
Inde:
un séminaire explore la philosophie
du nationalisme hindou
par
Jean-François Mayer
Religioscope
http://www.religioscope.info/article_127.shtml
L'Inde contemporaine
est marquée par des mouvements de réaffirmation de l'identité
hindoue. Ces courants représentent le résultat de réactions
et réflexions développées au cours des deux derniers
siècles. Un séminaire a récemment rassemblé
à Kolkata (ex-Calcutta) des figures intellectuelles du nationalisme
pour un tour d'horizon sur la philosophie de celui-ci.
Les universités
de Kolkata ont longtemps été un bastion de la gauche et
du marxisme: elles le restent d'ailleurs, si l'on en juge par les banderoles
et slogans que l'on y voit. C'est pourtant sur le campus de l'Université
de Jadavpur que s'est tenu, du 23 au 25 février 2003, un séminaire
national sur la philosophie du nationalisme indien, à l'initiative
de l'International Forum for India's Heritage (IFIH)
et du Sri Sri Sitaramdas Omkarnath Samskrita Siksha Samsad. Nous tenterons
d'offrir une synthèse des thèmes et thèses évoqués
lors de cette réunion.
Constat de départ:
l'Inde est certes indépendante, mais elle ne s'est pas encore
libérée mentalement et spirituellement de l'héritage
colonial. « Depuis l'indépendance, l'héritage de
l'Inde a non seulement été tenu à l'écart
du système éducatif, mais a été de plus
en plus négligé et dénigré par les médias
et l'élite
indienne », affirme Michel Danino, un Français qui vit
depuis longtemps en Inde et est l'animateur de l'IFIH.
Les lacunes du système
éducatif ont donc été l'un des thèmes principaux
abordés dans le cadre du séminaire, qui souhaite une éducation
orientée vers des valeurs. dans le système actuel, en
effet, les enfants ne peuvent adéquatement prendre connaissance
de leur héritage, a affirmé Kireet Joshi, président
de l'Indian Council of Philosophical Research. Une grande importance
est donc accordée à l'histoire, ce que montrent également
les virulentes controverses récentes sur la réécriture
des manuels d'histoire. A la suite d'Aurobindo, Kireet Joshi fait observer
qu'il ne s'agit « d'exiler Galilée et Newton » et
tous ceux qui les ont suivis dans le développement des connaissances,
mais d'accorder une juste place « à l'étude du noble
héritage de notre pays ».
Un nationalisme qui se veut différent
Figures
de référence évoquées par les participants:
Sri Aurobindo, Sri Ramakrishna, Swami Vivekananda. Quant au nationalisme
omniprésent dans les discours des intervenants, il se distingue
à plusieurs égards des nationalismes occidentaux, en raison
de l'influence d'un héritage spirituel différent. Des
histoires différentes ont donné naissance à des
types de nationalisme différents, « le modèle européen
n'est pas le seul modèle de nationalisme en Asie, en Afrique
ou ailleurs », selon le professeur M.G.S. Narayanan.
Le nationalisme indien,
affirment ses partisans dans le monde académique, débouche
sur un universalisme. En raison de ces différences, les nationalistes
hindous estiment que l'on ne saurait appliquer à leur nationalisme
les critiques portées à l'encontre des versions occidentales
du nationalisme. Ils refusent de le voir interprété -
comme il l'est souvent - en termes de communautarisme borné.
Le nationalisme indien est idéalement perçu par ses avocats
comme une combinaison de patriotisme et de fraternité universelle.
C'est en même
temps un nationalisme qui, à en croire Chandrakala Padia (professeur
à l'Université hindoue de Bénarès), coulerait
dans les veines des Indiens depuis 9.000 ans. L'Inde a été
« une unité de civilisation dès des temps très
anciens » (M.G.S. Narayanan). Dans plus d'un exposé
apparaissaient en effet des allusions à l'antiquité de
l'Inde, antiquité perçue comme une preuve de la valeur
de sa vision du monde: aucune autre civilisation n'a duré aussi
longtemps, faute de fondements suffisants. Le professeur Dhyanesh Narayan
Chakrabarti (ancien chef du Département de sanscrit de Rabindra
Bharati University) a ainsi évoqué en termes lyriques
la « continuité ininterrompue de l'histoire indienne »,
ce « miracle de l'histoire du monde », en dépit
des invasions parfois sanglantes et des siècles de domination
étrangère qu'a connus ce pays.
Swami Vivekananda (1863-1902)
La conjonction permanente entre politique et spiritualité frappe
comme l'une des spécificités du discours nationaliste
entendu à Calcutta. Les nationalistes indiens s'efforcent dans
leur discours de justifier comme compatibles le désir d'être
fort (l'une des causes des faiblesses actuelles est l'affaiblissement
de l'esprit kshatriya [désignation traditionnelle de la fonction
guerrière], a souligné l'une des participantes) et la
volonté de « spiritualiser le monde » -
un thème présent dans le discours hindou depuis des réformateurs
du 19e siècle tels que Swami Vivekananda. Ce n'est pas en étant
faible, en étant pauvre et ignorant, que l'on peut convaincre
le monde d'écouter l'Inde et lui apporter ce que celle-ci peut
lui donner, estiment les philosophes du nationalisme.
