Dans son Oubli de lInde[1],
Roger-Pol Droit a brillamment exposé lamnésie qui
a frappé le monde universitaire français en ce qui concerne
la philosophie indienne, comme si lInde, qui a tant privilégié
les explorations de lesprit humain, navait jamais rien produit
qui soit digne dêtre qualifié de philosophie. Mais
cette amnésie sétend à dautres sphères,
dont certaines doivent pourtant beaucoup à lInde : celle
de la littérature, par exemple. Ce sous-continent exotique, mystérieux,
bigarré, odorant et pullulant, où se mêlent joyeusement
sagesse et superstition, le sublime et le barbare, se présente
presque comme lantithèse de lEurope, et pourtant
y a nourri plusieurs mouvements littéraires et courants de pensée
depuis le XIXe siècle. En France, notamment, attirés ou
repoussés, bon gré mal gré, bien des dauteurs
en ont reçu lempreinte, même si nos dictionnaires
et biographies la passent généralement sous silence, comme
sil sagissait dun engouement de peu de conséquence.
Quelques savants ont
voulu mettre fin à cette injustice, notamment Raymond Schwab
et Jean Biès, qui nous ont livré des études magistrales
et dune grande richesse [2].
Grâce à eux, et à quelques bribes glanées
au détour des pages, nous pouvons proposer un rapide aperçu
de ce que la littérature française a absorbé dune
Inde mal connue, adorée ou redoutée.
Les pionniers
Avant la mi-XVIIIe
siècle, les contacts entre la France et « les Indes
orientales » sont rares, et les récits de voyageurs
souvent fantaisistes. Les premiers embruns de locéan indien
datent de bien avant, des innombrables contes des Jataka ou du
Panchatantra relayés par des voyageurs grecs, romains
ou arabes et retrouvés chez Ésope et la
Fontaine (qui, dans sa préface aux Fables, disait volontiers
sa dette à lInde). Montesquieu trouve le
peuple indien « doux, tendre, compatissant [3]
», mais nen sait guère davantage. Diderot et Voltaire [4]
soupçonnent une vieille sagesse et une tolérance toute
non-chrétienne dans cette Inde « de qui toute la terre
a besoin, et qui seule na besoin de personne [5]
» ; ils sen servent, avec la Chine, pour brandir sous le
nez de lÉglise lexistence dautres cultures
avancées : du coup, le christianisme nest plus synonyme
de civilisation et la vision biblique du monde perd son monopole. La
première fonction de lInde en France est donc celle dune
arme de guerre : il sagit daider à saper les fondations
judéo-chrétiennes de lEurope, rien de moins. Mais
en dépit de leur enthousiasme, les Encyclopédistes nont
pas davantage accès aux sources vivantes de lInde.
Ces sources, à
commencer par le mystérieux Véda, bien des aventuriers
sillonnent lInde à leur recherche ; ils
se nomment, entre autres, Jean-Baptiste Gentil, A. Anquetil-Duperron,
A. de Polier, Pierre Sonnerat [6].
Leurs témoignages, souvent publiés très tard, ne
reçoivent pas lattention quils méritent. Et
même sils ont trouvé dautres trésors
comme, chez Anquetil-Duperron, une cinquantaine dUpanishads
(qui allaient tant frapper Schopenhauer), ou, chez Polier, un abrégé
du Mahâbhârata [7]
, ils rentreront bredouilles de leur quête du Véda.
Ironie bien indienne, celui-ci attendait tranquillement à Paris
depuis 1731, sous la forme dun manuscrit complet du Rig-Véda
déposé à la Bibliothèque royale ; mais personne,
à lépoque, ne comprenait le sanskrit en Europe :
les secrets de cette langue sacrée qui remontait à la
nuit des temps nallaient être percés que cinquante
ans plus tard.
