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LE GÉNIE INDIEN
Nous n'appartenons pas au passé, mais aux soleils éblouissants de l'avenir.
Il est certain que l'Inde conservera son esprit essentiel, elle conservera l'âme qui la caractérise, mais il y aura probablement un grand changement dans le corps extérieur.
L'âme qui la caractérise ?
La spiritualité est la clé fondamentale de lesprit indien ; le sens de linfini lui est naturel. LInde dès le commencement a perçu, et n'a jamais oublié, même durant ses époques de raison et dignorance croissante que l'on ne pouvait correctement saisir la vie ni parfaitement la vivre à la seule lumière et par le seul pouvoir de ses manifestations extérieures. LInde était sensible à la grandeur des lois et des forces matérielles ; elle avait une conscience aiguë de limportance des sciences physiques ; elle savait comment organiser les arts de la vie ordinaire. Mais elle voyait que le physique ne prend son sens plein que sil se tient en juste relation avec le supraphysique ; elle voyait que la complexité de lunivers ne peut sexpliquer dans les termes actuels de lhomme ni être appréhendée par sa vision superficielle, quil est dautres pouvoirs derrière, qu'il existe à l'intérieur de l'homme lui-même dautres pouvoirs dont il nest pas conscient dans son état normal, quil nest conscient que dune petite partie de lui-même, que toujours linvisible entoure le visible, le suprasensible le sensible, de même que linfini entoure toujours le fini. Elle voyait aussi que lhomme a le pouvoir de se dépasser, de devenir lui-même plus totalement et plus profondément que ce quil est...
Par delà lhomme, elle vit les dieux innombrables. Par delà les dieux, elle vit Dieu. Et par delà Dieu, sa propre éternité ineffable; elle vit quil y avait des étendues de vie au-delà de notre vie, des étendues mentales au-delà de notre mental actuel, et au-dessus de tout cela, elle vit les splendeurs de lesprit.
Alors, avec cette calme audace dune intuition qui ne connaissait ni peur ni petitesse, et ne reculait devant aucun acte de courage, fût-il spirituel, intellectuel, moral ou vital, elle déclara quil nétait aucune de ces choses que lhomme ne pût atteindre sil entraînait sa volonté et sa connaissance ; il pouvait conquérir ces étendues de mental, devenir lesprit, devenir un dieu, devenir un avec Dieu, devenir le Brahman ineffable. Et, avec la logique pratique, et le sens de la science et de la méthode organisée qui distinguaient sa mentalité, elle entreprit immédiatement de trouver le chemin.
La spiritualité est certes la clé fondamentale de l'esprit indien, mais ce n'est pas, ce ne pouvait être, tout ce à quoi se résumait sa mentalité. Ce qui frappe le plus quand on regarde le passé de lInde, cest cette vitalité stupéfiante, cette puissance de vie et cette joie de vivre inépuisables, cette créativité dune richesse à peine croyable. Pendant trois mille ans au moins , et en réalité pendant bien plus longtemps sans relâche, abondamment, avec une infinie diversité de talents, à profusion, elle a créé républiques et royaumes et empires, philosophies et cosmogonies et sciences, croyances et arts et poèmes, monuments de toutes sortes, palais et temples et édifices publics, communautés et sociétés et ordres religieux, lois et codes et rituels, sciences physiques, sciences psychiques, systèmes de yoga, systèmes politiques et administratifs, arts spirituels, arts temporels, commerces, industries, artisanats, il ny a pas de fin à cette liste et dans chaque domaine il y a une quasi pléthore dactivités. Elle crée et crée encore et ne se satisfait point et ne se lasse point ; elle nentend pas sarrêter, cest à peine si elle semble avoir besoin dun moment dinertie et de repos pour reprendre son souffle...
Elle crée et crée encore...
Les critiques européens trouvent que larchitecture, la sculpture et les autres arts de lInde antique pèchent par manque de réserve; ils déplorent cette débauche de richesses, cette absence despace vide, cet acharnement à vouloir combler le moindre interstice, bourrer le moindre intervalle. Mais défaut ou pas, cest ce quexigent la vie surabondante et lInfini bouillonnant qui sont en elle. Elle prodigue ses richesses parce quelle le doit, de même que lInfini se doit, parce quil est lInfini, demplir le moindre espace avec le frémissement de la vie et de lénergie.
