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L’INDE DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE



Michel Danino



     Dans son Oubli de l’Inde 
[1], Roger-Pol Droit a brillamment exposé l’amnésie qui a frappé le monde universitaire français en ce qui concerne la philosophie indienne, comme si l’Inde, qui a tant privilégié les explorations de l’esprit humain, n’avait jamais rien produit qui soit digne d’être qualifié de philosophie. Mais cette amnésie s’étend à d’autres sphères, dont certaines doivent pourtant beaucoup à l’Inde : celle de la littérature, par exemple. Ce sous-continent exotique, mystérieux, bigarré, odorant et pullulant, où se mêlent joyeusement sagesse et superstition, le sublime et le barbare, se présente presque comme l’antithèse de l’Europe, et pourtant y a nourri plusieurs mouvements littéraires et courants de pensée depuis le XIXe siècle. En France, notamment, attirés ou repoussés, bon gré mal gré, bien des d’auteurs en ont reçu l’empreinte, même si nos dictionnaires et biographies la passent généralement sous silence, comme s’il s’agissait d’un engouement de peu de conséquence.

     Quelques savants ont voulu mettre fin à cette injustice, notamment Raymond Schwab et Jean Biès, qui nous ont livré des études magistrales et d’une grande richesse [2]. Grâce à eux, et à quelques bribes glanées au détour des pages, nous pouvons proposer un rapide aperçu de ce que la littérature française a absorbé d’une Inde mal connue, adorée ou redoutée.

Les pionniers

     Avant la mi-XVIIIe siècle, les contacts entre la France et « les Indes orientales » sont rares, et les récits de voyageurs souvent fantaisistes. Les premiers embruns de l’océan indien datent de bien avant, des innombrables contes des Jataka ou du Panchatantra relayés par des voyageurs grecs, romains ou arabes et retrouvés chez Ésope et la Fontaine (qui, dans sa préface aux Fables, disait volontiers sa dette à l’Inde). Montesquieu trouve le peuple indien « doux, tendre, compatissant [3] », mais n’en sait guère davantage. Diderot et Voltaire [4] soupçonnent une vieille sagesse et une tolérance toute non-chrétienne dans cette Inde « de qui toute la terre a besoin, et qui seule n’a besoin de personne [5] » ; ils s’en servent, avec la Chine, pour brandir sous le nez de l’Église l’existence d’autres cultures avancées : du coup, le christianisme n’est plus synonyme de civilisation et la vision biblique du monde perd son monopole. La première fonction de l’Inde en France est donc celle d’une arme de guerre : il s’agit d’aider à saper les fondations judéo-chrétiennes de l’Europe, rien de moins. Mais en dépit de leur enthousiasme, les Encyclopédistes n’ont pas davantage accès aux sources vivantes de l’Inde.

     Ces sources, à commencer par le mystérieux Véda, bien des aventuriers sillonnent l’Inde à leur recherche ; ils se nomment, entre autres, Jean-Baptiste Gentil, A. Anquetil-Duperron, A. de Polier, Pierre Sonnerat [6]. Leurs témoignages, souvent publiés très tard, ne reçoivent pas l’attention qu’ils méritent. Et même s’ils ont trouvé d’autres trésors — comme, chez Anquetil-Duperron, une cinquantaine d’Upanishads (qui allaient tant frapper Schopenhauer), ou, chez Polier, un abrégé du Mahâbhârata [7] —, ils rentreront bredouilles de leur quête du Véda. Ironie bien indienne, celui-ci attendait tranquillement à Paris depuis 1731, sous la forme d’un manuscrit complet du Rig-Véda déposé à la Bibliothèque royale ; mais personne, à l’époque, ne comprenait le sanskrit en Europe : les secrets de cette langue sacrée qui remontait à la nuit des temps n’allaient être percés que cinquante ans plus tard.