Cest à
la fin du XIIIe siècle que les traductions des grands textes
de lInde commencent à paraître en anglais, en français
et en allemand : la Gîtâ, les Lois de Manu, des textes
bouddhiques, la Shakuntalâ du divin Kâlidâsa
(uvre quinvoquera Goethe dès 1792), et les deux grandes
épopées : le Mahâbhârata et le Râmayana...
Cest la « découverte dun nouveau continent »,
selon la formule de Hegel [8].
LInde, politiquement conquise, envahit les meilleurs esprits de
lEurope et au-delà, ainsi Thoreau : « Chaque
matin, je baigne mon intellect dans la prodigieuse philosophie cosmique
de la Bhâgavad-Gîtâ, aux côtés de laquelle
notre monde moderne et sa littérature ont lair chétif [9]. »
Lindophilie
La France philosophique
nest guère touchée, pourtant, en dépit de
Victor Cousin qui mettait lInde en tête de son Cours
dhistoire de la philosophie, et qui demandait
à ses nombreux auditeurs de « plier le genou devant
la philosophie orientale et de voir dans ce berceau de la race humaine
la terre natale de la plus haute philosophie [10] ».
On pourrait aussi citer Taine ou Renouvier [11],
mais la fibre que lInde fait vibrer est dabord celle du
romantisme, comme lannonce lorientaliste allemand Schlegel
: « Cest en Orient que nous devons
chercher le suprême romantisme [12]. »
Victor Hugo semble daccord, et écrit dans sa préface
aux Orientales, en 1829 : « Au siècle de Louis
XIV on était helléniste, maintenant on est orientaliste...
Nous verrons de grandes choses. La vieille barbarie asiatique nest
peut-être pas aussi dépourvue dhommes supérieurs
que notre civilisation veut le croire. » Même sil
se sent plus à laise dans lorient musulman, il intègre
dans ses poèmes des conceptions et des couleurs indiennes, souvent
sans les nommer explicitement : ainsi « Suprématie »
reflète le thème, dans la Kena Upanishad, dun
brin dherbe qui résiste aux plus puissants dieux, parce
quil contient le brahman, la divinité suprême.
Mais lInde semble aussi linquiéter, voire le repousser
: « Les poèmes de lInde ont
lampleur sinistre du possible rêvé par la démence
ou raconté par le songe... [Ils sont] dune majesté
presque horrible [13]. »
Ampleur et majesté
chantées, au contraire, par Michelet, cet historien qui aime
laisser parler le cur ; il trouve dans les épopées
de lInde une noblesse et une compassion par trop absentes du monde
intellectuel et religieux de lEurope :
LInde, plus voisine que nous
de la création, a mieux gardé la tradition de la fraternité
universelle. Elle la inscrite au début et à la fin
de deux grands poèmes sacrés, le Ramayan, le Mahabharat,
gigantesques pyramides devant lesquelles toutes nos petites uvres
occidentales doivent se tenir humbles et respectueuses. Quand vous serez
fatigué de cet Occident disputeur, donnez-vous, je vous prie,
la douceur de revenir à votre mère, à cette majestueuse
antiquité, si noble et si tendre. Amour, humilité, grandeur,
vous y trouvez tout réuni, et dans un sentiment si simple, si
détaché de toute misère dorgueil, quon
na jamais besoin dy parler dhumilité. ... [En
Inde,] tant de guerres, tant de désastres et de servitudes, nont
pu tarir la mamelle de la vache sacrée. Un fleuve
de lait coule toujours pour cette terre bénie... bénie
de sa propre bonté, de ses doux ménagements pour la créature
inférieure [14].
Certes, Michelet est
romantique, mais il ne romantise pas dans le vide : il
exprime mieux que ne le ferait la voix de lérudition les
lignes de force de cette terre doù coule « un
torrent de lumière, le fleuve de Droit et de Raison [15] ».
