Le texte qui suit, extrait d'un article intitulé
Rishi Bankim Chandra, ainsi que la traduction anglaise du
chant bengali Bande Mataram, ont été écrits
par Sri Aurobindo entre
1894 et 1909, c'est-à-dire dans la période qui sépare
son retour d'Angleterre (en 1893) de son arrivée à
Pondichéry (en 1910), alors qu'il était profondément
engagé dans ses activités politiques et révolutionnaires.
Même si la situation politique de l'Inde est très différente
aujourd'hui, ces textes demeurent une puissance source d'inspiration
pour tous ceux qui ne sont pas indifférents au destin de
ce pays. (Note de l'éditeur)
Introduction
Nombreux
sont ceux qui, regrettant les gloires passées de cette grande
et ancienne nation, sexpriment comme si les Rishis dautrefois,
les créateurs inspirés de la pensée et de la civilisation,
étaient un miracle de notre âge héroïque, qui
ne pourrait se reproduire parmi des hommes en pleine dégénérescence
et à notre époque tourmentée. Cest une erreur
et une triple erreur. Nôtres sont le pays éternel, le peuple
éternel, la religion éternelle, dont la force, la grandeur,
la sainteté, peuvent être momentanément obscurcies,
mais jamais, même pour un instant, complètement disparaître.
Le héros, le Rishi, le saint, sont les fruits naturels de notre
sol indien, et à aucune époque ils nont cessé
de naître. Parmi les Rishis de lère moderne, nous
avons enfin compris quil fallait inclure le nom de lhomme
qui nous a fait don du Mantra qui ressuscite, créateur dune
Inde nouvelle, le Mantra de Bande Mataram.
Le Rishi est différent
du saint. Sa vie ne se distingue pas forcément par une sainteté
supérieure ni son caractère par une beauté idéale.
Il nest pas grand pour ce quil est, mais pour ce quil
exprime. Il fallait quun grand message vivifiant soit donné
à une nation ou à lhumanité, et le Divin
a choisi cette bouche pour formuler les mots du message. Une vision
capitale devait être révélée, et ce sont
ces yeux-là que le Tout-Puissant a dessillés les premiers.
Le message quil a reçu, la vision qui lui a été
donnée, il les transmet au monde avec toute la force qui est
en lui, et en un moment suprême dinspiration, il les exprime
en mots qui ont simplement à être prononcés pour
remuer la nature profonde des hommes, clarifier leur esprit, semparer
de leur cur, et les pousser à des choses quil leur
aurait été impossible daccomplir dans leurs moments
ordinaires. Ces mots constituent le Mantra quil était né
pour révéler, et de ce Mantra il est le voyant.
Pour quelle raison
rendons-nous un culte aujourdhui au nom de Bankim ? Quel message
nous a-t-il transmis ou quelle vision a-t-il perçue quil
nous a aidés à voir ? Il a été, certes,
un grand poète, un maître du beau langage, et le créateur
de charmantes et gracieuses images de rêve dans le monde de limaginaire
; mais ce nest pas en tant que poète, styliste ou romancier
que le Bengale lui rend hommage aujourdhui. Il est probable que
la critique littéraire de lavenir estimera que Kapalkundala,
Bishabriksha et Krishnakanter Will sont sur le plan artistique
ses uvres maîtresses, et fera un éloge plus mitigé
de Devi Chaudhurani, Ananda Math, Krishnacharit
ou Dharmatattwa. Pourtant, cest le Bankim de ces derniers
ouvrages, et non celui des grands chefs-duvre, qui prendra
place parmi les Créateurs de lInde Moderne. Le Bankim des
premières uvres était seulement un poète
et un styliste lautre Bankim était un prophète
et le bâtisseur dune nation.
Mais même en
tant que poète et styliste, il a effectué un travail dimportance
nationale, non pour lInde tout entière ou alors
de façon indirecte mais pour le Bengale, dont la destinée
était de guider lInde et dêtre à la
pointe du développement national. Aucune nation ne peut grandir
sans trouver un moyen dexpression satisfaisant pour la nouvelle
personnalité quelle est en train de se forger sans
une langue qui donnera une forme permanente à ses pensées
et à ses sentiments, et inscrira rapidement et triomphalement
chaque nouvelle impulsion dans la conscience de tous. Le premier grand
service que rendit Bankim à lInde fut de fournir au peuple
qui constituait son avant-garde un moyen dexpression parfaitement
approprié. On la accusé davoir corrompu la
pureté de la langue bengalie ; mais le pur Bengali des anciens
poètes naurait rien pu exprimer dautre quun
Bengale traditionaliste et figé. Le peuple se développait
et changeait, et il avait besoin dun mode dexpression adapté.
