Revue: Selon certaines
rumeurs, lInde et le Pakistan seraient sur le point de trouver
un accord sur le Cachemire. Vous avez été gouverneur de
cet État à deux reprises, en 1984 et en 1989, chaque fois
dans des conditions particulièrement difficiles. Pouvez-vous
nous dire comment vous voyez la situation aujourdhui ? Y a-t-il
vraiment la possibilité dun progrès dans le processus
de paix ?
Jagmohan : Ce quil
faut bien comprendre, cest que quels que soient les accords qui
seront conclus, cela ne marchera pas tant que les forces fondamentalistes
resteront au pouvoir et dicteront leur loi avec leurs fusils. Prenez,
par exemple, la proposition du président Musharraf dune
gestion ou dun gouvernement conjoint Indo-pakistanais, des deux
parties du Jammu et Cachemire. C'est une proposition spectaculaire mais
qui ne veut rien dire. Si vous et moi contrôlons le même
territoire et que nous ne sommes pas daccord, qui va décider
? Qui a le mot final ? Des points aussi élémentaires que
ceux-là ne sont pas clairs dans la proposition de Musharraf.
Et « lautonomie
» (self-rule), quest-ce que ça veut dire ? Si cela
signifie un régime démocratique, il en existe déjà
un au Cachemire indien, où il y a des élections régulièrement
et où ce sont des élus qui forment le gouvernement. Que
voulez-vous de plus ? « lautonomie » nimplique
pas lidée dun Cachemire indépendant. Mais
dans lhypothèse dun Cachemire indépendant,
doù viendraient les fonds nécessaires pour gouverner
? Prenez lexemple du plan quinquennal de développement
: aujourdhui il est entièrement financé par le gouvernement
central. Quant au budget de fonctionnement de lÉtat, il
est couvert de 40% à 45% par le gouvernement central. En cas
« dautonomie », il nest pas précisé
qui sera le pourvoyeur des fonds.
Revue: Le Cachemire
est aujourdhui lÉtat de lInde le plus subventionné.
Jagmohan: LÉtat
le plus pauvre est le Bihar, mais le Cachemire reçoit aujourdhui
onze fois plus daide que cet État. Si signifie « autosuffisance »,
toute laide du gouvernement central devra être interrompue
mais cela, personne, aucun des leaders cachemiris, ne vous le dira.
Si vous leur posez la question, ils vous répondent que « les
fonds viendront » mais ils restent dans le vague. Voilà
pour ce qui concerne le développement.
Maintenant, pour ce
qui concerne les dépenses de fonctionnement telles que le salaire
des fonctionnaires, si demain le Cachemire était détaché
de lInde exception faite des Affaires étrangères,
des Communication et de la Défense , ces dépenses
ne seraient plus couvertes. Alors qui les financeraient ? Les Américains
? Personne nest en mesure de répondre à ces questions.
Parfois, on entend dire que lInde devrait continuer à financer
un Cachemire « autonome ». Mais supposons que
demain ce gouvernement « autonome » se déclare
indépendant ou sinstitue État islamique, est-ce
que lInde, État laïque, devrait continuer à
financer un État théocratique ? Il y a tant de contradictions
dans ces propositions ! Cest ce que les gens ne voient pas. Il
y a trop de questions sans réponses. Quant au Pakistan, qui nest
même pas un État démocratique, comment peut-il parler
de « self-rule » ?
Revue: Est-ce que le
principe du « self-rule » sappliquerait
aussi aux parties du Cachemire occupé par le Pakistan, telles
que le Baltistan, et la région de Gilgit ?
Jagmohan: Musharraf
na pas clarifié ce point. Aujourdhui, ces régions
sont des colonies virtuelles du Pakistan. Dans le Cachemire occupé
(« Azad Cachemire »), cest le chef de lÉtat
pakistanais qui préside au Conseil de sécurité,
au Conseil pour le développement et au Conseil pour le Cachemire.
Le ministre pour les Affaires du Cachemire, à Islamabad, est
le vice-président de ces Conseils. Cela signifie que toutes les
décisions sont prises à Islamabad. Ce nest pas comme
en Inde, où le ministre en chef dun État est élu
et peut prendre ses propres décisions, rien de tel nexiste
au Cachemire occupé. Personne na regardé ces propositions
de près.
Revue: Est-ce que cela
implique aussi « lautonomie » pour le Ladakh et le
Jammu ?
Jagmohan: Du côté
indien, nous avons donné un Conseil autonome au Ladakh, du fait
de son caractère spécifique. Cela signifie que, dans certains
domaines, ce que le Ladakh décide a force de loi. Constitutionnellement
on ne peut pas aller plus loin, mais grâce à cette formule,
le Ladakh prospère. Leur seule revendication est quils
voudraient couper leurs liens avec lÉtat de Jammu et Cachemire
au profit du statut de « Territoire de lUnion »,
par lequel ils seraient directement rattachés au gouvernement
central. Cela soulève un problème parce que le Ladakh
possède deux districts, Leh qui est majoritairement bouddhiste
et Kargil qui est majoritairement chiite.
La seule solution pour
toutes ces régions du Cachemire, du Jammu et du Ladakh, est quelles
apprennent à vivre ensemble et à travailler pour le développement
socio-économique de leur État. Nous ne devrions pas gaspiller
nos énergies sur des questions ethniques. Si vous regardez lÉtat
de Jammu et Cachemire sous cet angle, vous trouverez une multitude de
groupes ethniques. Les bergers de la région des collines, par
exemple, pourrait demander un État séparé ; les
gens qui vivent dans les montagnes près de lHimachal Pradesh
parlent le pahari, une langue différente, et ils sont ethniquement
différent, ils peuvent aussi demander un État séparé,
et il en va de même pour les populations du Jammu, ou encore les
régions de Pooch ou de Rajauri. Même du côté
pakistanais, vous avez Mirpur ou Gilgit. Cest exactement comme
la Yougoslavie, où la séparation na fait que provoquer
le chaos et un bain de sang.