     C’est à la fin du XIIIe siècle que les traductions des grands textes de l’Inde commencent à paraître en anglais, en français et en allemand : la Gîtâ, les Lois de Manu, des textes bouddhiques, la Shakuntalâ du divin Kâlidâsa (œuvre qu’invoquera Goethe dès 1792), et les deux grandes épopées : le Mahâbhârata et le Râmayana... C’est la « découverte d’un nouveau continent », selon la formule de Hegel [8]. L’Inde, politiquement conquise, envahit les meilleurs esprits de l’Europe — et au-delà, ainsi Thoreau : « Chaque matin, je baigne mon intellect dans la prodigieuse philosophie cosmique de la Bhâgavad-Gîtâ, aux côtés de laquelle notre monde moderne et sa littérature ont l’air chétif [9]. »

L’indophilie

     La France philosophique n’est guère touchée, pourtant, en dépit de Victor Cousin qui mettait l’Inde en tête de son Cours d’histoire de la philosophie, et qui demandait à ses nombreux auditeurs de « plier le genou devant la philosophie orientale et de voir dans ce berceau de la race humaine la terre natale de la plus haute philosophie [10] ». On pourrait aussi citer Taine ou Renouvier [11], mais la fibre que l’Inde fait vibrer est d’abord celle du romantisme, comme l’annonce l’orientaliste allemand Schlegel : « C’est en Orient que nous devons chercher le suprême romantisme [12]. » Victor Hugo semble d’accord, et écrit dans sa préface aux Orientales, en 1829 : « Au siècle de Louis XIV on était helléniste, maintenant on est orientaliste... Nous verrons de grandes choses. La vieille barbarie asiatique n’est peut-être pas aussi dépourvue d’hommes supérieurs que notre civilisation veut le croire. » Même s’il se sent plus à l’aise dans l’orient musulman, il intègre dans ses poèmes des conceptions et des couleurs indiennes, souvent sans les nommer explicitement : ainsi « Suprématie » reflète le thème, dans la Kena Upanishad, d’un brin d’herbe qui résiste aux plus puissants dieux, parce qu’il contient le brahman, la divinité suprême. Mais l’Inde semble aussi l’inquiéter, voire le repousser : « Les poèmes de l’Inde ont l’ampleur sinistre du possible rêvé par la démence ou raconté par le songe... [Ils sont] d’une majesté presque horrible [13]. »

     Ampleur et majesté chantées, au contraire, par Michelet, cet historien qui aime laisser parler le cœur ; il trouve dans les épopées de l’Inde une noblesse et une compassion par trop absentes du monde intellectuel et religieux de l’Europe :

L’Inde, plus voisine que nous de la création, a mieux gardé la tradition de la fraternité universelle. Elle l’a inscrite au début et à la fin de deux grands poèmes sacrés, le Ramayan, le Mahabharat, gigantesques pyramides devant lesquelles toutes nos petites œuvres occidentales doivent se tenir humbles et respectueuses. Quand vous serez fatigué de cet Occident disputeur, donnez-vous, je vous prie, la douceur de revenir à votre mère, à cette majestueuse antiquité, si noble et si tendre. Amour, humilité, grandeur, vous y trouvez tout réuni, et dans un sentiment si simple, si détaché de toute misère d’orgueil, qu’on n’a jamais besoin d’y parler d’humilité. ... [En Inde,] tant de guerres, tant de désastres et de servitudes, n’ont pu tarir la mamelle de la vache sacrée. Un fleuve de lait coule toujours pour cette terre bénie... bénie de sa propre bonté, de ses doux ménagements pour la créature inférieure [14].

