
ET
SI L'INDE ÉTAIT LE MÉDECIN DE L'EUROPE ?
Avant que le « Titanic » occidental
ne coule...
par Michel
Danino
Paru dans la revue « Éléments »
n°106, septembre 2002
Combien d'Occidentaux
ont tenté de cerner la mythologie de l'Inde sa jungle
de dieux et de déesses, ses épopées démesurées,
ses collections océanesques de récits qui défient
le temps, de légendes en mille langues, de contes extravagants
imbriqués les uns dans les autres à perte de vue, ses
temples vertigineux aux mille styles mais de conception toujours cosmique,
ses traités volumineux sur le moindre aspect de la vie, sa dévotion
offerte aux pics himalayens comme au serpent ou à l'araignée,
ses multitudes de rites à la minutie étourdissante, de
croyances et de règles pour chaque moment du quotidien.
À première vue, tout dans
ce pays est autre, insolite, déroutant.
Pourtant, le « mythe »
n'est pas là où l'on croit. Il est davantage dans l'esprit
de l'observateur extérieur, « objectif », de
préférence universitaire et occidental en tout
cas occidentalisé. Pas seulement l'obsédé du problème
des castes ou de la sati (comme un botaniste qui ne trouverait dignes
d'étude que les ronces à la bordure de la forêt),
ou le « spécialiste » qui ne voit que superstition
arriérée dans ce fatras de coutumes irrationnelles et
met tous les maux de l'Inde moderne sur le dos de son traditionalisme.
Mais tout autant celui qui, justement, se sent noyé dans ce foisonnement,
cette multiplicité infatigable, cette complexité et cette
variété à l'infini : c'est là qu'est le
mythe.
Même si elles sont souvent complexes
dans leur détail, l'Inde et son attitude face à la vie
ne sont pas compliquées : c'est notre façon d'être
occidentale qui l'est ou mondiale, si l'on en juge par le rouleau
compresseur de l'actuelle « monoculture ». Que nous nous
voulions scientifiques, athées, humanistes ou bêtement
pragmatistes, nous vivons dans un monde de constructions intellectuelles
plus ou moins élevées, grises ou brillantes, branlantes
ou de béton, mais toujours incomplètes et éphémères
parce qu'elles n'ont pas de contact avec la réalité
de l'homme. Pour un Indien qui vit sa culture, ces constructions sont
une complication inutile, sans substance durable c'est l'Inde
qui est simple, parce qu'elle a su toucher à cette réalité
et la mettre au centre de ses activités et de ses créations.
Simple ? Mais alors, peut-on simplement
dire ce qui fait sa fondation ? Cette civilisation-culture qui, seule
au monde, a survécu aux assauts répétés
des vagues islamique et chrétienne, à la tyrannie britannique
et (pour le moment du moins) au « modernisme »,
et qui ose plonger ses racines à travers cinq millénaires
au moins peut-on capter un reflet de son secret en quelques lignes,
sans termes sanscrits ni concepts métaphysiques ?

« C'est l'Océan, nous ne sommes que ses nuages...
»
Quand,
au XVIIIe siècle, la France s'entrouvre à l'Inde, on entend
Voltaire affirmer : « Je suis convaincu que tout nous vient
des bords du Gange, astronomie, astrologie, métempsycose, etc.
[1] Les Grecs, dans leur mythologie, n'ont été
que des disciples de l'Inde et de l'Égypte. » [2]
Le siècle suivant, dans l'engouement romantique pour l'Inde,
Edgar Quinet, qui annonce pour l'Europe une « renaissance
orientale », ose dire : « L'Inde
a fait plus haut que personne ce qu'on peut appeler la déclaration
des droits de l'Être. Ce moi divin, cette société
de l'infini avec lui-même, voilà évidemment le fondement,
la racine de toute vie, de toute histoire. » [3]
Michelet, bouleversé par le Ramayana, y trouve la « bible
de la bonté » qu'il cherchait vainement en Occident.