On ne saurait passer sous silence son émouvante apologie du premier
poème de lInde, par laquelle il commence sa Bible de
lhumanité :
Lannée 1863 me restera
chère et bénie. Cest la première où
jai pu lire le grand poème sacré de lInde,
le divin Râmayana. ... Tout est étroit dans lOccident.
La Grèce est petite : jétouffe. La Judée
est sèche : je halette. Laissez-moi un peu regarder du côté
de la haute Asie, vers le profond Orient. Jai là mon immense
poème, vaste comme la mer des Indes, béni, doré
du soleil, livre dharmonie divine où rien ne fait dissonance.
Une aimable paix y règne, et même au milieu des combats
une douceur infinie, une fraternité sans borne qui sétend
à tout ce qui vit, un océan (sans fond ni rive) damour,
de pitié, de clémence. Jai trouvé ce que
je cherchais : la bible de la bonté. Reçois-moi
donc, grand poème !... Que jy plonge !... Cest la
mer de lait [16].
Son fidèle ami
Edgar Quinet partage cette admiration : « LInde a fait
plus haut que personne ce quon peut appeler la déclaration
des droits de lÊtre » (seraient-ils plus intéressants
que ceux de lhomme ?). « Ce moi divin,
cette société de linfini avec lui-même, voilà
évidemment le fondement, la racine de toute vie, de toute histoire [17].
» Cest Quinet qui annonçait pour lEurope une
« Renaissance orientale », quelques siècles après
celle quon connaît, fondée sur lhéritage
greco-romain. Mais en fait de Renaissance, il sest plutôt
agi dune lente infiltration, comme à la suite dune
tranquille pluie de mousson.
Lamartine
suit la même veine lorsquil sexclame, à propos
de la philosophie hindoue « Cest lOcéan,
nous se sommes que ses nuages. ... La clef de tout est aux Indes [18].
» Dans son Cours familier de littérature, il raconte
ses échanges avec quelques orientalistes, et se souvient « du
saint vertige qui me saisit la première fois que des fragments
de cette poésie sanscrite tombèrent sous mes yeux »
: « La grandeur, la sainteté, la
divinité de lesprit humain sont les caractères dominants
de cette philosophie dans la littérature sacrée et primitive
de lInde [19]. »
Il y trouve, comme Michelet, « une plus
large charité de lesprit humain, la charité envers
la nature entière. Cest le sceau de toute cette littérature
indienne : lhumanité [20]
! ».
Vigny est moins effusif,
mais tout aussi touché : il lit le Bhâgavata Purâna
avec ravissement, puis trouve dans le bouddhisme une libération
des dogmes, et une consolation. On pourrait citer une longue liste de
poètes, Nerval en tête, qui ont sans nul doute été
attirés par lInde, mais qui nont pas poussé
loin leur exploration. Quant aux romanciers, Balzac connaît bien
les grandes lignes de la pensée indienne, tente de lamalgamer
avec lésotérisme de Swedenborg dans Louis Lambert,
et fait dire à un personnage de Séraphîta
: « Mes observations mont dégoûté du
Nord, la force y est trop aveugle et jai soif des Indes ! ».
Flaubert flirte avec lInde et le bouddhisme dans sa Tentation
de Saint-Antoine, et Gautier dans son Avatar et son Fortunio.
Même Jules Verne situe un roman entier en Inde, La Maison à
vapeur, qui se déroule sur la toile de fond de la Révolte
de 1857. Mais tout cela ne sort guère des stéréotypes
et dun exotisme relativement facile.
Le reflux
La nouveauté
de lInde seffrite indéniablement avec le déclin
du romantisme. Dautres facteurs entrent en jeu : lhostilité
dun certain nombre de philosophes, qui ne voient que décadence
ou faiblesse dans les enseignements indiens ; celle des ecclésiastiques,
qui napprécient guère cette intrusion dans leur
territoire déjà rétréci, et se joignent
aux puissances coloniales pour mieux dénigrer les religions de
lInde (parfois avec le soutien actif dindianistes très
en vue, comme en Angleterre) ; enfin la montée de lutilitarisme
et du positivisme, entre autres courants de pensée qui nont
guère usage de ce qui leur semble nêtre que contemplation
nombriliste.