     Certes, Michelet est romantique, mais il ne romantise pas dans le vide : il exprime mieux que ne le ferait la voix de l’érudition les lignes de force de cette terre d’où coule « un torrent de lumière, le fleuve de Droit et de Raison [15] ». On ne saurait passer sous silence son émouvante apologie du premier poème de l’Inde, par laquelle il commence sa Bible de l’humanité :

L’année 1863 me restera chère et bénie. C’est la première où j’ai pu lire le grand poème sacré de l’Inde, le divin Râmayana. ... Tout est étroit dans l’Occident. La Grèce est petite : j’étouffe. La Judée est sèche : je halette. Laissez-moi un peu regarder du côté de la haute Asie, vers le profond Orient. J’ai là mon immense poème, vaste comme la mer des Indes, béni, doré du soleil, livre d’harmonie divine où rien ne fait dissonance. Une aimable paix y règne, et même au milieu des combats une douceur infinie, une fraternité sans borne qui s’étend à tout ce qui vit, un océan (sans fond ni rive) d’amour, de pitié, de clémence. J’ai trouvé ce que je cherchais : la bible de la bonté. Reçois-moi donc, grand poème !... Que j’y plonge !... C’est la mer de lait [16].

     Son fidèle ami Edgar Quinet partage cette admiration : « L’Inde a fait plus haut que personne ce qu’on peut appeler la déclaration des droits de l’Être » (seraient-ils plus intéressants que ceux de l’homme ?). « Ce moi divin, cette société de l’infini avec lui-même, voilà évidemment le fondement, la racine de toute vie, de toute histoire [17]. » C’est Quinet qui annonçait pour l’Europe une « Renaissance orientale », quelques siècles après celle qu’on connaît, fondée sur l’héritage greco-romain. Mais en fait de Renaissance, il s’est plutôt agi d’une lente infiltration, comme à la suite d’une tranquille pluie de mousson.

      Lamartine suit la même veine lorsqu’il s’exclame, à propos de la philosophie hindoue « C’est l’Océan, nous se sommes que ses nuages. ... La clef de tout est aux Indes [18]. » Dans son Cours familier de littérature, il raconte ses échanges avec quelques orientalistes, et se souvient « du saint vertige qui me saisit la première fois que des fragments de cette poésie sanscrite tombèrent sous mes yeux » : « La grandeur, la sainteté, la divinité de l’esprit humain sont les caractères dominants de cette philosophie dans la littérature sacrée et primitive de l’Inde [19]. » Il y trouve, comme Michelet, « une plus large charité de l’esprit humain, la charité envers la nature entière. C’est le sceau de toute cette littérature indienne : l’humanité [20] ! ».

     Vigny est moins effusif, mais tout aussi touché : il lit le Bhâgavata Purâna avec ravissement, puis trouve dans le bouddhisme une libération des dogmes, et une consolation. On pourrait citer une longue liste de poètes, Nerval en tête, qui ont sans nul doute été attirés par l’Inde, mais qui n’ont pas poussé loin leur exploration. Quant aux romanciers, Balzac connaît bien les grandes lignes de la pensée indienne, tente de l’amalgamer avec l’ésotérisme de Swedenborg dans Louis Lambert, et fait dire à un personnage de Séraphîta : « Mes observations m’ont dégoûté du Nord, la force y est trop aveugle et j’ai soif des Indes ! ». Flaubert flirte avec l’Inde et le bouddhisme dans sa Tentation de Saint-Antoine, et Gautier dans son Avatar et son Fortunio. Même Jules Verne situe un roman entier en Inde, La Maison à vapeur, qui se déroule sur la toile de fond de la Révolte de 1857. Mais tout cela ne sort guère des stéréotypes et d’un exotisme relativement facile.

Le reflux

     La nouveauté de l’Inde s’effrite indéniablement avec le déclin du romantisme. D’autres facteurs entrent en jeu : l’hostilité d’un certain nombre de philosophes, qui ne voient que décadence ou faiblesse dans les enseignements indiens ; celle des ecclésiastiques, qui n’apprécient guère cette intrusion dans leur territoire déjà rétréci, et se joignent aux puissances coloniales pour mieux dénigrer les religions de l’Inde (parfois avec le soutien actif d’indianistes très en vue, comme en Angleterre) ; enfin la montée de l’utilitarisme et du positivisme, entre autres courants de pensée qui n’ont guère usage de ce qui leur semble n’être que contemplation nombriliste.

