professionnelles, et leur offre la possibilité de passer les
examens dentrée avec des notes moins élevées.
[Pour comprendre cet état
de fait, voir article sur lArticle
370 de la Constitution indienne]
Létrange loi du relogement
Alors que le gouvernement
de lÉtat a toujours refusé de prendre en compte
la situation de ces réfugiés, son Assemblée, à
linitiative du ministre en chef de lépoque, cheikh
Abdullah, a passé un projet de loi en 1982, selon laquelle tous
les Cachemiris ainsi que leurs enfants qui avaient
émigré au Pakistan lors de la partition de 1947, pouvaient
revenir et réclamer la restitution de leurs biens. Farooq Abdullah,
qui devint ministre en chef à la mort de son père, a transformé
cette résolution en loi en la faisant passer à nouveau
devant lassemblée, malgré lopposition du gouverneur
ainsi que des groupes de défense des libertés civiques.
La Cour suprême de lInde ne put rien faire dautre
que constater son incapacité juridique à annuler cette
loi. Elle sest contentée de citer larticle 370 de
la constitution indienne selon laquelle, malgré son statut « temporaire
et de transition », lÉtat de Jammu et Cachemire
a le privilège dadopter les lois de son choix, indépendamment
de la constitution indienne dans tous les domaines autres que la défense,
les affaires étrangères et les communications.
Cest au nom de
cette nouvelle loi que deux citoyens pakistanais, résidents du
Cachemire occupé par le Pakistan, après avoir récemment
traversé la ligne de contrôle utilisant la nouvelle ligne
de bus entre Srinagar et Muzaffarabd, ont officiellement réclamé
la propriété des biens quils possédaient
au Cachemire indien avant la partition. Aussi étrange que cela
paraisse, le même gouvernement sest continuellement montré
incapable de garantir le retour des pandits hindous et des sikhs cachemiris
qui avaient été chassés de la Vallée par
les terroristes islamiques depuis 1989. [voir l'article
de Kanchan Gupta]
Durant cette dernière
campagne de purification ethnique du Cachemire indien, plus de 90% des
pandits et des sikhs (soit plus de 250 000 personnes) ont étés
expulsés du Cachemire. Dans la plupart des cas, leurs propriétés
ont été pillées et confisquées par les terroristes,
les hommes politiques, les bureaucrates locaux ou par la population.
Vers un État islamique
Il est choquant de
constater que tous les gouvernements qui se sont succédés
ont religieusement utilisé larticle 370 pour interdire
toute entrée de citoyens indiens dans la Vallée aux fins
soit de résidence, dachats de propriétés
ou de gestion dentreprise, alors même quils fermaient
les yeux sur les flots dinfiltrés pakistanais et de « moudjahiddins »,
dont le nombre est impossible à évaluer.
Le gouvernement de
lÉtat a aussi mis en application une loi des plus surprenantes,
qui interdit aux femmes citoyennes du Cachemire dépouser
quiconque originaire dun autre État de lInde. Le
cas échéant, elles perdraient automatiquement non seulement
leurs droits civiques, tels que le droit de vote ou laccès
à un poste de fonctionnaire ou à lécole publique,
mais aussi leurs droits à toute propriété familiale
au sein de lÉtat. En conséquence de cette loi, tous
les diplômes scolaires et lettres demplois concernant les
jeunes filles portent une stipulation supplémentaire selon laquelle
celles-ci ne pourraient prétendre au droits ouverts par le dit
document quaprès avoir prouvé quelle ne sont
pas mariées à un « étranger »
[entendez par là, un indien non cachemiri !].
Ainsi, pendant que
le Pakistan resserrait chaque jour son contrôle sur le Cachemire
occupé, New Delhi a constamment laissé les forces de divisions
prendre la situation locale en mains. Alors que la génération
de Lal Mukand Lal est sur le point de séteindre, leurs
descendants vivant au Jammu et Cachemire ou en exil observent, impuissants,
leur patrie glisser comme du sable entre leurs doigts, pour tomber entre
les mains des terroristes et des fondamentalistes islamistes.