On a reproché aussi à Bankim davoir remplacé
le Bengali hautement littéraire des Pandits par une langue bâtarde
qui nétait ni celle des érudits, ni tout à
fait celle du peuple. Mais le Bengali des Pandits aurait écrasé
de son poids rigide la richesse croissante, la variété
et la souplesse du génie bengali. Nous avions besoin dune
langue qui puisse exprimer autre chose que de dignes traités
et de savantes élucubrations, dune langue qui sache combiner
la force, la dignité et la douce beauté du Sanscrit avec
laudace et la vigueur du Bengali, alliant la verve populaire à
la gravité la plus solennelle. Bankim a deviné notre besoin
et fut assez inspiré pour y répondre il nous a
donné un instrument qui a permis à lâme du
Bengale de se découvrir et de sexprimer.
De même quil
devina les attentes linguistiques de son pays, il eut aussi la prescience
de ses besoins politiques. Il fut le premier de nos grands juristes
à comprendre la fausseté et linutilité de
la méthode de lagitation politique qui prévalait
à son époque, et il la dénonça en dimpitoyables
satires dans son Lokarahasya et son Kamalakanter Daptar.
Mais la critique destructrice ne lui suffisait pas il avait une
vision positive de ce qui était nécessaire au salut de
son pays. Il avait pressenti quà la force den haut
devait répondre une force venant den bas encore plus grande
que la puissance de la répression devait se heurter à
une puissance nationale insurrectionnelle. Il nous
a suggéré de quitter la méthode canine de lagitation
pour une lutte léonine. La Mère de sa vision tenait une
épée tranchante dans ses deux fois soixante-dix millions [1]
de mains, et non la sébile du mendiant. Cest lévangile
dune puissance et dune force sans peur quil prêchait
sous le voile et à travers des symboles, dans Ananda Math
et Devi Chaudhurani. Il eut aussi la vision très sûre
de lénergie morale qui devait soutenir la force extérieure.
Il avait senti que le premier élément
de la force morale devait être le tyãga, cest-à-dire
le sacrifice complet de soi-même pour la patrie, et un engagement
entier dans le combat pour la liberté. Les hommes quil
nous dépeint se battant pour la patrie sont des byrãgees
[2] politiques, qui nont dautre
pensée que leur devoir envers elle et ont laissé derrière
eux tout le reste, car il nest rien daussi cher et daussi
précieux quelle, et rien ne vaut la peine dêtre
continué tant que leur tâche nest pas achevée.
Celui qui fait passer sa personne, sa femme, son enfant ou ses biens,
avant sa patrie, est un pauvre et imparfait patriote ; ce nest
pas par lui que luvre suprême sera accomplie. Bankim
a pressenti également que le second élément indispensable
à la force morale devait être lautodiscipline et
lorganisation. Cest cette vérité
quil transmet lorsquil évoque lentraînement
minutieux auquel sastreint Devi Chaudhurani pour son travail,
quand il décrit les règles strictes de lAssociation
de l « Ananda Math » [3],
ou encore certains exemples dorganisation parfaite contenus dans
ces deux livres. Enfin, il a deviné que le troisième élément
de la force morale doit être la pénétration du sentiment
religieux dans le combat patriotique. La religion du patriotisme
voilà lidée maîtresse des écrits de
Bankim. Elle est déjà annoncée dans Devi Chaudhurani.
Dans Dharmatattwa on trouve esquissée lidée
et dans Krishnacharit, la description dun
Karmayoga parfait et aux aspects multiples, dont laccomplissement
sera le travail pour son pays et ses semblables. Dans Ananda Math,
cette notion est la clef de tout le livre et a reçu sa parfaite
expression lyrique dans le chant sublime qui est devenu lhymne
national de lInde Unie. Le second grand service qua rendu
Bankim à son pays est de lui avoir indiqué le chemin du
salut et de lui avoir donné la religion du patriotisme. Du nouvel
esprit qui conduit maintenant la nation vers la renaissance et lindépendance,
il est linspirateur et le Gourou politique.