     Tout de même, le courant continue en filigrane, chez les symbolistes par exemple. Baudelaire est un relais important, parsemant ses Fleurs du Mal d’images indiennes. Images qui prennent une vie plus profonde chez Rimbaud, lorsqu’il s’interroge sur d’autres vies, ou annonce dans sa « Lettre du Voyant » une ascèse à laquelle il ne manque qu’une base de lumière pour être un réel yoga, témoin sa conviction qu’un autre état de conscience est possible et doit être conquis par le vrai poète. « Comme elle, dans l’âme ayons un haut dessein » achève un poème que son ami Verlaine consacre à « Çavitri », héroïne d’un conte du Mahâbhârata (que Sri Aurobindo, le siècle suivant, va transformer en épopée). Quant à leur « guru » Mallarmé, c’est sa quête du Son parfait qui est bien indienne, sans parler de sa magistrale adaptation des Contes indiens.

     N’oublions pas les nombreux récits de voyageurs du XIXe siècle, qui ont sûrement contribué à ancrer l’Inde dans la conscience populaire française ; parmi les plus sérieux, il faut faire mention de Victor Jacquemont et son Voyage dans l’Inde en six volumes, mais surtout de Pierre Loti dont L’Inde sans les Anglais est un témoignage sensible et haut en couleur.

Le XXe siècle

     Si l’Inde avait alors une présence établie dans l’imagination française, c’est comme si elle disparaissait avec le XIXe siècle. Le surréalisme et sa volonté de briser les limites mentales, Bergson et ses explorations de la mémoire et de l’intuition, ne semblaient pas s’apercevoir qu’ils touchaient à des thèmes profondément — et anciennement — indiens. Mais un phénomène tout nouveau se dessine : jusqu’à présent, c’étaient les textes anciens, sanskrits et pâlis surtout, qui avaient parlé pour l’Inde, et autant son passé semblait glorieux, autant son présent était, selon toutes les apparences, prostré dans la décrépitude. Or, voilà qu’on découvre des voix indiennes vivantes, contemporaines, qui témoignent de la continuité de cette civilisation. Quelques grandes figures allaient débarquer en France et en Europe dans les premières décennies du XXe siècle : Râmakrishna et son puissant disciple Vivékananda, grâce aux biographies de Romain Rolland ; Sri Aurobindo, salué par ce dernier, et dont la revue bilingue Arya avait son cercle de lecteurs en France ; Tagore, dont la Gitanjali trouve un traducteur admiratif en Gide ; Gandhi, également traité par Rolland, mais qu’on admire surtout parce qu’on y voit une sorte de saint chrétien orientalisé.

     En même temps, si l’on omet un certain nombre d’auteurs moins connus (Magre, Germain...), l’Inde refait surface sous la plume de quelques grands. Henri Michaux s’y rend, en 1931, et nous livre Un Barbare en Asie, qui nous le montre tiraillé entre admiration et répulsion, cette dernière surtout causée par ce qu’il croit percevoir de la réalité sociale du pays ; mais lorsqu’il note que « l’Hindou adore adorer » et qu’il n’est pas de peuple « plus sensible à la sainteté [21] », on sent bien le reflet de ses propres aspirations. Antonin Artaud lit les Upanishads, le Livre des Morts tibétain, s’intéresse au théâtre oriental, celui de Bali, notamment, ce que reflète Le Théâtre et son double de 1938. René Daumal poursuit cette ligne plus avant ; s’il n’a pas visité l’Inde, il s’en est imprégné au point de maîtriser le sanskrit (il en écrira même une grammaire), de traduire des passages importants de plusieurs textes, dont le Rig-Véda ou la Gîtâ, et d’écrire plusieurs essais remarquablement pénétrants sur l’art et le théâtre indiens, en traduisant et commentant au passage quelques pages du Nâtya Shâstra [22], le traité d’art dramatique indien. Son Mont Analogue, inachevé, est évidemment sur le thème du mythique et cosmique Mont Méru. Inachevé, car la mort le saisit à l’âge de trente-six ans, en 1944 — sinon nous aurions sans doute eu là le plus fin interprète de l’Inde en France : « Chez nous, on appelle connaissance l’activité spécifique de l’intellect. Pour l’Hindou, toutes les fonctions de l’homme sont tenues de participer à la connaissance. ... Nous disons que connaître, c’est pouvoir et prévoir. Pour l’Hindou, c’est devenir et se transformer [23]. »