[4] Lamartine s'écrie de la philosophie
hindoue : « C'est l'Océan, nous ne sommes que ses
nuages... La clef de tout est aux Indes. » [5]
De Hugo et Balzac à Jules Verne, de Baudelaire à Mallarmé,
l'Inde ne laisse personne indifférent. C'est la même chose
ailleurs : Thoreau, Emerson, Whitman, Goethe, Schopenhauer, Nietzsche
et tant d'autres puisent aux anciennes eaux que la découverte
du sanscrit a fait se déverser sur le monde. Endiguées
au XXe siècle par la montée de l'utilitarisme matérialiste,
elles inspirent tout de même un Romain Rolland, un René
Daumal ou un André Malraux. Qu'est-ce qui a touché tous
ces esprits, au-delà de l'attrait passager pour un Orient mystérieux
et exotique à souhait, ou d'une curiosité intelligente
pour une pensée différente ?
Le fondement de la civilisation indienne
est bien celui qu'avait perçu Edgar Quinet : la quête du
« moi divin », du grand Cela aux mille noms que
nous sommes tous. On pourrait objecter que toute religion a tenté
cette quête : mais c'est l'attitude qui fait toute la différence.
À l'encontre des grandes religions monothéistes, l'Inde
n'a jamais creusé de fossé entre le divin et le créé
: le dieu suprême ne trône pas là-haut, toujours
prêt à damner ses créatures, il est sa propre création
(même s'il la dépasse aussi). Pas de fossé donc
entre Dieu et l'homme, qui porte toute divinité en lui. Pas de
division non plus au sein de l'humanité, car chacun est libre
de trouver ou de créer son chemin en toute liberté
dogme, clergé, autorité religieuse ou scripturaire, fils
unique ou prophète n'ont aucune place ici : vous êtes invité
à user de toutes les aides possibles, gourou, Guîtâ
ou japa, mais en fin de compte, vous serez face à vous-même
et devrez empoigner votre substance humaine pour en extraire son suc
divin il n'y a ni fidèle ni infidèle dans ce métier-là.
Pas de détenteur exclusif de la vérité non plus
: autant vouloir détenir l'océan ; notre petit gobelet
individuel n'est pas à la hauteur. Pas d'enfer ni de paradis
à tout jamais : il faut revenir ici, sur ce champ terrestre,
encore et encore, jusqu'à la pleine réalisation de notre
potentialité. Il est clair que nous n'avons guère affaire
à une « religion » comme on l'entend d'ordinaire.
S'il remonte aux croyances pré-chrétiennes
(égyptienne ou grecque, par exemple) ou « païennes »,
l'Indien s'y sent davantage chez lui (ce qui n'est guère surprenant,
l'Inde ayant eu sur elles une influence souvent considérable).
Le même cosmos peuplé d'êtres et de puissances
qui ne sont que les multiples visages de l'Être unique ,
la même adoration pour cet Un qui imprègne tout. Mais là
aussi, différence : l'Inde ne se contente pas d'un panthéisme
sublime, il lui faut l'outil de la réalisation. Cet outil s'appelle
« yoga », la méthode d'exploration de la
conscience la plus méticuleuse, rigoureuse, systématique
que l'humanité ait jamais inventée (et qui ne recevra
jamais de brevet). C'est une sorte de canif aux lames multiples : selon
son ouverture et sa résistance particulières (les deux
vont généralement de pair), on se servira de tel ou tel
instrument. Connaissance essentielle, dévotion absolue, action
dénuée de tout ego, contrôle des pensées,
des énergies nerveuses et physiques, maîtrise corporelle
bien au-delà de ce que connaît notre médecine
ces grandes lignes ont chacune une multitude de chemins et de sentiers
qui s'entrecroisent : l'important n'est pas la voie suivie, la technique
employée, mais le but, toujours le même.

Manifestation dans la vie de la quête
de l'esprit
Justement, ce but,
n'est-il pas un peu trop spirituel ? L'Inde n'a-t-elle pas failli à
ses possibilités matérielles du fait d'un excès
de spiritualité, une concentration trop exclusivement tournée
vers l'au-delà, la libération des chaînes terrestres,
la dissolution ultime, le nirvana ?
C'est là un autre mythe, au moins
en partie. S'il est vrai que l'on trouve ce but suprême prôné
dans bien des Écritures, des Upanishads aux Puranas, la libération
essentielle, pour l'hindouisme comme le bouddhisme, est surtout celle
de l'ignorance et de l'inconscience dont la vie humaine est pétrie.
