Jagmohan fut gouverneur du Jammu
et Cachemire à deux reprises et plusieurs fois ministre du
gouvernement central.
Jagmohan
relate ici la stratégie envisagée à la fin des
années 80 par le Pakistan pour subvertir le Cachemire. Une
réunion à laquelle participent les chefs de lISI
[Service de renseignements de larmée pakistanaise], certains
généraux proches du Président Zia-ul-Haq, ainsi
quun dirigeant moudjahiddine ayant participé à
la guerre dAfghanistan et deux représentants du Front
de libération du Cachemire, avait été organisée
au domicile du général. Le compte-rendu de la réunion
fut connu des services de renseignement indiens vers le début
du mois doctobre 1988, c'est-à-dire près de trois
mois après laccident davion dans lequel le président
pakistanais périt.
Bien sûr, le gouvernement pakistanais
niera lexistence du plan, et prétendra quune une
taupe des Services indiens avait « planté »
lhistoire pour discréditer Zia. Néanmoins, les
faits qui se succéderont à partir de 1998 ressembleront
trop au plan pour quon soit en présence dune pure
fabrication.
Il faut rappeler quà ce
moment-là, le Pendjab était en état dinsurrection.
Une section de la population sikh demandait un État séparé
: le Khalistan. Cela explique les remarques du Général
Zia.
Cette opération reçut son
nom du prince inca Topac Amin, qui avait mené une guerre non
conventionnelle contre les espagnols en Uruguay, au XVIIIème
siècle. La conception de cette opération était
attribuée au président du Pakistan, le général
Zia-ul-Huq. Son exécution fut confiée aux services spéciaux
de larmée pakistanaise. Lobjectif principal de lopération
Topac était de faire du Cachemire une partie du Pakistan. Ce
que ce dernier navait pu réussir durant les guerres de
1947-48, 1965 et 1971 le serait cette fois-ci par un amalgame de subterfuge,
de subversion, de force et de fondamentalisme religieux.
Lopération
Topac devait se réaliser en trois phases : Dans la première,
toutes les structures du pouvoir devaient être infiltrées
et subverties de lintérieur. Un régime allié
de collusion devait être constitué. Une infiltration habile
et complète de la police, des services publics et de lappareil
administratif devait être mis en uvre. Il fallait veiller
à ce quaucune intervention centrale ne se produise avant
que la situation soit mûre pour une subversion interne couplée
à une intervention armée pakistanaise. Une attention spéciale
devait apportée aux étudiants, et les paysans devaient
être « manipulés » par lexploitation
de leurs sentiments religieux.
Durant la deuxième
phase, il était prévu daccroître la pression
sur larmée indienne au glacier de Siachen,
à Kargil et en dautres points vulnérables, afin
quelle restât engagée sur la frontière et
ne puisse dégager aucune capacité pour contrer la subversion
et linsurrection interne.
La troisième
phase était consacrée à la préparation militaire
en vue dun conflit armé, avec des exercices militaires
tels que ceux de Zarb-e-Momim. Finalement, la possession finale de la
vallée du Cachemire devait se réaliser par lintensification
de la subversion interne et une attaque de lextérieur.
Voici ce que le général
Zia est censé avoir dit à la sélection de commandants
et hauts fonctionnaires de lunité de services spéciaux
:
« Messieurs,
je vous ai déjà parlé de ce sujet dune façon
détaillée, je passerai donc sur les détails. Comme
vous le savez, avec nos préoccupations en Afghanistan [où
nous oeuvrons] au service de lislam, je nai pas été
en mesure de vous présenter ces plans plus tôt. Ne faites
pas lerreur de croire que notre objectif nest pas clair
et ferme cest la libération de la Vallée
du Cachemire. Nos frères musulmans au Cachemire ne peuvent pas
rester plus longtemps sous le joug de lInde. Dans le passé
nous avons entrepris des actions militaires mal préparées
et elles ont échoué. Aussi, cette fois-ci, comme je vous
lai déjà dit, nous garderons les opérations
militaires pour le coup de grâce final, quand et où elles
seront nécessaires. »
Concernant la situation
générale des Cachemiris, le général Zia
fait les observations suivantes :
«
Nos frères cachemiris dans la Vallée, même sils
sont avec nous de cur et desprit, sont des gens simples,
et ils ne sengagent pas facilement dans ce type dactivités
militaires contre une occupation étrangère [de lInde],
de la façon dont un Pendjabi ou un Afghan, par exemple, pourra
simpliquer, pour ainsi dire naturellement. Le Cachemiri a quand
même quelques qualités que lon peut exploiter. Tout
dabord, sa sagacité et son intelligence, ensuite son pouvoir
de persévérance dans ladversité. Et enfin,
si je puis dire, cest un maître en intrigues politiques.
Si nous lui fournissons les moyens dutiliser au mieux ces qualités,
nous pourrons avoir des résultats. Lutilisation de la force
brutale nest pas nécessaire dans tous les types de guerre,
particulièrement dans la situation qui est celle de la vallée
du Cachemire. »
Puis le général
Zia se réfère aux circonstances spéciales du Cachemire
et sappesantit sur la nécessité de démoraliser
et de diffamer les indiens :
« Ici,
nous devons adopter des méthodes de combat que lesprit
du Cachemiri peut comprendre et adopter, en dautres mots, une
utilisation coordonnée de moyens, moraux et physiques, autres
que des opérations militaires, pour détruire la volonté
de lennemi, porter préjudice à sa capacité
politique et lexposer aux yeux du monde comme oppresseur. Ceci
est lobjectif, Messieurs, que nous devons atteindre dans les phases
initiales.»