     André Malraux aussi apprend le sanskrit, du moins suffisamment pour lire la Gîtâ dans le texte. Il se rend en Inde à bien des reprises, et fasciné par son art, visite nombre de ses hauts lieux, d’Elephanta à Maduraï ; il se rend aussi à Ceylan et se livre à l’archéologie au Laos. Il ressent profondément la réalité de cette « Inde [qui] appartient à l’Ancien Orient de notre âme », et, qui plus est, sait l’exprimer :

Il y a dans la pensée de l’Inde quelque chose de fascinant et de fasciné, qui tient au sentiment qu’elle nous donne de gravir une montagne sacrée dont la cime recule toujours ; d’avancer dans l’obscurité à la lueur de la torche qu’elle porte [24]. ... L’opposition la plus profonde [entre Occident et Inde] se fonde sur ce que l’évidence fondamentale de l’Occident, chrétien ou athée, est la mort, quelque sens qu’il lui donne — alors que l’évidence fondamentale de l’Inde est l’infini de la vie dans l’infini du temps : « Qui pourrait tuer l’immortalité [25] ? »

     Dans ses Antimémoires, Malraux relate ses échanges avec Nehru, étranges « conversations » où tout le courant semble à sens unique : c’est l’intellectuel français qui tente de convaincre l’homme d’état indien de la valeur de la spiritualité indienne — en vain, car ce dernier, s’il ne dédaigne pas de faire briller un vernis culturel, ne croit au fond qu’à l’industrie et aux plans quinquennaux [26]. Lorsque Malraux explique à l’anti-Pandit que « l’Inde seule fait de la philosophie religieuse la base essentielle et intelligible de sa culture populaire et de son gouvernement national [27] », Nehru bafouille sur l’éthique.

Aujourd’hui... et demain

     Malraux a beau, en tant de ministre chargé des Affaires culturelles, solliciter les échanges, l’Inde ne répond guère ; et d’ailleurs, quelques expositions ne suffisent pas à créer un courant vivant entre deux nations. Et dans le quotidien, l’Inde demeure tout à fait absente de l’horizon d’un étudiant français moyen, un trou dans la carte des grandes civilisations [*]. Les travaux des grands indianistes français, de Sylvain Lévi à Louis Renou, appartiennent à un cercle de plus en plus isolé des courants intellectuels français : « toute la terre » n’a guère « besoin » de l’Inde. On se dit parfois qu’elle serait mieux appréciée si elle s’était sagement rangée parmi les « civilisations disparues », avec l’Égypte ou la Grèce ; vivante, elle ne saurait être que moribonde. Les tentatives de « synthèse de l’Orient et de l’Occident », de la théosophie à René Guénon, n’inspirent guère confiance.

     Une réaction s’amorce tout de même dans les années 50. L’échec des idéaux humanistes a-t-il contribué à une nouvelle vague « orientale » ? Toujours est-il qu’une quantité d’ouvrages paraissent, certains représentant d’importants jalons : les récits de voyage d’Alexandra David-Neel en Inde et au Tibet, les témoignages directs de grands maîtres que présente Jean Herbert : Ramakrishna, Swami Vivekananda, Sri Aurobindo (sans doute le seul maître indien jamais honoré à la Sorbonne [28]), Ramana Maharshi, Swami Ramdas, Ma Anandamayi... Et si l’on a parfois entendu parler de Français qui ont choisi d’aller vivre en Inde (ainsi Mirra Alfassa, qui y deviendra « la Mère », compagne de Sri Aurobindo), on commence à écouter ceux qui, en France, ont adopté l’une ou l’autres des grandes voies (et voix) indiennes : Arnaud Desjardins, par exemple, Lanza del Vasto, ou Alain Daniélou, de retour d’un long séjour en Inde.

