
LA
GUÎTA DANS LE MONDE MODERNE
par Michel Danino
Traduction
d'un article paru dans le « New Indian Express »
du 10 décembre 2000 sous le titre :
« Le plus grand évangile des uvres spirituelles
».
« La Guîtâ est
le plus grand évangile des uvres spirituelles qui ait jamais
été donné à l'humanité », a
dit Sri Aurobindo.
On peut s'interroger sur le sens de l'expression
« uvres spirituelles ». La spiritualité
n'est-elle pas distincte de l'action ? C'est ce que dirait l'opinion
courante, surtout après des siècles de bouddhisme, de
jaïnisme et d'Advaïta Védanta. Tous trois ont affirmé
avec insistance que le monde n'était rien d'autre qu'une douloureuse
illusion, d'où nous ferions bien de nous évader le plus
vite possible. Ils ont ainsi creusé un fossé entre la
spiritualité et la vie quotidienne, du moins dans leur enseignement
pratique.
Mais ce divorce est un phénomène
assez récent dans l'histoire spirituelle de l'Inde, car nous
n'en trouvons pas trace dans le Rig-Véda. La Bhagavad Guîtâ
aussi rejette un tel point de vue : lorsque Arjouna est découragé,
c'est dans le monde que Sri Krishna le replonge, au lieu de l'en retirer.
Il est vrai que d'ordinaire nous passons notre vie dans l'ignorance,
dominés par l'égoïsme, le tamas [principe d'obscurité
et d'inertie] et le rajas [principe nerveux]. Mais entre une existence
aveugle, inconsciente et mécanique d'un côté, et
de l'autre un total rejet de la vie, la Guîtâ nous offre
une solution concrète et beaucoup plus satisfaisante, surtout
dans le monde d'aujourd'hui qui ne semble guère tenté
de renoncer à l'action !

Le Chemin de la Guîtâ
La réponse de la Guîtâ
se trouve dans les mots « uvres spirituelles ».
Cela signifie en premier lieu qu'il faut bannir de notre action l'égoïsme,
et ne pas attendre de gain ni de récompense. C'est le fameux
nishkâma karma [« travail sans désir »]
: « Tu as droit à l'action, mais jamais aux fruits
de l'action. » Voilà qui n'est pas si facile en pratique,
mais c'est pourtant une façon réconfortante d'admettre
que notre intellect est tout simplement incapable de jauger les rouages
de l'univers. Nous pouvons ériger des systèmes philosophiques
et spéculer à l'infini, mais en fin de compte, nous sommes
incapables de savoir ce qui est bon ou mauvais, juste ou erroné.
Nous continuons à ignorer pitoyablement ce que nous sommes ou
qui nous sommes, pourquoi nous faisons ce que nous faisons, et si notre
action a la moindre utilité ou n'est qu'une ride éphémère
sur le grand océan de la vie. « Touffu et enchevêtré
est le chemin des uvres », admet la Guîtâ.
Mais l'expression « uvres
spirituelles » signifie également que nous devons
abandonner nos mesquines limitations et unir notre conscience à
la Conscience divine au cur même de l'action. Cette soumission
à la Vision et à l'Action divines et cette unité
avec elles constituent la pierre angulaire du Karmayoga [yoga des uvres]
de la Guîtâ, qui nous demande d'avoir «notre conscience
établie dans le Soi, libérée du désir et
de l'égoïsme ».
Telle est, en bref, la méthode
que nous propose l'Écriture échapper à l'ignorance
sans nous évader de la vie. Peut-être ne sommes-nous pas
capables de l'adopter en un jour, mais le seul fait de tenter de la
mettre en pratique change toute notre attitude à l'égard
de la vie et élargit notre vision et notre action.
Elle nous libère aussi de l'obsession
malsaine de la « réussite » qui domine
la culture occidentale, le besoin de « conquérir agressivement »
et « d'affirmer notre personnalité ». En
réalité, ce qui s'affirme n'est pas la personnalité,
mais l'ego, et ce qui conquiert n'est pas l'esprit humain, mais l'avidité
humaine. Dans l'ancienne perspective indienne pré-bouddhiste,
telle qu'elle se reflète dans la Guîtâ, ce n'est
pas pour nous mais pour le monde que nous devons uvrer, et pour
l'Intention divine en lui ; ce n'est pas pour l'ego que nous devons
nous battre, mais pour le dharma [la loi, ce qui est juste et vrai].