Voici comment le général
Zia explique le cur de sa stratégie :
«
Dans la première phase qui, si cest nécessaire,
durera deux ou trois ans, nous aiderons nos frère cachemiris
à semparer de lappareil politique de lÉtat
au moyen de subversion politique et dintrigues. Les apparences
du pouvoir doivent rester entre les mains de ceux qui ont les faveurs
de New Delhi. Il faut donc nous assurer de la collaboration de certaines
personnalités politiques membres de lélite «
appréciée », prêtes à collaborer à
la subversion de tous les organes effectifs de lÉtat. »
Exposant clairement
les trois phases de lopération Topac, le général
Zia poursuit :
«
Phase Un : Une révolte modérée contre le régime,
de façon quil se sente assiégé, mais quil
ne seffondre pas, car cela attirerait une mise sous autorité
centrale de New Delhi.
Nous infiltrerons les personnes que nous
aurons choisies pour toutes les positions clefs ; elles corrompront
les forces de police, les institutions financières, le réseau
de communication et dautres organisations importantes.
Elles attiseront les sentiments anti-indiens
parmi les étudiants et les paysans, de préférence
sur les questions religieuses, de façon à ce que nous
puissions avoir leur soutien pour des manifestations anti-gouvernementales
et des émeutes.
Nous
organiserons et formerons des éléments subversifs et des
groupes armés qui auront la capacité, dans un premier
temps, de « soccuper » des forces paramilitaires
stationnées dans la Vallée.
Nous
adopterons et développerons des moyens clandestins pour couper
les lignes de communications entre le Jammu et le Cachemire et entre
le Cachemire et le Ladakh. Nous nutiliserons pas la force. La
route de Kargil passant par le col de Zoji-la et celle du col de Khardung-la
[porte de la Vallée de Nubra et du glacier de Siachen] seront
lobjet d'une attention spéciale.
En
collaboration avec des extrémistes sikhs, nous créerons
la terreur et le chaos au Jammu, en vue de détourner lattention
de la Vallée à cette période cruciale, et de discréditer
le régime aux yeux même des hindous.
Nous
établirons un contrôle de fait sur toutes les parties de
la Vallée du Cachemire où larmée indienne
nest pas déployée. Le sud de la Vallée est
lune de ces régions.
Phase deux : Nous exercerons un maximum
de pression sur le glacier du Siachen et les régions de Kargil,
Rajauri et Poonch afin de forcer larmée indienne à
déployer ses formations de réserve hors de la Vallée
du Cachemire.
Nous
attaquerons et détruirons des dépôts de munitions
et les quartiers généraux situés à Srinagar,
Pattan, Kupwara, Baramulla, Bandipur et Chowkiwala, par des attaques
clandestines aux moments opportuns.
Des
moudjahiddines afghans habitant maintenant lAzad Cachemire, sinfiltreront
à partir dendroits sélectionnés en vue détendre
notre influence. Il sera nécessaire de faire des plans de préparation
détaillés et judicieux. Il y a de nombreuses leçons
à tirer du fiasco de lopération Gibraltar [en 1965].
Finalement,
une force spéciale composée dofficiers de réserve
de lAzad Cachemire sera sélectionnée afin dattaquer
et de détruire les aéroports, les stations radio, et de
bloquer le tunnel de Banihal et la route entre Kargil et Leh.
À
un certain point des opérations, une pression interne sera exercée
sur le Pendjab et les régions voisines de Jammu.
Phase trois : Des plans détaillés
pour la libération de la Vallée du Cachemire et pour la
création dun État islamique indépendant sensuivra
».
Il faut reconnaître
que le plan était complet, bien pensé et très crédible
sur les plans militaires et politiques.
Les forces pakistanaises
ne rencontrèrent guère de succès dans la mise en
uvre des phases II et III. Aucune pression suffisante ne put être
exercée sur les positions militaires indiennes, que ce soit à
Siachen, à Kargil ou sur dautres zones sensibles. Les dépôts
et installations vitales de larmée ne purent être
touchées. Cela montre que larmée indienne était
sur ses gardes et na pu être circonvenue. Mais dans ladministration
civile, il en fut tout autrement. Là, lopération
Topac réussit au delà des espoirs les plus fous de ses
concepteurs. Tout lappareil dÉtat a été
systématiquement subverti.
[ ] Le problème
le plus grave est que le plan et la nature dune telle opération
étaient connus du gouvernement central et que celui-ci ne fit
rien. Son inaction est impardonnable. Le désordre, les souffrance,
le sang versé et les dangers auxquels lintégrité
du pays est exposé aujourdhui [en 1990] auraient pu être
évités avec un minimum de vigilances et de contre-mesures
prises en temps opportun. Mais hélas le pays étaient entre
les mains de ceux qui navaient aucune vision, et dont laveuglement
mental navait dégal que leur suffisance et leur arrogance.