Le troisième
et suprême service de Bankim à la nation fut de nous avoir
donné la vision de notre Mère. La seule idée intellectuelle
de la Mère Patrie ne possède pas en elle-même une
grande force dinspiration. La simple reconnaissance de lavantage
que présente la liberté nest pas une raison stimulante.
Quils soient loyalistes, modérés ou nationalistes
dans leurs opinions politiques, rares sont les Indiens aujourdhui
qui ne reconnaissent pas que leur pays a des droits sur eux, ou que
la liberté, dans labstrait, est quelque chose de désirable.
Mais, dans la pratique, dès quil sagit de choisir
entre les exigences de la patrie et dautres devoirs, la plupart
dentre eux ne mettent pas au premier plan le service du pays.
Et si beaucoup souhaitent voir la liberté sétablir,
peu ont la volonté dy collaborer. Dautres choses
nous sont plus chères et nous craignons de les perdre dans le
combat pour la liberté, ou dans son avènement. Cest
seulement quand la Mère Patrie se révèle au regard
intérieur comme quelque chose de plus quune étendue
de terre ou une masse dindividus, quand elle prend la forme dune
immense Puissance Divine et Maternelle, sous une forme de beauté
qui peut dominer lesprit et semparer du cur, que ces
craintes et ces espoirs misérables sévanouissent
dans une passion sans réserve pour la Mère et son service,
et que le patriotisme qui produit des miracles et sauve une nation condamnée
peut enfin naître. À quelques hommes, il est donné
davoir cette vision et de la révéler aux autres.
Il y a trente-deux ans que Bankim a composé ce chant sublime,
et peu lont alors écouté ; mais séveillant
soudain de ses longues illusions, le peuple du Bengale a jeté
autour de lui un regard en quête de vérité, et au
moment choisi par le destin, quelquun a entonné le Bande
Mataram. Le Mantra avait été donné et en un
seul jour tout un peuple sétait converti à la religion
du patriotisme. La Mère sétait révélée.
Une fois que cette vision sest imposée à un peuple,
il ne peut goûter ni repos, ni paix, ni sommeil tant que le temple
nest pas prêt, limage divine installée et le
sacrifice offert. Une grande nation qui a eu cette vision ne peut plus
jamais courber la nuque sous le joug dun conquérant.
Sri Aurobindo
(16 avril 1907)
Bande
Mataram
Je te salue, ô Mère,
riche en eaux et riche en fruits,
rafraîchie par les vents du sud,
noire de récoltes
La Mère !
Et tes nuits pleines de joie
dans la gloire du clair de lune,
et tes plaines somptueusement
vêtues darbres en fleur,
la douceur de ton rire, la douceur
de ta voix,
La Mère, dispensatrice de faveurs et de félicité.
Terrible avec le cri poussé
par soixante-dix millions de gorges,
et le fil tranchant des épées brandies
par deux fois soixante-dix millions de mains,
Qui a dit, Mère, que tu étais faible ?
Détentrice dune force innombrable,
Je salue celle qui sauve
Je salue celle qui met en déroute
les armées de ses ennemis
la Mère !
Tu es connaissance, tu es dharma
tu es notre cur, notre âme, notre souffle.
Dans le bras, tu es force, Ô Mère,
Dans le cur, Ô Mère, tu es amour et foi,
et cest ton image que nous adorons
dans tous les temples.
Car tu es Dourga brandissant
ses dix armes de guerre,
Lakshmi jouant au milieu des lotus
et la Muse de toutes les inspirations.
Je te salue !
Je mincline devant toi, déesse de prospérité,
pure et sans pareille,
riche en eaux et riche en fruits,
toi, la Mère !
Je te salue,
Mère au teint sombre, âme pure,
souriant avec douceur, dans la gloire de ta parure,
Détentrice des richesses, Dame dabondance,
La Mère !
L'histoire
du Bande Mataram
Le chant du Bande Mataram, écrit
en bengali sanskritisé, fut composé par Bankim Chandra
Chatterji probablement dès 1875, et le poète l'insérera
plus tard dans son roman Ananda Math où il le met dans
la bouche des Sannyasins se battant contre la domination anglaise.