Le troisième pouvoir de lancien esprit de lInde était une forte intellectualité, à la fois austère et riche, robuste et minutieuse, puissante et délicate, massive dans son principe et curieuse dans le détail. Son impulsion première était celle de lordre et de larrangement, mais un ordre fondé sur une recherche de la loi et de la vérité intérieures des choses, et ayant toujours en vue la possibilité dune mise en pratique consciencieuse. LInde était avant tout la terre du Dharma et du Shastra. Elle cherchait la vérité et la loi intérieure de chaque activité humaine ou cosmique, son Dharma ; une fois quelle lavait trouvé, elle travaillait à donner une forme élaborée à cette application dans les faits ainsi quun principe de fonctionnement détaillé pour lériger en règle de vie.
Les Européens, lorsquils considèrent la pensée spirituelle indienne, tendent à ne voir que la négation bouddhiste et illusionniste de la vie. Mais ... en soi, cet aspect ne représentait quune certaine conséquence, dans une certaine direction, dune tendance du mental indien, laquelle est commune à toutes ses activités, qui est de poursuivre chaque impulsion, chaque particularité même, quelle soit spirituelle, intellectuelle, éthique ou vitale, jusquà son point le plus extrême, et dexplorer ses possibilités ultimes... On savait que sans un « juste excès », on ne peut briser les limites que linertie du mental ordinaire oppose à la connaissance, à la pensée et à lexpérience ; et dans cette poursuite, lesprit indien faisait montre dun courage sans bornes et avançait dun pas ferme.
Cependant il faut noter que cette poursuite des extrêmes les plus opposés na jamais engendré de désordre; les périodes les plus hédonistes noffrent rien qui puisse ressembler à la corruption débridée quune tendance similaire a produit plus dune fois en Europe. En effet, le mental indien nest pas seulement spirituel et éthique, il est aussi intellectuel et artistique, or la loi qui régit lintellect, tout comme le rythme qui sous-tend la beauté, sont hostiles à lesprit de chaos. Dans chaque extrême, lesprit indien est à la recherche dune loi à lintérieur même de cet extrême, de même quil recherche une règle, une mesure et une structure dans l'application. Par ailleurs, cette exploration des extrêmes est équilibrée par une caractéristique plus profonde encore, la tendance à la synthèse, de sorte quayant poussé chaque impulsion jusquà sa possibilité la plus éloignée, le mental indien finit toujours par intégrer quelque chose de la connaissance quil a acquise, ce qui a pour résultat une harmonie et un équilibre dans laction et les institutions.
Tout ce qui était dans le passé de l'Inde existe encore à l'état latent; ce n'est pas détruit, c'est là, attendant de pouvoir revêtir de nouvelles formes...
Ô Durga, Toi qui chevauches le lion, et brandit le trident ! Toi au corps splendide revêtu de l'armure ! Mère, Toi qui donnes la victoire, l'Inde t'attend, elle brule du désir de te voir. Entends notre prière, ô Mère, manifeste-toi sur cette terre de l'Inde. Ô Mère, l'Inde t'attend...
D'une manière générale l'action indienne est influencée par les principes européens et la méthode européenne, et comme ceux-ci sont profondément étrangers à l'esprit qui est en nous, cette action, ne provenant pas des racines de notre être, manque de volonté, de force et defficacité. Dans quelques directions seulement brille une lueur claire de connaissance de soi. Cest lorsquune plus grande lumière dominera et deviendra générale que nous pourrons alors parler, non seulement comme dun espoir mais comme dune réalité, de la renaissance de lInde. L'Inde millénaire n'est pas morte, elle n'a pas dit son dernier mot créateur; elle vit et elle a encore quelque chose à faire pour elle-même et pour les peuples humains. Et ce qui doit chercher maintenant à s'éveiller, ce n'est pas un peuple oriental anglicisé, élève docile de l'Occident, voué à répéter le cycle de succès et d'échecs de l'Occident; c'est une fois encore, la Shakti ancienne, immémoriale, retrouvant son être le plus profond, relevant la tête et la tournant vers la source suprême de lumière et de force pour découvrir le sens complet et une forme plus vaste de son Dharma.
La tâche de la Renaissance indienne
Retrouver lancienne connaissance et lexpérience spirituelle dans toute leur splendeur, leur profondeur et leur plénitude est la tâche première, la plus essentielle
infuser cette spiritualité dans de nouvelles formes, en philosophie, littérature, art, science et connaissance critique est la seconde ;
traiter de manière originale les problèmes du monde moderne à la lumière de lesprit indien et tenter de formuler une synthèse dun ordre supérieur pour une société spiritualisée, sera la troisième et la plus difficile.
Laide que lInde apportera à lavenir de lhumanité se mesurera à sa réussite dans ces trois entreprises. Sri Aurobindo (Montage de textes effectué par Christine Devin pour le film Le génie indien réalisé et produit par les Éditions Auroville Press International) |