Des actes terroristes
isolés sétaient déjà produits au Jammu
et Cachemire avant 1989. Mais pas de mouvements insurrectionnels tels
quon les a connus à partir de cette année. Ces mouvements
furent provoqués dune part par les élections frauduleuses
de 1987 pour lAssemblée de lÉtat et, dautre
part, par le sentiment croissant que le statut spécial pour le
Cachemire, accordé par le premier ministre Jawaharlal Nehru dans
les années 50, était de moins en moins respecté.
Les préparations du soulèvement débutèrent
en secret immédiatement après les élections de
1987. De nombreux groupes de jeunes contestataires cachemiris commencèrent
à passer clandestinement au Pakistan pour être formés
dans les camps du Cachemire sous occupation pakistanaise
mis en place par lISI, les services de renseignements
de larmée. Le déclanchement de linsurrection
de1989 fut précédé par la libération de
certains membres du Front de libération du Jammu et Cachemire
(JKLF) des prisons indiennes afin dobtenir la libération
de Rubaiya, la fille de Mufti Muhammad Sayeed, alors ministre de lIntérieur
du gouvernement central, laquelle avait été kidnappée
par le JKLF.
Les indépendantistes remplacés par
des militants pro-pakistanais
Au début, le
JKLF, qui revendique lindépendance pour tout le Jammu et
Cachemire, y compris les zones sous occupation pakistanaise et chinoise,
dirige linsurrection. Alarmé des conséquences possibles,
le Pakistan, qui revendique que la totalité de lÉtat
aurait dû lui revenir au moment de la partition, encourage alors
la branche cachemirie du Jamaat-e-islami (JEI) à former
sa propre organisation militante, appelée le Hizbul Mujahideen
(HM), afin de soutenir le rattachement de lÉtat au Pakistan.
Le JEI au Cachemire est une branche du JEI pakistanais, une organisation
fondamentaliste. Une fois lHizbul Mujahideen entré
en scène, lISI coupe les vivres au JFKL comme aux autres
groupes indépendantistes, et transfèrent leur assistance
au HM ainsi quaux autres groupes plus petits qui luttent pour
le rattachement au Pakistan. Ce sont eux qui désormais reçoivent
les fonds, la formation militaire au Pakistan, les armes et les munitions.
1993 : Les djihadistes pakistanais sinfiltrent
alors que les indépendantistes renoncent à la lutte armée.
Vers 1993, il devient
évident que ni les indépendantistes ni les pro-pakistanais
ne sont en mesure dopérer une brèche dans les forces
de sécurité indiennes. LISI commence donc à
infiltrer des organisations djihadistes pakistanaises au Cachemire,
dirigées par des Pendjabis qui avaient combattu en Afghanistan
contre les soviétiques et le gouvernement du Président
Najibullah. Sinquiétant de linfiltration de ces organisations,
les organisations indépendantistes telles que le JKLF renoncent
à la lutte armée contre le gouvernement de lInde
en 1995, tout en conservant lobjectif dun Cachemire indépendant.
Elles tentent maintenant datteindre leur objectif par le biais
de la lutte politique.
Le HM et les autres
groupes pro-pakistanais travaillent de concert avec les organisations
djihadistes pakistanaises financées, formées et armées
par lISI. La plupart des actes terroristes commis au Jammu et
Cachemire après 1993 sont perpétrés par ces organisations
pakistanaises. Les plus importantes sont le Harkat-ul-Ansar (HUA)
rebaptisé in 1997 Harkat-ul-Mujahideen (HUM), le Harkat-ul-Jihad-al-islami
(HUJI), le Lashkar-e-Toiba (LET) et lAl Badr. Le
Jaish-e-Mohammad (JEM), qui voit le jour en 2000 suite à
une scission du HUM, les rejoignit par la suite.
Dans un article récent
The State and the Limits of Counter-Terrorism the Experience
of Pakistan and Sri Lanka, M. Rubina Saigol, fournit les statistiques
suivantes sur les djihadistes pakistanais tués à ce jour
dans le djihad au Jammu et Cachemire : environ 8 000 pakistanais pendjabis,
3 000 de la Province frontière du Nord-Ouest et environ 500 du
Sindh. En revanche, on ne trouve que 112 Baloutches qui ont péri
dans le djihad ; la plupart dentre eux étant tombés
en Afghanistan. Ces chiffres peuvent nous donner une idée de
la participation de lÉtat pakistanais.
1998 : Ben Laden donne au djihad une dimension
mondiale
Au début de
1998, Ossama Ben Laden, alors basé à Kandahar en Afghanistan,
proclame la formation dun Front islamique International (IIF)
pour le djihad contre les croisés et le peuple juif. Le HUM est
lun des membres fondateurs, cest lui qui fait circuler la
première fatwa de Ben Laden en 1998, qui appelle à
un djihad contre les États-Unis et Israël. Le HUJI, le LET
et le JEM rejoindront lIIF par la suite, au contraire de lAl
Badr, du JKLF, du HM et des autres organisations purement cachemiris.