La conception de la
Terre vue comme Mère, comme divinité protectrice est commune
à de nombreuses civilisations antiques, on la retrouve également
dans les Védas « Je suis un fils de la terre, le
sol est ma mère » , mais l'Inde a ceci de remarquable
que cette conception ne s'est jamais effacée de l'imagination
populaire et y a toujours occupé un rôle vivant. Il était
donc tout naturel que l'Indien, s'éveillant à l'idée
de nation au sens moderne du terme, voie sa patrie sous l'aspect d'une
figure divine, exigeante et généreuse, qui protège
et qui nourrit, puissance guerrière qui défait les forces
du mal mais également douceur féminine, mère aimée,
que ses enfants ont le devoir de défendre. Il n'était
que naturel pour un Indien de s'adresser à sa patrie avec les
mots de l'adoration et de la prière. Rappelons que les hymnes
en sanskrit ou stotram, consacrés à chacune des
nombreuses divinités de l'hindouisme et récités
en Inde depuis des millénaires, sont pratiquement toujours construits
autour de lun des deux mots, namas ou vande (je
salue, je me prosterne).
Cependant,
curieux tour du destin, il fallut attendre la mort de Bankim pour que
les mots qu'il avait écrits se saisissent de l'âme indienne.
En 1896, Rabindranath Tagore le chante pendant une session du Parti
du Congrès, mais ce sera seulement en 1905, au moment où
le Bengale se soulève en masse contre les Anglais, que le chant
devient le cri de ralliement des révolutionnaires. Le Vice-Roi,
Lord Curzon appliquant la maxime britannique de « diviser
pour régner » avait décidé de diviser
le Bengale en deux provinces, l'une à majorité hindoue,
l'autre à majorité musulmane, et c'était contre
cette mesure que protestaient les Bengalis, mais en fait ce qui commençait
là, c'était la lutte pour l'indépendance de l'Inde
entière. À dater de ce jour, Bande Mataram allait
galvaniser des générations de combattants de la liberté
dans tout le sous-continent. Et devenir, pour des centaines de héros
inconnus, l'ultime cri de défi et l'ultime prière au moment
de monter sur l'échafaud.
Il est à noter
aussi que cest dans un journal intitulé « Bande Mataram
» que, de 1906 à 1908, Sri Aurobindo, jour après
jour, appela ses compatriotes à se battre pour lindépendance
absolue et réussit à électriser tout un peuple,
jusque-là timide et passif.
Bande Mataram
fut le chant de l'Inde unie dans sa ferveur patriotique. Cependant quand
les nuages annonçant la Partition commencèrent à
s'amonceler, Bande Mataram se retrouva en bute aux critiques.
On lui reprocha son contenu « religieux » et même
« idolâtre ». Lorsquen 1939 un disciple
rapporte à Sri Aurobindo que certains politiciens sont hostiles
à lidée de faire du Bande Mataram un chant
national, celui-ci répond : « Mais ce nest pas
un chant religieux : cest un chant national, et la Dourga évoquée
ici représente lInde identifiée à la Mère.
» On alla pourtant jusqu'à raccourcir le chant, ne gardant
que les deux premières strophes et éliminant celles ou
référence était faite à une « déesse
».
A l'indépendance,
au moment où il fallut choisir quel serait le chant national
de l'Inde, il paraissait normal que Bande Mataram, qui avait
joué un si grand rôle dans la lutte pour la liberté
et qui était porteur d'un tel poids émotif, serait adopté
comme hymne officiel. Mais des objections, les mêmes que celles
qu'on avait rapportées à Sri Aurobindo, se manifestèrent.
Finalement, en 1950 l'Assemblée Constituante arriva à
un compromis : le chant de Tagore, Janaganamana serait adopté
comme hymne national, mais on donnait « le même rang
et la même place d'honneur » au Bande Mataram.
En dépit de
ces controverses, la puissance d'évocation du poème est
telle qu'au moment où l'Inde célébrait le 50e anniversaire
de son indépendance le 15 août 1997, c'est ce chant, pourtant
bien négligé depuis cinquante ans, ce chant Bande Mataram,
rajeuni dans un arrangement musical d'un jeune musicien musulman, qui,
plus que tout autre événement, transporta les foules indiennes.