En agissant ainsi, notre vie devient pleine et entière, au lieu
d'être une course aveugle vers nulle part. Alors la spiritualité
devient partie intégrante de la vie quotidienne, et pas seulement
un éclair sublime mais fugace jailli de notre méditation.
Alors l'intérieur et l'extérieur se rejoignent pour former
une vie intégrale.
On peut regretter que cette saine attitude
envers la vie ait été pratiquement écartée
par les doctrines subséquentes du Mâyâvâda
[voies illusionnistes]. Si elle avait survécu dans la pratique
nationale, il est probable que l'Inde serait aujourd'hui un lieu bien
différent. L'Occident pour lequel la spiritualité
est au mieux quelque chose de nébuleux, et au pire une imposture
a souvent reproché au caractère indien d'être
« fataliste », « passif »,
ou franchement léthargique.
Mais nous ne trouvons aucun de ces travers
dans la Guîtâ, et c'est pour cette raison qu'elle demeure
le meilleur outil pour forger le caractère humain, à commencer
par celui des Indiens. Pour cette seule raison, la Guîtâ
devrait être intégrée à tous les programmes
éducatifs de l'Inde. Il est difficile pour un observateur impartial
de comprendre au nom de quoi les enfants indiens ont été
privés de cette clef de voûte de leur héritage.

Bellicisme ?
Ironiquement, nous entendons aussi l'Occident
émettre une critique diamétralement opposée à
l'encontre de la Guîtâ : non plus de passivité ou
d'apathie, mais de bellicisme, comme en témoigne cette déclaration
proférée le mois dernier à Philadelphie par Wendy
Doniger, spécialiste de l'Inde et professeur d'histoire des religions
à l'Université de Chicago : « La Bhagavad
Guîtâ n'est pas un livre aussi convenable que le pensent
certains Américains, a déclaré cet aimable professeur
à son public. Tout au long du Mahâbhârata, Krishna
encourage les êtres humains à adopter toutes sortes de
comportements meurtriers et autodestructeurs, comme la guerre... La
Guîtâ est un livre malhonnête ; elle justifie la guerre. »
Le Pr Doniger a ajouté pour faire bonne mesure : « Je
suis une pacifiste. Je ne crois pas qu'il existe de guerres justes.
» (Philadelphia Inquirer du 19 novembre)
Il est vrai que beaucoup d'éminents
penseurs occidentaux, depuis Emerson jusqu'à Aldous Huxley en
passant par André Malraux, ont fait preuve d'une meilleure compréhension
du Chant du Seigneur. Mais considérons la déclaration
du Pr Doniger et examinons sa validité. En dehors de la malveillance
du ton (beaucoup trop répandue chez les indianistes occidentaux
accoutumés à juger la civilisation indienne à l'aune
de leurs propres critères), elle soulève une question
légitime. Certains écrits jaïns ont d'ailleurs stigmatisé
Sri Krishna pour exactement les mêmes raisons.
La guerre et le meurtre sont-ils donc
toujours mauvais ? Si c'est le cas, ce n'est pas l'Inde qu'il faudrait
condamner, mais l'Occident, avec ses sanglantes croisades, ses innombrables
génocides de peuples païens, son interminable histoire de
guerres et de conquêtes meurtrières, ses deux guerres mondiales
et ses récentes campagnes de bombardement. Où donc le
« pacifisme » a-t-il été mis en
pratique dans l'Occident post-chrétien ? Par contraste, jamais
l'Inde n'a militairement conquis d'autres civilisations, ni perpétré
le génocide d'autres peuples pour imposer une religion ou une
domination politique. Alors pourquoi faire peser ce blâme injuste
sur l'innocent, plutôt que sur le coupable ?
Mais le problème est plus profond,
car la Guîtâ refuse de tomber dans des oppositions simplistes,
telles que guerre contre pacifisme, ou violence contre non-violence.
