
LE PLUS VIEIL ART MARTIAL AU MONDE :
LE KALARIPAYAT
par François Gautier
Le Kérala, c'est tout en bas, à
l'extrême pointe Sud-Est de l'Inde. Depuis la nuit des temps cette
région enfermée à droite par la mer d'Oman et à
gauche par les ghats occidentaux (montagnes), est peuplée de
Dravidiens à la peau très noire. Si vous remontez la côte,
le long de la Mer d'Oman, vous finissez par arriver dans une petite
ville qui s'appelle Chirakkal, un ancien petit royaume de maharaja.
C'est le but de mon voyage ; l'ancien Maharaja est un des derniers grands
maîtres de Kalaripayat, cet art martial que je suis venu découvrir.
Si
Prasad est une force de la nature, un vrai Malabar (Nous sommes sur
la côte de Malabar*. Les Français qui
y avaient un minuscule comptoir, Mahé, ont ramené cette
expression de là-bas, car les Kéralais sont forts, très
forts !). Dépossédé par l'indépendance
indienne de son royaume et de ses sujets, il s'est reconverti avec simplicité
dans la culture du latex (qui abonde au Kérala, avec le thé,
le riz et les noix de coco). Mais sa vraie passion, c'est le Kalaripayat :
« Il y a 4000 ans, raconte-t-il, tout le Kérala n'était
qu'une épaisse jungle clairsemée de quelques villages
ici et là et peuplée d'animaux sauvages dangereux. Les
premiers maîtres de Kalaripayat observèrent attentivement
les attitudes offensives et défensives des bêtes de la
jungle. Ainsi, continue-t-il, l'éléphant combat souvent
en tournant le dos à son adversaire ; le lion s'immobilise
un moment avant l'attaque, penche la tête et lève la patte
avant ; l'ours baisse le museau et charge tout droit ; ou
bien encore, le serpent se bat de bas en haut et mord de haut en bas.
Mes ancêtres, conclue-t-il, adaptèrent huit différents
styles d'animaux à huit techniques de défense et d'attaques
à mains nues. Ces techniques, qui se passèrent d'abord
oralement de génération en génération furent
ensuite gravées sur des feuilles de palmes il y a 2500 ans et
nous parvinrent ainsi. Elles s'appellent Asata
vadivu et forment
la base du Kalaripayat ; de là dérivent toutes les
autres disciplines de notre art ».

C'est
à l'écart du village, près d'un temple consacré
à Mahakali, déesse de la guerre et du courage, que se
dresse le Kalari, le lieu où l'on s'adonne à la pratique
de la bataille : « kalari-payat ». Ce dojo
indien ne peut être construit n'importe comment. On délimite
d'abord un rectangle de douze mètres de longueur et de six mètres
de largeur. La terre est ensuite creusée jusqu'à deux
mètres de profondeur, pour plus de fraîcheur pendant l'été
torride ; et le sol est recouvert d'une fine couche de bouse de
vache. On coiffe cela d'un toit fait de palmes tressées et le
tout est consacré par un prêtre. L'élève
pénètre toujours dans le kalari avec le pied droit, touche
le sol et porte la main à son front en signe de vénération
pour la terre et se rend directement à un autel où brûle
une lampe à huile et où sont assemblées toutes
les armes au milieu de fleurs. Il salue l'image de la déesse,
mains jointes, puis celle des maîtres passés et enfin touche
les pieds de « l'asan », le maître, qui
est à la fois son maître martial et son gourou spirituel.
La leçon peut alors commencer.
Alors,
sous mes yeux ébahis, Prasad se mit à « chanter »
toute une série d'exercices d'échauffement, quelquefois
reprenant la même mélopée, tantôt brodant
sur un autre rythme, telle une raga de musique indienne dont le thème
principal est improvisé à l'infini. Et les enfants virevoltent,
sautent, s'accroupissent, lèvent la jambe droite jusqu'au front,
pivotent sur la gauche remonte la jambe droite de l'autre côté
et ainsi quatre fois de suite. Essayez, si vous croyez que c'est facile !