Tout de même,
le courant continue en filigrane, chez les symbolistes par exemple.
Baudelaire est un relais important, parsemant ses Fleurs du Mal
dimages indiennes. Images qui prennent une vie plus profonde chez
Rimbaud, lorsquil sinterroge sur dautres vies, ou
annonce dans sa « Lettre du Voyant » une ascèse
à laquelle il ne manque quune base de lumière pour
être un réel yoga, témoin sa conviction quun
autre état de conscience est possible et doit être conquis
par le vrai poète. « Comme elle, dans lâme
ayons un haut dessein » achève un poème que
son ami Verlaine consacre à « Çavitri »,
héroïne dun conte du Mahâbhârata (que
Sri Aurobindo, le siècle suivant, va transformer en épopée).
Quant à leur « guru » Mallarmé,
cest sa quête du Son parfait qui est bien indienne, sans
parler de sa magistrale adaptation des Contes indiens.
Noublions pas
les nombreux récits de voyageurs du XIXe siècle, qui ont
sûrement contribué à ancrer lInde dans la
conscience populaire française ; parmi les plus sérieux,
il faut faire mention de Victor Jacquemont et son Voyage dans lInde
en six volumes, mais surtout de Pierre Loti dont LInde sans
les Anglais est un témoignage sensible et haut en couleur.
Le XXe siècle
Si lInde avait
alors une présence établie dans limagination française,
cest comme si elle disparaissait avec le XIXe siècle. Le
surréalisme et sa volonté de briser les limites mentales,
Bergson et ses explorations de la mémoire et de lintuition,
ne semblaient pas sapercevoir quils touchaient à
des thèmes profondément et anciennement
indiens. Mais un phénomène tout nouveau se dessine : jusquà
présent, cétaient les textes anciens, sanskrits
et pâlis surtout, qui avaient parlé pour lInde, et
autant son passé semblait glorieux, autant son présent
était, selon toutes les apparences, prostré dans la décrépitude.
Or, voilà quon découvre des voix indiennes vivantes,
contemporaines, qui témoignent de la continuité de cette
civilisation. Quelques grandes figures allaient débarquer en
France et en Europe dans les premières décennies du XXe
siècle : Râmakrishna et son puissant disciple Vivékananda,
grâce aux biographies de Romain Rolland ; Sri Aurobindo, salué
par ce dernier, et dont la revue bilingue Arya avait son cercle
de lecteurs en France ; Tagore, dont la Gitanjali trouve un traducteur
admiratif en Gide ; Gandhi, également traité par Rolland,
mais quon admire surtout parce quon y voit une sorte de
saint chrétien orientalisé.
En même temps,
si lon omet un certain nombre dauteurs moins connus (Magre,
Germain...), lInde refait surface sous la plume de quelques grands.
Henri Michaux sy rend, en 1931, et nous livre Un Barbare en
Asie, qui nous le montre tiraillé entre admiration et répulsion,
cette dernière surtout causée par ce quil croit
percevoir de la réalité sociale du pays ; mais
lorsquil note que « lHindou adore adorer »
et quil nest pas de peuple « plus sensible à
la sainteté [21] »,
on sent bien le reflet de ses propres aspirations. Antonin Artaud lit
les Upanishads, le Livre des Morts tibétain, sintéresse
au théâtre oriental, celui de Bali, notamment, ce que reflète
Le Théâtre et son double de 1938. René Daumal
poursuit cette ligne plus avant ; sil na pas visité
lInde, il sen est imprégné au point de maîtriser
le sanskrit (il en écrira même une grammaire), de traduire
des passages importants de plusieurs textes, dont le Rig-Véda
ou la Gîtâ, et décrire plusieurs essais remarquablement
pénétrants sur lart et le théâtre indiens,
en traduisant et commentant au passage quelques pages
du Nâtya Shâstra[22],
le traité dart dramatique indien. Son Mont Analogue,
inachevé, est évidemment sur le thème du mythique
et cosmique Mont Méru. Inachevé, car la mort le saisit
à lâge de trente-six ans, en 1944 sinon nous
aurions sans doute eu là le plus fin interprète de lInde
en France : « Chez nous, on appelle connaissance lactivité
spécifique de lintellect. Pour lHindou, toutes les
fonctions de lhomme sont tenues de participer à la connaissance.