     Il est difficile de définir le public qui se nourrit de ces sources. Sans doute inclue-t-il bien des marginaux et rebelles, mais aussi ceux que lasse l’incessant kaléidoscope des constructions de l’intellect occidental : existentialisme, structuralisme, post- structuralisme, modernisme, post-modernisme, déconstructionisme, chacun bâti sur les ruines de l’autre. Lacan, Foucault ou Derrida ne semblent pas destinés à être entendus aussi longtemps que les Upanishads, le Bouddha ou Shankara. Par ailleurs, le New Age américain, fruit en grande partie de la redécouverte de l’Inde, déferle aussi sur l’Europe. Les indianistes s’arrachent souvent les cheveux en voyant les doux mélanges qui se lisent cent fois plus que leurs patientes et savantes études — mais mélange ou pas, l’impact populaire ne saurait être ignoré : c’est une façon aussi valable qu’une autre de répondre à une insuffisance culturelle.

     Une autre façon, plus sérieuse, se reflète dans la montée du bouddhisme et de diverses pratiques de yoga et de méditation. En parallèle, ou peut-être dans le sillage de cette tranquille invasion qui va affecter directement la vie de centaines de milliers de Français, apparaît une multitude d’ouvrages sur les spiritualités indiennes, destinés à des non-spécialistes, et dont beaucoup sont de haut niveau [29]. Leur grand apport est, évidemment, de renouer le dialogue (même si c’est souvent, là aussi, un monologue, l’Inde étant la plus sourde des deux nations), de renouveler le langage d’un message ancien, et de démystifier une Inde qui, si l’on veut bien l’écouter à un autre niveau, ne dit rien de bien compliqué : non pas « tu n’es que poussière », mais « tu es Cela ».

     En fin de compte, Voltaire s’était sans doute trompé : l’Inde a besoin d’autrui, et surtout d’une compréhension. La France en est certainement la plus capable.

 

Michel Danino


(Ce texte ne peut être reproduit qu'avec la permission de l'auteur, qui peut être contacté à michel_danino@yahoo.com.)

(Michel Danino vit en Inde depuis 1977, actuellement près de Coimbatore. Il a dirigé et écrit plusieurs livres, notamment un livre sur le problème aryen du point de vue indien, « The Invasion That Never Was », et donné de nombreuses conférences sur la culture et l’histoire ancienne de l’Inde. En 2001, avec 160 éminentes personnalités indiennes, il lança le Forum International pour l'Héritage indien. Il a aussi participé activement à la défense de l’environnement dans les montagnes des Nilgiris (Tamil Nadu).

 


Note :

[*] Ce n’est que depuis quelques années que l’Inde réapparaît à l’horizon scolaire, en tant que « puissance émergente » ; l’économie fera sans doute ce que la culture n’a su accomplir, mais nous n’aurons qu’un squelette au lieu d’un corps vivant.

Références :

[1] Roger-Pol Droit, L’oubli de l’Inde : une amnésie philosophique (Presses Universitaires de France, 1989).

[2] Raymond Schwab, La Renaissance orientale (Payot, 1950) ; Jean Biès, Littérature française et pensée hindoue des origines à 1950 (Librairie C. Klincksieck, 1974).

[3] Montesquieu, L’Esprit des lois, XIV.15.

[4] Voir La Revue de l’Inde n°3, « L’Inde et Voltaire ».

[5] Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations (Bordas, Classiques Garnier, 1990), tome I, p. 237.

[6] Voir Les Indes Florissantes : anthologie des voyageurs français (1750-1820) de Guy Deleury (Robert Laffont, 1991).

[7] Voir Colonel de Polier, Le Mahabarat et le Bhagavat, présenté par Georges Dumézil (Gallimard, 1986).

[8] Cité par Léon Poliakov dans Le Mythe aryen : essai sur les sources du racisme et des nationalismes (2e éd., Pocket, 1994), p. 246. Notons que Hegel n’avait aucune estime pour la pensée indienne.