Comme l'écrivait, quelques jours après, un journaliste
dans un grand hebdomadaire indien : « Retrouver le Bande Mataram
pourrait être le premier pas d'une découverte plus vaste
de l'Inde. »
Bankim Chandra
Chatterji
(1838 - 1894)
Bankim
Chandra Chatterji est né à Kanthalpara, près de
Calcutta, le 26 juin 1838. Son père, Jadav Chandra Chatterji,
magistrat et homme de grande culture, avait eu une expérience
très étrange à lâge de treize ans environ.
Un jour, alors quil sétait enfui de la maison familiale
pour se rendre en Orissa où son frère aîné
exerçait alors ses fonctions, il tomba sérieusement malade,
et son état devint si désespéré quil
fut bientôt laissé pour mort. On transporta
son corps au bord de la rivière où on sapprêtait
à lincinérer, quand un sannyasin [4]
surgit brusquement et ordonna darrêter les préparatifs
de la crémation. À laide de ses pouvoirs yoguiques,
il ramena le jeune garçon à la vie. Jadav reçut
ensuite de son sauveur linitiation sacrée. On raconte que
ce même sannyasin lui rendit visite peu avant sa mort. Cet épisode
est très intéressant, car, comme nous le verrons, son
fils Bankim fut lui aussi profondément influencé par les
sannyasins.
Léducation
de Bankim commença à la maison, sous la férule
du maître qui enseignait aussi à lécole primaire
du village. Il étudia ensuite dans une école anglaise
de Midnapore, puis au Collège dHooghly, situé au
bord du Gange sur la rive opposée à Kanthalpara. En 1849,
il épousa, comme le voulait alors la tradition, une petite fille
âgée de cinq ans.
En juillet 1856, Bankim
entra à lUniversité de Calcutta, qui venait juste
dêtre créée, et en 1858, il fut avec Jadunath
Basu le premier Bengali à obtenir une licence de droit. Pendant
les trente-trois ans qui suivirent, il exerça les fonctions de
magistrat et de percepteur avec une compétence remarquable, mais
aussi un vigoureux esprit dindépendance, sa franchise le
poussant souvent à entrer en conflit avec larrogance de
certains Britanniques.
En 1860, un an après
la mort de sa première femme, il épousa Rajlakshmi Devi
à qui il devait accorder une place très importante dans
sa vie.
Mais Bankim Chandra
Chatterji ne fut jamais heureux dans sa profession, et cest dans
la littérature quil devait se réaliser pleinement.
Grâce aux années passées sous la tutelle denseignants
britanniques, il avait acquis une parfaite maîtrise de la langue
anglaise. Admirateur dIshwar Chandra Gupta, Bankim Chandra avait
commencé sa carrière littéraire à Hoogly
en composant des poèmes, mais il abandonna bientôt la poésie
en faveur de la prose. En 1864, son premier roman, Rajmohans
Wife, parut en feuilleton dans le journal « Indian Field ».
Ce devait être
son premier et dernier ouvrage en anglais. Il saperçut
en effet quil ne pourrait pas vraiment communiquer à ses
compatriotes la passion qui brûlait dans son cur sil
nécrivait pas en Bengali. Cette prise de conscience allait
être le point de départ dune ère nouvelle.
Jusqualors, les Bengalis déducation anglaise pensaient
que leur langue maternelle était inapte à exprimer des
idées modernes. Bankim restructura lancien langage pour
en faire un instrument adapté à lexpression claire
et dynamique de la littérature moderne.
Son premier roman en
Bengali, Durgesh Nandini, parut en 1865. Bien que certains critiques
de lépoque aient prétendu quil sagissait
là dune imitation de lIvanohé de Walter
Scott, il ne fit aucun doute pour les lecteurs enthousiastes que Durgesh
Nandini venait de créer un champ émotionnel entièrement
nouveau. Ainsi que Sri Aurobindo la écrit, « Scott
a peint des silhouettes, mais il na pas su leur donner chair.
Cest là que Bankim excelle. Les discours et laction,
chez lui, sont si étroitement entremêlés et imprégnés
dune vie si profonde, que ses caractères nous semblent
appartenir à des hommes et à des femmes réels...