... Nous disons que connaître, cest pouvoir
et prévoir. Pour lHindou, cest devenir et se transformer [23]. »
André Malraux
aussi apprend le sanskrit, du moins suffisamment pour lire la Gîtâ
dans le texte. Il se rend en Inde à bien des reprises, et fasciné
par son art, visite nombre de ses hauts lieux, dElephanta à
Maduraï ; il se rend aussi à Ceylan et se livre à
larchéologie au Laos. Il ressent profondément la
réalité de cette « Inde [qui] appartient à
lAncien Orient de notre âme », et, qui plus est,
sait lexprimer :
Il y a dans la pensée de
lInde quelque chose de fascinant et de fasciné, qui tient
au sentiment quelle nous donne de gravir une montagne sacrée
dont la cime recule toujours ; davancer dans
lobscurité à la lueur de la torche quelle
porte [24]. ...
Lopposition la plus profonde [entre Occident et Inde] se fonde
sur ce que lévidence fondamentale de lOccident, chrétien
ou athée, est la mort, quelque sens quil lui donne
alors que lévidence fondamentale de lInde est linfini
de la vie dans linfini du temps : « Qui
pourrait tuer limmortalité [25]
? »
Dans ses Antimémoires,
Malraux relate ses échanges avec Nehru, étranges « conversations »
où tout le courant semble à sens unique : cest lintellectuel
français qui tente de convaincre lhomme détat
indien de la valeur de la spiritualité indienne en vain,
car ce dernier, sil ne dédaigne pas de faire briller un
vernis culturel, ne croit au fond quà
lindustrie et aux plans quinquennaux [26].
Lorsque Malraux explique à lanti-Pandit
que « lInde seule fait de la philosophie religieuse
la base essentielle et intelligible de sa culture populaire et de son
gouvernement national [27] »,
Nehru bafouille sur léthique.
Aujourdhui... et demain
Malraux a beau, en
tant de ministre chargé des Affaires culturelles, solliciter
les échanges, lInde ne répond guère ; et
dailleurs, quelques expositions ne suffisent pas à créer
un courant vivant entre deux nations. Et dans le quotidien, lInde
demeure tout à fait absente de lhorizon dun étudiant
français moyen, un trou dans la carte des grandes
civilisations [*].
Les travaux des grands indianistes français, de Sylvain Lévi
à Louis Renou, appartiennent à un cercle de plus en plus
isolé des courants intellectuels français : « toute
la terre » na guère « besoin »
de lInde. On se dit parfois quelle serait mieux appréciée
si elle sétait sagement rangée parmi les « civilisations
disparues », avec lÉgypte ou la Grèce
; vivante, elle ne saurait être que moribonde. Les tentatives
de « synthèse de lOrient et de lOccident »,
de la théosophie à René Guénon, ninspirent
guère confiance.