Puis
on passe immédiatement à l'entraînement avec armes.
Et quelles armes ! L'« otta » d'abord, sorte
de manche de bois dur en forme de défense d'éléphant,
se terminant par une pointe et dont on se sert, explique Prasad, « pour
piquer les points vitaux des adversaires ». Toujours emprunt,
aux animaux, le « Madi », deux cornes de cerf
attachées ensemble avec lesquelles on pique les yeux ou le cou.
Le « silambam », arme favorite des moines bouddhistes,
est un bâton de bambou, soit court, soit long, qui devient redoutable
dans les mains d'un expert. « Les mouvements de silambam
d'un vrai maître sont si rapides, commente Prasad, qu'ils sont
invisibles à l'oeil nu ; et il peut même arrêter
une pierre jetée de trois mètres de distance. »
Et sur son ordre, deux jeunes garçons se battent avec des bâtons
longs, dont l'extrémité a été trempée
dans de l'indigo et se marquent le corps sans jamais se faire de mal !
Mais l'arme la plus extraordinaire du Kalaripayat, c'est sans aucun
doute « l'urimi », une épée flexible
à double tranchant, dont raffole Prasad : « les
guerriers d'antan s'enroulaient l'urimi autour de la ceinture et ils
étaient capables de la tirer d'un coup et de trancher net la
tête de l'adversaire ». Enfin arrive l'heure de l'entraînement
à mains nues, car dans le Kalaripayat on ne passe aux techniques
à mains nues, que lorsqu'on a maîtrisé les armes.

« Les premiers maîtres
du Kalaripayat, raconte Prasad, découvrirent 96 points du corps
considérés comme mineurs, entraînant lorsqu'ils
sont frappés, une douleur violente ou une paralysie temporaire
et douze provoquant la mort. Il y a 2000 ans ces points vitaux
furent transcrits et catalogués sur des feuilles de palme et
passés aux initiés de génération en génération.
Ces écrits s'appellent
Marama Sutras
et décrivent en détail la location de chaque point,
les symptômes chez l'adversaire après coup et les centres
nerveux à stimuler pour ramener à la vie. »
« Ainsi le thilaka
varnam, entre
les yeux, un demi centimètre au dessus des sourcils, le troisième
il indien, que les hindous marquent d'un cercle rouge. Un coup
porté à cet endroit provoque chez l'adversaire un flot
de sang par la bouche. S'il veut ranimer la victime, continue Prasad,
l'Asan la fait asseoir contre un mur et presse un autre point vital,
celui-là au dessus de la tête. »
Les
Asans (maîtres) du Kalaripayat sont donc non seulement des maîtres
d'art martiaux, des yogis, car ils apprennent à ne pas utiliser
leur art à des fins personnelles, mais aussi des docteurs. Ils
ont d'abord appris a réparer les os qu'ils cassent; ils pratiquent
aussi la science du massage, avant et après l'entraînement,
utilisant leurs propres huiles et une technique de massage avec les
pieds unique au monde. Ils possèdent la connaissance de la médecine
ayurvédique, un des plus anciens systèmes médicaux
au monde qui soit encore en pratique.
Mais
l'histoire n'est pas finie, interrompt Prasad : « Il
était une fois à Kancheepuram, un petit royaume d'Inde
du Sud (aujourd'hui dans l'État du Tamil Nadu), un prince qui
s'appelait Boddidharma. Éduqué dans la plus stricte tradition
bouddhiste, car le bouddhisme avait supplanté l'hindouisme à
cette époque en Inde, il fut très tôt initié
au Kalaripayat et devint un des grands maîtres de son époque.