Une des prières indiennes les plus célèbres et
les plus répétées encore aujourd'hui est celle
de la Brihadaranyaka Upanishad : « Mène-moi du non-être
à l'être vrai, de l'obscurité à la Lumière,
de la mort à l'Immortalité. » Et si l'on trouve
de nombreux aspirants à la cessation des réincarnations,
on trouve aussi les « libérés vivants »,
les « karma yogis » (ceux qui obtiennent la réalisation
par l'action), et les grandes âmes qui choisissent consciemment
de revenir dans le monde. Mais surtout, en dehors d'une minorité
de yogis, la masse devait bel et bien vivre une vie active et
souvent débordante de création matérielle : loin
de se replier dans l'inaction fataliste ou le nombrilisme, l'Inde a
toujours cherché à manifester dans la vie sa quête
de l'Esprit.
Le champ le plus accessible de cette manifestation
est l'art. Quiconque a vu vivantes les vertigineuses statues divines
ou humaines qui peuplent les temples de l'Inde (jusqu'à Angkor,
car le principe y est le même), a plongé dans sa musique
comme dans lui-même, a senti l'âme des peintures délicates
et vibrantes d'Ajanta ou de Tanjore, ou s'est soudain oublié
devant une danse de Bharatanatyam ou de Kathakali, peut comprendre la
différence fondamentale entre l'artiste européen et l'indien
: c'est vers le divin que tend ce dernier, et qu'il cherche à
exprimer plutôt que des sentiments humains, passionnels ou religieux.
La plus petite danseuse sait incarner le dieu universel, qu'il s'appelle
Krishna ou Shiva, et pour peu que le spectateur ait prit soin de faire
une brèche dans sa coquille, il pourra constater l'efficacité
de l'« incarnation ». (D'ailleurs le « spectacle »
n'est pas pour les spectateurs, il est avant tout un hommage au divin.)
Même chose en matière de littérature non-sacrée
(mais la frontière entre sacré et profane n'existe pas,
justement, chacun envahit l'autre allègrement) : qu'on lise les
aphorismes de Bhartrihari ou ceux de Tiruvalluvar, les drames de Bhasa
ou de Kalidasa (dont la Shakuntala séduisit tant Goethe, Michelet
ou Lamartine), c'est toujours le même souffle : certes, on y observe
l'homme, ses complexités et ses faiblesses, d'un il subtil,
perçant quoique toujours empreint de compassion, mais en fin
de compte, on regarde sans cesse au-delà, vers la puissance essentielle
de son esprit, vers ce qui le dépasse. Beauté ou sensualité,
qu'elles soient en pierre, en sons ou en vers, sont recherchées
et abondamment exprimées non pas pour flatter les sens, mais
parce qu'elles sont le véhicule idéal de l'esprit intérieur,
de la présence divine.
Mais venons-en à des choses plus
« sérieuses » : la science, par exemple.
On sait généralement que l'Inde a inventé le zéro
(à l'époque d'Ashoka au plus tard) et les chiffres dits
« arabes », mais rarement que les cités de l'Indus
faisaient usage quotidien du système décimal vers 2500
av. J.-C., dans leur urbanisme comme dans les unités de poids
à la base de leur commerce. Quelques siècles av. J.-C.,
Pingala notait les mètres védiques à l'aide d'un
code binaire élaboré ; vers la même époque
(ou, selon certains, bien avant), les Sulba-sutras, traité complexe
de géométrie, livraient entre autres le théorème
dit de Pythagore. Plus tard, dans l'école de mathématique
« siddhantique » (Ve au XIIe siècle après
J.-C.), on jonglait avec des nombres colossaux (les puissances de 10
avaient toutes des noms sanscrits, jusqu'à 10145 !), créait
le concept de l'infini (appelé khachheda or khahara, ce qui veut
dire « divisé par zéro »), ou au contraire
explorait l'infinitésimal : l'« atome suprême
» ou paramanu correspondait à un poids 0,000000614 gramme.
Aryabhata, illustre fondateur de cette école, proposait pour
p la valeur de 62832 / 20000, soit 3,1416 l'une des meilleures
approximations de l'époque. Il fut aussi l'un des premiers à
suggérer que la terre était une sphère, et lui
attribuait un diamètre de 1050 yojana, ce qui nous amène
à presque 40 000 km de circonférence avec la valeur du
yojana qu'il employait (environ 12 km).