Une réaction
samorce tout de même dans les années 50. Léchec
des idéaux humanistes a-t-il contribué à une nouvelle
vague « orientale » ? Toujours est-il quune quantité
douvrages paraissent, certains représentant dimportants
jalons : les récits de voyage dAlexandra David-Neel en
Inde et au Tibet, les témoignages directs de grands maîtres
que présente Jean Herbert : Ramakrishna, Swami Vivekananda, Sri
Aurobindo (sans doute le seul maître indien jamais honoré
à la Sorbonne [28]), Ramana Maharshi,
Swami Ramdas, Ma Anandamayi... Et si lon a parfois entendu parler
de Français qui ont choisi daller vivre en Inde (ainsi
Mirra Alfassa, qui y deviendra « la Mère »,
compagne de Sri Aurobindo), on commence à écouter ceux
qui, en France, ont adopté lune ou lautres des grandes
voies (et voix) indiennes : Arnaud Desjardins, par exemple, Lanza del
Vasto, ou Alain Daniélou, de retour dun long séjour
en Inde.
Il est difficile de
définir le public qui se nourrit de ces sources. Sans doute inclue-t-il
bien des marginaux et rebelles, mais aussi ceux que lasse lincessant
kaléidoscope des constructions de lintellect occidental
: existentialisme, structuralisme, post- structuralisme, modernisme,
post-modernisme, déconstructionisme, chacun bâti sur les
ruines de lautre. Lacan, Foucault ou Derrida ne semblent pas destinés
à être entendus aussi longtemps que les Upanishads, le
Bouddha ou Shankara. Par ailleurs, le New Age américain,
fruit en grande partie de la redécouverte de lInde, déferle
aussi sur lEurope. Les indianistes sarrachent souvent les
cheveux en voyant les doux mélanges qui se lisent cent fois plus
que leurs patientes et savantes études mais mélange
ou pas, limpact populaire ne saurait être ignoré
: cest une façon aussi valable quune autre de répondre
à une insuffisance culturelle.
Une autre façon,
plus sérieuse, se reflète dans la montée du bouddhisme
et de diverses pratiques de yoga et de méditation. En parallèle,
ou peut-être dans le sillage de cette tranquille invasion qui
va affecter directement la vie de centaines de milliers de Français,
apparaît une multitude douvrages sur les spiritualités
indiennes, destinés à des non-spécialistes,
et dont beaucoup sont de haut niveau [29].
Leur grand apport est, évidemment, de renouer le dialogue (même
si cest souvent, là aussi, un monologue, lInde étant
la plus sourde des deux nations), de renouveler le langage dun
message ancien, et de démystifier une Inde qui, si lon
veut bien lécouter à un autre niveau, ne dit rien
de bien compliqué : non pas « tu nes que poussière »,
mais « tu es Cela ».
En fin de compte,
Voltaire sétait sans doute trompé : lInde
a besoin dautrui, et surtout dune compréhension.
La France en est certainement la plus capable.
(Ce texte ne peut être reproduit
qu'avec la permission de l'auteur, qui peut être contacté
à michel_danino@yahoo.com.)
(Michel
Danino vit en Inde depuis 1977, actuellement près
de Coimbatore. Il a dirigé et écrit plusieurs livres,
notamment un livre sur le problème aryen du point de vue indien,
« The Invasion That Never Was », et donné
de nombreuses conférences sur la culture et lhistoire
ancienne de lInde. En 2001, avec 160 éminentes personnalités
indiennes, il lança le Forum
International pour l'Héritage indien. Il a aussi
participé activement à la défense de lenvironnement
dans les montagnes des Nilgiris (Tamil Nadu).
Note :
[*] Ce nest que depuis
quelques années que lInde réapparaît à
lhorizon scolaire, en tant que « puissance émergente »
; léconomie fera sans doute ce que la culture na
su accomplir, mais nous naurons quun squelette au lieu
dun corps vivant.
Références :
[1] Roger-Pol Droit, Loubli
de lInde : une amnésie philosophique (Presses Universitaires
de France, 1989).
[2] Raymond Schwab, La
Renaissance orientale (Payot, 1950) ; Jean Biès, Littérature
française et pensée hindoue des origines à 1950
(Librairie C. Klincksieck, 1974).
[4] Voir La Revue de lInde
n°3, « LInde et Voltaire ».