L'affirmation de l'unité de l'Inde
Etre fort, cela signifie également
renforcer l'unité nationale - comme le savent tous ceux qui s'intéressent
au nationalisme en Inde, le projet de sangathan (qui connote à
la fois l'idée d'organisation et celle d'unité) joue un
rôle essentiel dans l'approche nationaliste, qui voit les divisions
au sein de la société comme lourdes de dangers. Typique
est l'exemple donné par Sushri Nivedita, vice-présidente
de Vivekananda Kendra, au sujet du travail de cette organisation dans
les zones tribales, notamment pour y lutter contre les conversions:
le mouvement a commencé par s'efforcer de réduire les
divisions entre tribus dans les zones où elle travaillait et
de leur montrer tout ce qu'elles avaient en commun, afin de les renforcer.
L'insistance excessive
sur les « droits » de différentes catégories
est également perçue comme opposée à l'ethos
national et à la recherche de l'unité. « L'orientation
vers les droits produit inévitablement des divisions et des conflits »,
a expliqué le professeur S.K. Chakraborty (Indian Institute of
Management, Kolkata). « L'accent mis sur les devoirs pour tous
favorisera l'union ou yoga entre toutes les strates et tous les segments
de la société », tandis que l'insistance sur
les droits ne fera qu'accroître « la disharmonie ou viyoga
dans le réseau social ».
A travers les interventions
se dégageait l'impression d'une continuité recherchée
entre le nationalisme de la période de la lutte anticoloniale
et les courants nationalistes actuels, ceux-ci poursuivant en quelque
sorte l'uvre inachevée des freedom fighters, comme s'il
s'agissait d'un phénomène unique. En fait, le nationalisme
indien est perçu comme préexistant à la lutte pour
l'indépendance et se poursuivant après celle-ci.
Ce nationalisme est
aussi distingué du simple patriotisme, comme l'a souligné
un jeune intellectuel nationaliste, Pramod Kumar: nombreux, a-t-il expliqué,
sont en Inde les patriotes, prêts à sacrifier leur vie
pour leur pays, mais être nationaliste signifie plus que cela,
c'est comprendre la signification et la mission de l'Inde.
Nationalisme indien et hindouisme
Mais nationalisme indien ou nationalisme
hindou? C'est surtout l'adjectif indien qui a été utilisé:
mais « le dharma hindou est le centre vital de notre nation »,
précise Sushri Nivedita. Sri Aurobindo - cité dans l'exposé
de Michel Danino - admettait que son idéal était «
un nationalisme indien largement hindou dans son esprit et ses traditions ».
Selon le professeur
Kapil Kapoor (Jawaharlal Nehru University, Nouvelle Delhi), à
l'exception de ceux qui appartiennent à la classe « intellectuelle »
et sont orientés vers l'Occident, tous les Indiens seraient conceptuellement
hindous, et hindous, musulmans et chrétiens ordinaires n'auraient
ainsi pas le sentiment d'oppositions irréconciliables entre eux.
Sri Aurobindo (1872-1950)
Cependant, admet le professeur Makarand
Paranjape (qui enseigne l'anglais dans la même université),
il est en train de se produire en Inde une « redéfinition
des relations » entre les communautés, mais cela ne
doit pas déboucher sur la création de citoyens de seconde
classe. En citant Sri Aurobindo, Michel Danino soutient que le nationalisme
hindou n'exclut pas les musulmans, puisque l'hindouisme est une religion
inclusive qui aurait même assimilé le christianisme et
l'islam, s'ils avaient toléré ce processus: ce qui n'est
pas acceptable est la volonté de séparation (Sri Aurobindo
s'opposait à un électorat séparé, à
une représentation séparée, car les musulmans devaient
avant tout se définir comme Indiens).
Tout le séminaire
a balancé entre le constat d'une situation perçue comme
insatisfaisante par les nationalistes, souvent décrite en termes
très sombres, et - en même temps - la certitude que des
forces de renouveau sont à l'uvre et que la situation est
déjà en train de changer.
Notons également
une sensibilité - soulignée notamment par des intervenants
appartenant à la diaspora hindoue - au traitement de l'hindouisme
et du nationalisme indien dans les universités occidentales:
plusieurs orateurs ont exprimé le sentiment que nombre d'universitaires
tant indiens qu'étrangers développent une approche tendant
à dénigrer l'hindouisme et ses valeurs. Certains exposés
contrastaient, de façon plus générale, l'attitude
de l'Inde à travers l'histoire, qui n'aurait pas cherché
le pouvoir, tandis que l'Occident se serait montré conquérant
et homogénéisateur à travers toute sa trajectoire
dès l'Antiquité déjà (Sushri Nivedita).
L'Inde est donc une
nation, mais elle est plus que cela, nous disent les nationalistes hindous,
de la même façon que l'hindouisme représente plus
qu'une religion au sens occidental de cette catégorie. L'Inde
est une civilisation. Et la mission de l'Inde, nous expliquent-ils,
une fois qu'elle aura reconquis pleinement son identité, sera
- dans la ligne de la vision de Swami Vivekananda - de devenir le guru
de l'humanité pour spiritualiser le monde.
Jean-François Mayer
5 Apr 2003
© Religioscope 2003