Mais à 20 ans, au grand désespoir de son père,
qui voulait lui léguer son trône, Boddidharama renonça
à ses droits, prit l'habit de moine et décida d'aller
évangéliser la Chine, comme tant de ses compères. »
Empruntant la Route de la Soie, le Prince
arriva en Chine Centrale jusqu'au temple de Shaolin, un monastère
bouddhiste qui avait été construit en 495 sur les ordres
de l'Empereur Hsia-un. L'enseignement que le Boddidharma prodigua alors
aux moines de Shaolin allait changer à jamais la face du bouddhisme.
Il simplifia les rites, élimina le besoin de textes sacrés
et professa : « Vous trouverez Bouddha en allant à
l'intérieur de vous-même ». Cette nouvelle doctrine
appelée Dhyana en Inde et C'han en Chine est aujourd'hui universellement
connue sous le nom de bouddhisme Zen.
« Non
content de révolutionner le bouddhisme enchaîne Prasad,
le Prince jeta aussi les bases de tous les futurs arts martiaux d'Asie :
il inculqua aux moines les techniques à mains nues du Kalaripayat.
Ainsi naissait la Boxe de Shaolin, plus tard appelée Kung-fu
et vulgarisée par Bruce Lee dans les années 70. Et lorsque
le bouddhisme s'en alla à la conquête de Japon, il s'arrêta
en route à Okinawa. Et là le Kalaripayat, devenu entre
temps Boxe de Shaolin, se maria avec les techniques locales de combat
pour se transformer en Karaté, l'art de la main nue... avant
de prendre tout le reste du Japon d'assaut, grâce à la
formule géniale du Boddidharma : pratique martiale = prière
du corps. »
Et
comme je quittais Chirakkal et mes nouveaux amis, je pensais toujours
au Kalaripayat, qui n'est plus pratiqué aujourd'hui que dans
les villages du Kérala, supplanté dans toutes les grandes
villes, Ô suprême ironie, par ses descendants, le Karaté
et le Kung-fu. L'ancêtre de tous les grands arts martiaux d'Asie
va-t-il s'éteindre lentement ? N'est-il pas temps que le monde
découvre cet art martial unique au monde, qui regroupe en son
sein toutes les disciplines connues et inconnues, qui est à la
fois une science de massage, un savoir médical, et une tradition
ésotérique et initiatique?
François Gautier
(Écrivain, journaliste et photographe
français, François Gautier, né à Paris en
1950, fut le correspondant en Inde et en Asie du Sud du Figaro pendant
plusieurs années. Il vit en Inde depuis plus de trente ans, ce
qui lui a permis d'aller au-delà des clichés et des préjugés
qui ont généralement trait à ce pays, clichés
auxquels il a longtemps souscrit lui-même comme la plupart des
correspondants étrangers en poste en Inde (et malheureusement
aussi la majorité des historiens et des indianistes).
François Gautier a été invité à présenter
Un Autre Regard
sur l'Inde à l'émission Bouillon de Culture
en juin 2000.)

*
La Côte Malabar (hé oui, le mot
« malabar » nous vient de là) qui part
du haut du Kérala, jusqu'au Cap Comorin, l'extrême pointe
de l'Inde, a toujours été séparée du reste
de l'Inde par les montages des Ghats occidentaux. C'est pourquoi très
tôt, les habitants du Malabar furent-ils en contact avec d'autres
peuples venus de la mer. On a retrouvé trace de colonies phéniciennes ;
des piliers de bois de teck en provenance des Indes furent découverts
en Mésopotamie; les Juifs du roi Salomon connaissaient les habitants
de Malabar (le mot tamoul « tokai » (paon), est
devenu tuki en hébreu); et de nombreux voyageurs romains et grecs,
tel Pline l'Ancien, ont laissé des descriptions très précises
de la côte Malabar. Vasco de Gama ne fit donc que « redécouvrir »
un territoire que le monde ancien connaissait déjà depuis
fort longtemps.
F.G.