[5] Voltaire, Essai sur
les murs et lesprit des nations (Bordas, Classiques
Garnier, 1990), tome I, p. 237.
[6] Voir Les Indes Florissantes
: anthologie des voyageurs français (1750-1820) de Guy
Deleury (Robert Laffont, 1991).
[7] Voir Colonel de Polier,
Le Mahabarat et le Bhagavat, présenté par Georges
Dumézil (Gallimard, 1986).
[8] Cité par Léon
Poliakov dans Le Mythe aryen : essai sur les sources du racisme
et des nationalismes (2e éd., Pocket, 1994), p. 246. Notons
que Hegel navait aucune estime pour la pensée indienne.
[9] The Writings of Henry
D. Thoreau : Walden (Princeton University Press, 1989), p. 298.
[10] Victor Cousin, Cours
dhistoire de la philosophie (Pichon et Didier, 1829), p.
155, cité par Roger-Pol Droit, p. 102.
[11] Voir les essais de
François Chenet et de Roger-Pol Droit in LInde inspiratrice
Réception de lInde en France et en Allemagne (XIXe
& XXe siècles), études réunies par Michel
Hulin & Christine Maillard (Presses Universitaires de Strasbourg,
1996).
[12] Friedrich von Schlegel,
cité par Raymond Schwab, pp. 77 & 504.
[13] Victor Hugo, William
Shakespeare, II, 4, cité par Jean Biès, p. 109.
[14] Michelet, Le Peuple
(GF Flammarion, 1974), p. 176.
[15] Michelet, La Bible
de lhumanité (Chamerot, 1864), p. 485.
[16] Michelet, La Bible
de lhumanité, volume 5 of uvres (Paris : Bibliothèque
Larousse, 1930), p. 109-110.
[24] André Malraux,
Antimémoires (Gallimard, 1957), p. 291-92.
[25] Ibid., p. 339. (Cette
dernière question provient, bien sûr, de la Gîtâ.)
[26] Voir, en plus des Antimémoires,
lexcellent document bilingue, Malraux & India : Itinéraire
dun émerveillement (Ambassade de France en Inde, New
Delhi, 1996).
[28] Voir la Séance
commémorative de Sri Aurobindo à la Sorbonne le 5 décembre
1955 (publié par Sri Aurobindo Ashram), qui fut présidée
par le grand indianiste Jean Filliozat. Plusieurs anthologies ont
été consacrées à Sri Aurobindo, dont «
Hommage à Shri Aurobindo » in France-Asie (Saigon,
n°58 & 59, mars-avril 1951) et « Hommage à Sri
Aurobindo » in Synthèses (Bruxelles, décembre
1965). Lintroduction de Satprem, Sri Aurobindo ou lAventure
de la conscience (Buchet / Chastel) demeure la meilleure.
[29] Quelques titres récents,
chronologiquement et sans jugement : Guy Deleury, Le modèle
indou (Kailash Éditions, 1993) ; Jean Biès, Les
chemins de la ferveur (Terre du Ciel, 1995) ; Kama Marius-Gnanou,
LInde (Éditions Karthala, 1997) ; Jacques Dupuis,
LInde Une introduction à la connaissance du
monde indien (Kailash Éditions, 1997) ; Jean Biès,
Les grands initiés du XXe siècle (Philippe Lebaud,
1998) ; François Gautier, Un autre regard sur lInde
(Éditions du Tricorne, 1999) ; Odon Vallet, Les spiritualités
indiennes (Gallimard, 1999) ; Ysé Tardan-Masquelier, Lhindouisme
: des origines védiques aux courants contemporains (Bayard
Éditions, 1999), Guy Sorman, Le génie de lInde
(Fayard, 2000) ; Guy Deleury, LInde, continent rebelle
(Seuil, 2000) ; Michel Angot, LInde classique (Les Belles
Lettres, 2001) ; Jean-Claude Carrière, Dictionnaire amoureux
de lInde (Plon, 2001).