Quand Sayana annonçait la vitesse de
la lumière
Aryabhata
calcula même l'« orbite du ciel », arrivant
à plus de 4 000 fois la dimension de notre système solaire;
[6] bien que nous soyons très loin des calculs
actuels, ce chiffre montre bien la vastitude de la conception indienne
de l'univers, qui pendant une dizaine de siècles allait demeurer
en l'Europe un lieu étriqué, créé avant-hier.
D'ailleurs, traditionnellement en Inde, un « jour de Brahma
» (le dieu créateur, pour qui le temps s'écoule
très différemment), égal à mille cycles
de quatre âges, dure 4 320 000 000 ans à peu près
l'âge de la terre. Coïncidence ? En voici
une autre : la vitesse de la lumière, mesurée en 1675
par Roemer, est annoncée très précisément
dans un texte de Sayana, célèbre commentateur védique.
[7] Coïncidence encore, l'étonnante
vision de l'évolution qu'évoque la série des avatars
de Vishnu : d'abord le poisson, puis un reptile (tortue), un mammifère
(sanglier), une créature mi-animal mi-homme, puis un homme nain,
enfin un homme pleinement évolué (Rama), avant de passer
à l'homme conscient de sa divinité (Krishna) ? Quelle
autre culture a évoqué si clairement l'évolution
du divin sur la terre ? Et que dire des engins volants, armes nucléaires
ou manipulations d'embryons qu'on trouve décrits page après
page dans les épopées indiennes ? Il serait périlleux
de prendre tout cela à la lettre, mais nous sommes certainement
en présence d'une vision cosmique et d'une intuition hardie,
freinée par aucun dogme, aucune Église, aucune menace
de bûcher. L'Europe a bénéficié de certaines
de ces découvertes par le biais des Grecs tout d'abord, puis
des savants arabes, semences qui allaient nourrir la Renaissance au
moins au niveau scientifique, mais on aurait pu souhaiter un contact
plus direct : peut-être aurait-il pu abréger notre Moyen
Âge doctrinaire ?
Les chercheurs de l'Inde ne s'en sont
pas tenus à la théorie : dès le IVe ou Ve siècle
av. J.-C., ils savaient extraire le zinc, faire de l'acier tranchant
ou du fer qui ne rouille pas (comme en témoigne le pilier de
Delhi, vieux d'au moins 1500 ans), approvisionner en eau une ville entière
(celles de l'Indus, 2500 av. J.-C.) et en évacuer les eaux usées,
pratiquer la polyculture et l'irrigation (même époque),
et traiter les semences contre diverses maladies les hommes aussi,
grâce à plusieurs systèmes médicaux dont
le célèbre Ayurvéda, toujours très prisé,
qui conçut la notion de microbe (krimi), ou encore une chirurgie
poussée qui répertoriait 300 opérations différentes,
d'une simple suture à la cataracte, à l'aide de 121 instruments
chirurgicaux. (Notons qu'au XVIIIe siècle encore, on vaccinait
au Bengale contre la variole selon des méthodes traditionnelles,
bien avant l'« invention » du vaccin.) La terre
était révérée comme une mère divine
(Bhudévi) dont montagnes et rivières, animaux et plantes
étaient sacrés, attitude qui sut préserver une
nature abondante jusqu'au XXe siècle. L'Inde vit les premières
républiques au monde (les Mahajanapadas, à partir du VIe
siècle av. J.-C.), une administration complexe mais efficace,
des codes électoraux ou judiciaires, de l'empire d'Ashoka au
Nord aux royaumes des Cholas dans le Sud. Bien sûr, les souverains
qui n'étaient pas de droit divin guerroyaient sans
cesse, mais le plus souvent (pas toujours), le citoyen moyen n'en était
pas trop affecté, et jouissait d'une prospérité
indéniable ; c'est d'ailleurs la richesse fabuleuse de l'Inde
qui attira l'envahisseur islamique ou britannique, autant que la guerre
« sainte » ou la mission « civilisatrice ».
Explorer et formuler ; assimiler et renouveler
; évoluer sans changer ; créer pour donner : telles ont
été les tâches de l'Inde dans l'histoire humaine.