Au Jammu et Cachemire,
il y aurait beaucoup de petits dictateurs qui réclameraient la
souveraineté de leur territoire, et le développement économique
en souffrirait, tout le monde en souffrirait. Je suis contre ce principe.
Les gens doivent apprendre à vivre ensemble avec leurs différences.
En ce qui concerne lÉtat, il faut pouvoir assurer une bonne
gestion, rendre justice aux gens et offrir un développement économique.
Quand je suis allé au Cachemire la première fois, jai
engagé de nombreux programmes de développement et les
gens ont oublié larticle 370 et les autres sujets politiques.
La justice était rendue, les routes étaient construites,
le travail se faisait et les gens étaient heureux. Ils ne se
préoccupaient plus des problèmes « politiques ».
Revue: Jai remarqué
récemment au Jammu que, du fait de larticle 370, les entreprises
indiennes ne peuvent pas investir dans lÉtat du Jammu et
Cachemire. Comment peut-il y avoir développement dans ces conditions
?
Jagmohan: Larticle
370 a été mal conçu. Dabord, il donne aux
Cachemiris le sentiment quils sont différents du reste
de lInde. Cela a créé un sens de séparation
au Cachemire. Ensuite, larticle 370 profite à ceux qui
veulent le pouvoir, comme la famille Abdullah. Ils ont exploité
cet article en interdisant à toute personne étrangère
à lÉtat de venir sy installer. Ils ont ainsi
créé leur propre petit royaume.
Je vais vous raconter
une histoire. Lors de mon premier mandat de gouverneur au Cachemire,
un jour, un incendie sest déclaré dans un quartier
de Srinagar et je suis allé voir ce quil en était.
Ça sentait terriblement mauvais, il ny avait aucun système
dégouts. Un peu plus tard, jai vendu un terrain dans
le même quartier pour faire un cinéma. Cela a rapporté
plus dun million dEuros à lÉtat. Javais
étendu la soumission doffre à des parties extérieures,
de Delhi et Mumbai. Normalement, en vertu de larticle 370, loffre
aurait dû être réservée à la population
locale mais nous naurions alors pas obtenu plus que 80 000 Euros.
Lami dun homme politique laurait acheté, puis
serait entré en contact avec un homme daffaire de Mumbai
pour le lui donner en bail et aurait empoché la différence.
Cest lui qui aurait bénéficié de lopération
et non lÉtat.
Les dirigeants locaux ont lancé
un mouvement de protestation contre moi parce que je ne respectais larticle
370. Ils sont venus en délégation, laquelle comprenait
des habitants du quartier où lincendie sétait
déclaré, et qui était dépourvu dégouts.
Ils mont dit que je violais larticle 370. Je leur ai répondu
: « Est-ce que vous comprenez ce que cela veut dire, pour
vous, larticle 370 ? Jai été dans votre quartier,
ça sent mauvais, vous mavez vous-même dit que vous
viviez dans un enfer. Maintenant, grâce à ce million dEuros,
je vais équiper votre quartier dun système dégouts.
Vous voulez les égouts ou larticle 370 ? » Ils
ont tout de suite compris. Ce sont les systèmes dintérêts
locaux qui veulent garder larticle 370 et sopposent aux
investissements extérieurs. Cet article naide personne,
il freine le développement économique. Il aide seulement
les politiciens et les profiteurs.

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Larticle 370 de la Constitution indienne
Larticle 370 est sans doute larticle
le plus controversé de la Constitution indienne parce quil
concerne uniquement lÉtat du Jammu et Cachemire.
Il a été lobjet de débats houleux depuis
son entrée en vigueur en 1952.
Sa principale caractéristique, on loublie
trop souvent, est sa nature provisoire, laquelle est confirmée
par Jawaharlal Nehru le 27 novembre 1963 au Lok Sabha (Assemblée
nationale), lorsquil déclare que larticle disparaîtra
en devenant progressivement inutile, et il précise : « Larticle
370 fait partie dun arrangement provisoire, de transition.
Il nest pas un élément permanent de la Constitution. »
Hélas, il est resté en vigueur
jusquà aujourdhui.
Larticle octroie un statut spécial
à lÉtat de Jammu et Cachemire, en en faisant
pratiquement un État à lintérieur de
lÉtat indien.
Les lois de lInde ne sappliquent
au Jammu et Cachemire quaprès ratification par lAssemblée
de lÉtat, contrairement à tous les autres
États de lUnion indienne. Cela a de sérieuses conséquences
pour le reste du pays car de nombreuses lois indiennes ne sont
pas aujourdhui applicables au Jammu et Cachemire.
LÉtat a aussi sa propre constitution
et son propre drapeau.
De plus les habitants du Jammu et Cachemire
ont une citoyenneté séparée. Ils sont autorisés
à acheter des biens dans toute lInde alors que les
habitants des autres États ne peuvent le faire au Jammu
et Cachemire. La conséquence la plus grave de ces restrictions
est que nulle entreprise indienne na la possibilité
dinvestir dans la Vallée, au Jammu ou au Ladakh,
ce qui freine leur développement.
Autre singularité : les citoyens de
cet État peuvent se porter candidat à nimporte
quel poste de fonctionnaire sur tout le territoire indien alors
que les citoyens indiens ne peuvent postuler pour un emploi au
Jammu et Cachemire ; il en découle que si une femme cachemirie
se marie avec un habitant dun autre État de lInde,
elle perd automatiquement sa « citoyenneté »
cachemirie et les prérogatives attenantes.
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