» Avec chacun des chefs-duvre qui suivirent, comme
Kapala Kundala, Mrinalini, Chandrasekhar, Rajani,
Krishnakantas Will, The Poison Tree, Bankim Chandra
a créé un univers de Beauté. Il voyait, dit Sri
Aurobindo, « ce qui était beau, doux et gracieux dans la
vie hindoue, et ce qui était ravissant et noble chez la femme
hindoue : son cur empli démotions profondes, sa constance,
sa tendresse et son charme, en fait, son âme de femme ; et tout
ceci, nous le trouvons brûlant dans ses pages et comme divinisé
par le toucher dun poète et dun artiste. »
Comme Sri Aurobindo
la expliqué, Devi Chaudhurani décrit les
éléments de base dun véritable et durable
combat patriotique : sacrifice, dévotion, autodiscipline et organisation,
infusion du sentiment religieux dans le patriotisme.
Ces
idées trouvèrent leur pleine expression en 1882 dans le
roman Ananda Math[5],
dont laction se déroule pendant la période chaotique
des années 1770, quand le Bengale subissait la double domination
du Nabab iranien Mohammed Reza Khan, et de la Compagnie anglaise des
Indes Orientales. Aucun des deux ne se souciait de préserver
lordre public, et leurs serviteurs opprimaient le peuple que rien
ni personne ne protégeait de leurs exactions. Cette situation
saggrava avec la famine qui sévit de 1769 à 1770,
et qui fut si terrible que des milliers dhommes et de femmes furent
obligés dabandonner leur foyer, de vivre de racines et
dherbe, de vendre leurs enfants et de se nourrir parfois de chair
humaine. Les victimes de cette catastrophe ont été estimées
à un tiers de la population du Bengale. Mais le fait historique
principal sur lequel sappuie Ananda Math est ce que lon
a coutume dappeler la révolte des sannyasins. Ce
mouvement avait été lancé, au milieu du XVIe siècle,
par des sannyasins appartenant aux dasnamis, ordre monastique
fondé des siècles plus tôt par Shankaracharya. Ces
sannyasins avaient pour mission de protéger, par la force
si nécessaire, la vie, les biens et les prérogatives des
membres de leur ordre. À lépoque
qui nous intéresse, leurs rangs sétaient grossis
de paysans affamés et danciens soldats, et dimmenses
troupes de sannyasins extorquaient de largent aux riches zamindars[6],
attaquaient les villages et quelquefois les plantations et les fabriques
anglaises, se livraient au pillage, et affrontaient les forces de la
Compagnie. Bankim fit de ces rebelles, que le peuple tenait en grand
respect, un groupe exalté de patriotes qui se dressaient contre
les oppresseurs en chantant Bande Mataram [Je te salue, ô
Mère].
En
1882, un missionnaire écossais, le Révérend Hastie,
publia dans le Statesman des attaques violentes et injurieuses contre
la religion hindoue. Bankim, qui sétait déjà
plongé dans létude des vérités universelles
du Sanãtan Dharma[7],
décida quil ne pouvait laisser sans réponse les
insultes lancées par Hastie. Sous le pseudonyme de Ram Chandra,
il répliqua avec force et clarté aux attaques du missionnaire
dans une série de lettres remarquables publiées dans les
colonnes du même journal. Ce fut pour lui loccasion de présenter
aux Bengalis instruits les principes de base de la religion hindoue,
tout en démontrant combien les attaques du missionnaire étaient
injustifiées et fallacieuses.
Lartiste se transformait
de plus en plus en penseur et en guide spirituel. Souffrant du diabète,
il abandonna prématurément ses fonctions en septembre
1891, et devint président de la section littéraire de
lAssociation pour lÉducation Supérieure des
Jeunes Gens, qui devint plus tard lInstitut Universitaire. Il
consacra les dernières années de sa vie à écrire
Dharmatattwa et Krishnacharit, uvres dans lesquelles
il entreprit de transmettre à ses compatriotes lessence
de la Gita et des Védas.
Malheureusement son
travail sur les Védas demeura inachevé et ne fut
jamais publié. La mort enleva Bankim Chandra Chatterji le 8 avril
1894, à lâge de cinquante-six ans.
[1] Population de lInde en 1881. En un peu plus
dun siècle, cette population aura augmenté denviron
830 millions dhabitants ! [NdT]
[2] Byragee : mot bengali qui
vient du sanscrit « vairagis ». Vairag veut dire
renoncement. Un byragee politique est donc un homme politique qui pratique
le renoncement.
[5] Ananda Math a été
traduit en français par France Bhattacharya sous le titre Le
Monastère de la Félicité, Éditions Le
Serpent à Plumes, collection motifs, 2003.