Un système éducatif hostile
à l'héritage indien
Tout cela est bien
joli, dira-t-on, peut-être même enjolivé, mais comment
se fait-il que pareille civilisation ait pu tant régresser ?
A-t-elle encore quoi que ce soit à nous apprendre aujourd'hui
? Une réponse détaillée emplirait un livre : disons
seulement que les siècles de colonisation brutale, de destruction
et de pillage sans égaux, avaient laissé un pays exsangue
et épuisé et vivisecté. Il est vrai que
depuis 1947, l'Inde a eu 55 ans pour retourner la situation, mais elle
s'est trouvée enlisée dès son indépendance
dans un système pseudo-démocratique, en réalité
un hybride anglo-staliniste qui continua d'écraser la population
sous une administration omniprésente et de générer
une corruption toujours plus endémique. L'Inde n'a pas eu le
courage de forger son chemin selon sa propre nature, ses conditions
spéciales, son passé et ses aspirations comme l'avaient
espéré Swami Vivékananda, Sri Aurobindo et autres
architectes de la renaissance indienne aux XIXe et XXe siècles.
Il était plus facile de faire « comme tout le monde »
et d'être une « grande démocratie »,
alors même que le villageois n'a aucun pouvoir sur sa destinée,
sauf de voter pour un député qu'il sait être au
mieux inefficace, et au pire illettré et corrompu, voire criminel.
Ainsi les énergies qui auraient pu travailler au renouveau de
ce pays et créer une synthèse entre sa culture antique
(mais toujours vivante) et les conditions d'aujourd'hui, ont été
étouffées, écartées par mille réglementations
inutiles, un système éducatif hostile à l'héritage
indien (car toujours fondé sur le mépris britannique de
cet héritage), et une constitution qui nie à la majorité
hindoue les privilèges accordés aux « minorités
» (qui comptent plus de 200 millions de membres !) en matière
de pratique religieuse ou d'éducation.
L'hindou ne veut que préserver sa culture
Aujourd'hui, ces énergies
sont à l'ascendant, mieux informées, plus sûres
d'elles-mêmes : c'est ce que bien des journalistes « libéraux »,
parfaitement ignorants de l'Inde, se sont empressés d'appeler
l'« intégrisme hindou », oubliant volontiers
que l'hindou ne veut que préserver sa culture dans son pays d'origine,
et ne demande que le droit de la vivre en paix, sans discriminations
religieuses ou culturelles, et sans les constantes agressions des prosélytismes
islamique et chrétien orchestrées par de puissantes organisations
internationales financées depuis le Vatican ou l'Arabie saoudite.
Aucun hindou ne menacerait d'enfer éternel un chrétien
ou un musulman, un parsi ou un juif, ou ne rêverait de le convertir
à l'hindouisme ces notions sont étrangères
à sa nature. La preuve en est la façon totalement pacifique
dont hindouisme et bouddhisme se sont répandus au-delà
des frontières de l'Inde, de la Grèce au Japon, sans dégainer
une épée quel contraste avec l'expansion sanglante
du christianisme ou de l'islam !
Si l'Inde est aujourd'hui à un
tournant, l'Occident aussi se trouve face à un choix. Non, il
ne s'agit pas d'un « choc des civilisations », plutôt
d'un « choc des barbaries ». Quelles valeurs l'Occident
a-t-il à offrir à l'avenir, sinon l'avidité, moteur
de la conquête qu'il a toujours pratiquée : conquête
de la nature, des nations, de l'espace, des marchés toujours
agresser et absorber, pour ne répandre que sa géophagie
et son autophagie. Là où l'Inde absorbait pour assimiler
et recréer, l'Occident absorbe pour détruire.
Si l'on assiste aujourd'hui à une
protestation croissante contre cette course vers nulle part, c'est que
de plus en plus d'esprits réalisent que cette façon d'être
est foncièrement instable, auto-condamnée : la courbe
actuelle ne peut pas être maintenue (heureusement), elle se heurte
à une impasse à tous les niveaux : qu'il s'agisse des
ressources « naturelles » ou de l'environnement,
des tensions sociales, commerciales, internationales, des conflits culturels,
de la mécanisation de la vie, ou simplement de nos piètres
idéaux humanitaires, la faillite est en train de ronger toutes
nos fondations. La seule question, au fond, est de savoir si le paquebot
occidental achèvera sa course sur un quelconque écueil,
comme le Titanic, ou saura changer de cap avant. Ce n'est pas pour rien
que Sri Aurobindo, élevé en Angleterre et qui connaissait
la culture européenne à fond, parlait en 1920 du « soir
rouge de l'Occident ».