Les organisations djihadistes pakistanaises étendent
leurs activités en Inde
À partir de
1993, les organisations terroristes pakistanaises étendent leurs
activités vers dautres parties de lInde. Elles ont
recours aux attaques-suicides, ce que ne font pas les organisations
cachemiries. Depuis le conflit de Kargil en 1999 entre lInde et
le Pakistan, les organisations djihadistes pakistanaises ont pratiquement
pris le contrôle du mouvement djihadistes au Jammu et Cachemire
comme en dautres États de lInde. Ils sattaquent
de plus en plus à des cibles faciles, telles que les lieux commerciaux,
les trains, etc., visant limpact le plus meurtrier possible. Elles
prévoient enfin de sattaquer à dimportantes
cibles économiques afin de briser la croissance économique
spectaculaire de lInde.
Divergences entre djihadistes cachemiris et pakistanais
Les organisations pakistanaises
propagent un islam arabisant wahabi, alors que celles du Cachemire
se réclament de lislam soufi, plus tolérant. Elles
ont de plus pour objectif la « libération » de tous
les musulmans indiens et la création de homelands musulmans
au nord et sud de lInde, en vue de leur incorporation ultérieure
dans le Califat musulman mondial envisagé par Ben Laden, alors
que les indépendantistes ne luttent que pour un Cachemire musulman
indépendant. Les organisations pakistanaises, telles quAl-Qaida,
envisagent un recours aux armes de destruction massive, si besoin est,
pour protéger lislam, ce que les organisations cachemiries
refusent. Enfin les organisations pakistanaises décrivent la
démocratie occidentale comme anti-islamique parce quelle
affirme la souveraineté du peuple et non celle dAllah,
alors que les mouvements indigènes sont en faveur de la démocratie
politique.
Le Pakistan en recul tactique
Pour tenter de mettre
fin au soutien pakistanais du djihad au Jammu et Cachemire et sur le
sol indien, lInde a exercé directement des pressions bilatérales
sur le Pakistan ainsi quà travers les instances internationales.
Dans une déclaration conjointe faite à Islamabad en janvier
2004 à la suite des entretiens entre le président Musharraf
et le premier ministre indien Vajpayee, Musharraf sest engagé
solennellement à ce que le Pakistan napporte aucun soutien
aux groupes terroristes opérant en Inde à partir de territoires
contrôlés par le Pakistan. En réponse à la
pression américaine qui a fait suite à lattaque
du parlement indien par des djihadistes le 13 décembre 2001,
il a banni le HUM, le LET et le JEM, gelé leurs comptes bancaires,
placé leurs dirigeants en résidence surveillée
et emprisonné certains de leurs cadres. Ils furent relâchés
quelques semaines plus tard sous prétexte quil ny
a aucune preuve de leur participation à des actions terroristes.
Ces organisations continuent de fonctionner à partir du territoire
pakistanais avec le soutien de lISI. Leurs camps dentraînement
sont toujours en activité, et lISI continue de les fournir
en armes et munitions.
Alors que Musharraf
a pris des mensures contre Al-Qaida, qui menace les vies et les biens
occidentaux, il sest abstenu dagir contre les organisations
djihadistes actives en Inde et contre les néo-talibans, actifs
en Afghanistan. Le Pakistan sest refusé à arrêter
et à livrer aux autorités indiennes les terroristes et
les chefs mafieux recherchés par la justice indienne et opérant
sur son territoire, que la demande ait été faite directement
ou par Interpol.
Perspectives de coopération indo-pakistanaise
en matière de terrorisme ?
Durant leurs conversations
de La Havane qui se sont déroulées en septembre 2006 en
marge du sommet des pays non-alignés, le premier ministre indien
Manmohan Singh et le président Musharraf se sont mis daccord
pour mettre au point en commun un mécanisme de contre-terrorisme,
afin de promouvoir la coopération anti-terroriste entre les deux
pays. La première réunion doit se tenir à Islamabad
le 6 mars 2007. La plupart des observateurs en Inde restent sceptiques
(y compris lauteur de ces lignes) quant au résultats quon
peut en attendre. Les terroristes djihadistes sont la création
de lISI, il serait irréaliste de sattendre à
ce que celui-ci se tourne contre sa progéniture. Le seul moyen
dobliger le Pakistan à renoncer au terrorisme contre lInde
serait, pour la communauté internationale, de signifier clairement
au Pakistan quil aurait un prix économique et politique
élevé à payer sil ne le faisait pas. Mais
ni les États-Unis ni les autres pays occidentaux ne sont disposés
à une telle démarche, car ils dépendent du Pakistan
pour gagner leur soi-disant guerre contre Al-Qaida et le Pakistan garde,
à leurs yeux, une importance stratégique.