Il est vrai qu'on ne trouve pas trace de non-violence dans la Guîtâ
et que dans d'autres passages du Mahâbhârata, l'ahimsâ
est sévèrement critiquée. Dans le Vana Parva (ch.
207), nous lisons par exemple : « L'ahimsâ a été
ordonnée autrefois par des hommes qui ignoraient les faits véritables.
Il n'y a pas un seul homme à la surface de la terre qui échappe
au péché de faire du mal aux créatures. »
Cela ne signifie pas que la guerre soit la solution privilégiée
: Sri Krishna n'est-il pas allé chez les Kaurava pour une mission
de paix du dernier espoir, même s'il savait qu'elle était
vouée à l'échec ? C'est seulement après
avoir épuisé toutes les possibilités de paix, qu'il
conseilla aux Pandava de faire la guerre. Mais le point crucial occulté
par le Pr Doniger, c'est qu'il ne s'agit pas d'une guerre égoïste
de conquête personnelle : le but de cette guerre est de mettre
fin à la domination non-dharmique des Kaurava, et de faire respecter
le dharma pour le bien universel.

La Force dharmique
C'est là la différence radicale
entre l'approche occidentale et celle de l'Inde. Pour l'Occident, il
y a force brutale ou pacifisme, violence ou non-violence ; pour la Guîtâ,
la vérité ne réside ni dans l'une ni dans l'autre,
mais dans un usage conscient de la force pour protéger le dharma.
Cette troisième voie représente une solution à
la fois noble et pratique. Le pacifisme et la non-violence sont sans
doute de beaux idéaux, mais l'Europe aurait-elle pu les mettre
en application au moment où Hitler a commencé sa sombre
conquête ? L'Inde aurait-elle pu les appliquer lorsque le Pakistan
a envahi le Cachemire après l'Indépendance, ou au moment
de l'agression chinoise en 1962, ou encore lors de la récente
mésaventure de Kargil ? Quant aux avocats du pacifisme, auraient-ils
le courage de faire la leçon à l'agresseur, plutôt
qu'à l'agressé ?
Dans ses fameux « Essais sur
la Guîtâ », Sri Aurobindo résume tout
le problème en ces mots :
« N'utiliser que la force de
l'âme, sans jamais détruire par la guerre, ni même
par aucune utilisation défensive de violence physique ? D'accord,
mais en attendant que la force de l'âme soit efficace, la force
asourique [démoniaque] chez les hommes et les nations écrasera,
brisera, massacrera, brûlera, polluera, comme elle le fait déjà
aujourd'hui, mais elle le fera alors à son aise et sans rencontrer
d'obstacles, et vous aurez peut-être autant détruit de
vie par votre abstention que d'autres par le recours à la violence. »
La force basée sur la Vérité
et à des fins dharmiques, telle est la réponse de la Guîtâ
au pacifisme et à la non-violence. Enracinée dans l'ancien
génie de l'Inde, cette troisième voie ne peut être
pratiquée que par ceux qui ont su s'élever au-dessus de
l'égoïsme, de l'ambition et de l'avidité asouriques.
De toute évidence, la Guîtâ ne prône pas la
guerre ; ce qu'elle préconise, c'est la défense active
et désintéressée du dharma. S'il avait été
sincèrement suivi, son enseignement aurait pu changer le cours
de l'histoire humaine. Il peut encore changer celui de l'histoire indienne.
La Guîtâ, selon les paroles de Sri Aurobindo, est « notre
premier héritage national, notre espoir pour l'avenir ».
Michel Danino
(Michel
Danino vit en Inde depuis plus de vingt-cinq ans. Il a traduit et
dirigé plusieurs ouvrages en anglais au sujet de Sri
Aurobindo et de Mère, et donne de nombreuses conférences
sur la culture indienne dont plusieurs ont été publiées.
Il est également l'auteur d'un livre sur le problème aryen
du point de vue indien., « The Invasion That Never Was ».
En 2001, Michel Danino a réuni le « Forum
International pour l'Héritage indien », avec 160
éminentes personnalités indiennes.)
(Ce texte ne peut être reproduit
qu'avec la permission de l'auteur, qui peut être contacté
à michel_danino@yahoo.com.)