C'est là où les valeurs
de l'Inde (qui, selon Sri Aurobindo encore, pourrait être « le
médecin des maladies de l'Europe ») peuvent catalyser le
processus. Et il n'est guère étonnant de voir yoga et
méditation devenir si populaires partout (15 millions de pratiquants
aux États-Unis seuls), ou le bouddhisme comme en France. On sait
bien tout ce que la vague du New Age devait à l'Inde, et elle
n'a pas fini de déferler. Mais au-delà d'un engouement
plus ou moins ignorant (bien qu'important), il faut revenir sur ces
piliers qui ont survécu au temps : le sens de l'unité
humaine, de la pluralité des cheminements (que l'on nomme « multiculturalisme »
en langue intellectuelle, ou, abusivement, « tolérance
», mot qui suinte le dégoût), mais surtout notre
essence divine à incarner dans la vie de chaque jour, et sans
laquelle tout ce que nous pensons ou faisons est vain.
Cette façon d'être de l'Inde
a toujours été pratique, vécue, c'est pour l'Occident
« pratique » qu'elle appartient au monde du rêve.
Ou se pourrait-il que notre « crise évolutive »
soit faite justement pour nous éveiller enfin à cette
réalité que nous sommes ?
Michel Danino
(Michel
Danino vit en Inde depuis plus de vingt-cinq ans. Il a traduit et
dirigé plusieurs ouvrages en anglais au sujet de Sri
Aurobindo et de Mère, et donne de nombreuses conférences
sur la culture indienne dont plusieurs ont été publiées.
Il est également l'auteur d'un livre sur le problème aryen
du point de vue indien., « The Invasion That Never Was ».
En 2001, Michel Danino a réuni le « Forum
International pour l'Héritage indien », avec 160
éminentes personnalités indiennes.)
(Ce texte ne peut être reproduit qu'avec la
permission de l'auteur, qui peut être contacté à
michel_danino@yahoo.com.)
Notes :
[1] Voltaire, Lettres sur
l'origine des sciences et sur celle des peuples de l'Asie (publié
en 1777), lettre du 15 décembre
1775.
[2] Cité dans Les Indes Florissantes - Anthologie
des voyageurs français (1750-1820), de Guy Deleury (Robert
Laffont, 1991), p. 663.
[3] Cité dans Littérature française
et pensée hindoue des origines à 1950 (Librairie C.
Klincksieck, 1974) de Jean Biès,
p. 100.
[4] Michelet, La Bible de l'humanité,
volume 5 des uvres (Bibliothèque Larousse, 1930), p. 109-110.
[5] Lamartine, Opinions sur Dieu, le bonheur
et l'éternité d'après les livres sacrés
de l'Inde (Sand, 1984), p. ix.
[6] Si l'on prend le système solaire jusqu'à
Pluton. Selon Aryabhata, l'orbite du ciel est de 12 474 720 576 000
yojana, soit environ 150 x 1012 km, donc un diamètre de 48 x
1012 km (contre 11,8 x 109 km pour
celui de l'orbite de Pluton).
[7] Commentant sur un hymne du Rig-Véda
(1.50.4) en honneur du dieu-soleil Surya, qui ici symbolise la lumière,
Sayana écrivait : « Ainsi il est dit de mémoire
ancienne : [Ô Surya] toi qui traverses 2 202 yojana
en la moitié d'une nimesa. » À l'époque
de Sayana, le yojana équivalait à 14,5 km (ainsi qu'en
atteste l'Arthashastra), et une
nimesa à 16/75e de seconde, ce qui donne 299 334 375 m/s, ou
à 0,15% près la valeur
de la vitesse de la lumière. (Voir « The Speed of
Light and Puranic Cosmology » in
Computing Science in Ancient India, de T.R.N. Rao and Subhash Kak, Center
for Advanced Computer Studies, University
of Southwestern Louisiana, 1998.)