[9] The Writings of Henry D. Thoreau : Walden (Princeton University Press, 1989), p. 298.

[10] Victor Cousin, Cours d’histoire de la philosophie (Pichon et Didier, 1829), p. 155, cité par Roger-Pol Droit, p. 102.

[11] Voir les essais de François Chenet et de Roger-Pol Droit in L’Inde inspiratrice — Réception de l’Inde en France et en Allemagne (XIXe & XXe siècles), études réunies par Michel Hulin & Christine Maillard (Presses Universitaires de Strasbourg, 1996).

[12] Friedrich von Schlegel, cité par Raymond Schwab, pp. 77 & 504.

[13] Victor Hugo, William Shakespeare, II, 4, cité par Jean Biès, p. 109.

[14] Michelet, Le Peuple (GF Flammarion, 1974), p. 176.

[15] Michelet, La Bible de l’humanité (Chamerot, 1864), p. 485.

[16] Michelet, La Bible de l’humanité, volume 5 of Œuvres (Paris : Bibliothèque Larousse, 1930), p. 109-110.

[17] Edgar Quinet, cité par Jean Biès, p. 110.

[18] Lamartine, Opinions sur Dieu, le bonheur et l’éternité d’après les livres sacrés de l’Inde (Sand, 1984), p. ix.

[19] Ibid., p. 46.

[20] Ibid., p. 60.

[21] Henri Michaux, Un Barbare en Asie, cité par Jean Biès, p. 282-283.

[22] René Daumal, Bharata — L’origine du théâtre, la poésie et la musique en Inde, présenté par Jacques Masui (Paris : Gallimard, 1970).

[23] Ibid., p. 80-81.

[24] André Malraux, Antimémoires (Gallimard, 1957), p. 291-92.

[25] Ibid., p. 339. (Cette dernière question provient, bien sûr, de la Gîtâ.)

[26] Voir, en plus des Antimémoires, l’excellent document bilingue, Malraux & India : Itinéraire d’un émerveillement (Ambassade de France en Inde, New Delhi, 1996).

[27] Antimémoires, p. 338.

[28] Voir la Séance commémorative de Sri Aurobindo à la Sorbonne le 5 décembre 1955 (publié par Sri Aurobindo Ashram), qui fut présidée par le grand indianiste Jean Filliozat. Plusieurs anthologies ont été consacrées à Sri Aurobindo, dont « Hommage à Shri Aurobindo » in France-Asie (Saigon, n°58 & 59, mars-avril 1951) et « Hommage à Sri Aurobindo » in Synthèses (Bruxelles, décembre 1965). L’introduction de Satprem, Sri Aurobindo ou l’Aventure de la conscience (Buchet / Chastel) demeure la meilleure.

[29] Quelques titres récents, chronologiquement et sans jugement : Guy Deleury, Le modèle indou (Kailash Éditions, 1993) ; Jean Biès, Les chemins de la ferveur (Terre du Ciel, 1995) ; Kama Marius-Gnanou, L’Inde (Éditions Karthala, 1997) ; Jacques Dupuis, L’Inde — Une introduction à la connaissance du monde indien (Kailash Éditions, 1997) ; Jean Biès, Les grands initiés du XXe siècle (Philippe Lebaud, 1998) ; François Gautier, Un autre regard sur l’Inde (Éditions du Tricorne, 1999) ; Odon Vallet, Les spiritualités indiennes (Gallimard, 1999) ; Ysé Tardan-Masquelier, L’hindouisme : des origines védiques aux courants contemporains (Bayard Éditions, 1999), Guy Sorman, Le génie de l’Inde (Fayard, 2000) ; Guy Deleury, L’Inde, continent rebelle (Seuil, 2000) ; Michel Angot, L’Inde classique (Les Belles Lettres, 2001) ; Jean-Claude Carrière, Dictionnaire amoureux de l’Inde (Plon, 2001).


 



     
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