Article
paru dans
La Revue de l'Inde N°1
octobre / décembre 2005
On parle beaucoup
de Nature en Occident, ces dernières décennies. On parle
décologie. On parle même de Gaïa : une terre
vivante, consciente. On parle aussi, bien sûr, et de plus en plus,
de la destruction quinflige notre espèce dysfonctionnelle
à la planète qui nous a donné le jour et qui nous
a nourris. Comme si la Nature navait jamais existé avant,
en quelque sorte : nous ne la découvrons quen la détruisant.
En Inde aussi, on
parle de la Nature depuis quelques milliers dannées.
On parle de la terre, surtout. Mais on en parle différemment.
Il ny a pas « lhomme » dun côté
et la « Nature » de lautre. Il ny a pas non
plus « Dieu » et la « Nature ».
Il y a une unité, une indivisibilité, dans le principe
en tout cas. Et dans la pratique ? Cest une longue histoire.
NATURE ET ÉCRITURES
Elle commence avec
lune des plus anciennes Écritures au monde, le Rig-Véda.
On y trouve un antique motif dont nous avons oublié le sens :
non seulement une révérence égale pour ciel et
terre, mais lunion des deux en un être unique (dyâvâprithvî,
littéralement « ciel-terre »). Pas de différence
: la création nest ni inférieure ni maudite, elle
nest pas quelque chose d« extérieur »
à lÊtre divin. La preuve, la terre recèle
dans ses profondeurs le Soleil caché, Martanda, et le Feu divin,
Agni : « Ô Agni, Ta splendeur est au ciel et dans la
terre et ses croissances et ses eaux (III.22.2)
Il est le fils
des eaux, le fils des forêts, le fils des choses stables et des
choses en mouvement. Même dans la pierre Il est là
»
(I.70.2). De fait, Agni est parfois appelé « Vanaspati »,
le seigneur de la forêt. Cette omniprésence du feu divin
est un mystère qui nous invite à la contemplation.
Pour
le Rig-Véda, lunivers est un « arbre à
mille branches » (III.8.11, IX.5.10). Comme nous sommes loin
aujourdhui de cette puissante compréhension des choses
! La Bhagavad-Guîtâ, lun des plus célèbres
textes hindous, fait un pas de plus et nous livre cette image saisissante
du figuier cosmique, lashwattha [1],
dont les racines sont au ciel et dont les branches sétalent
vers le bas. Ailleurs dans le Mahâbhârata, cette extraordinaire
épopée dont fait partie la Guîtâ, il est dit
que celui qui vénère lashwattha vénère
lunivers entier. LAtharva-Véda, le plus « jeune »
des quatre Védas, chante un émouvant « hymne
à la terre » (XII.1), ses beautés et ses richesses.
Montagnes massives, rivières impétueuses, océans
les Védas font constant usage de tous ces symboles. Certains
hymnes ne sadressent plus aux dieux, mais implorent les eaux,
les arbres et autres plantes daccepter la prière du hiérophante.
Le Yajur-Véda (IV.2.6) va jusquà qualifier les plantes
de « déesses ».
Les animaux, bien
sûr, jouent un rôle important dans la symbolique védique
: le cheval (énergie en mouvement, force conquérante),
le taureau (puissance massive) associé aux dieux principaux,
et la vache qui représente toujours la lumière ; ainsi
Aditi, la mère des dieux, est souvent nommée dans le Rig-Véda
« la vache divine ». Usha, laube, vient
dans un chariot tiré par des chevaux, des vaches, ou les deux
ensemble (ce qui ne peut, bien évidemment, navoir de sens
que symbolique). Même lhumble chien (sous la forme de Sarama)
joue un rôle crucial dans la quête védique : cest
lui qui retrouve la piste des vaches volées par les forces de
lobscurité.
Plus tard, au fil
des épopées et des Puranas, ces textes encyclopédiques
qui ont formé la mythologie hindoue telle quelle survit
aujourdhui, tous ces éléments sentremêlent
dans une toile parfois délirante. Chaque divinité a son
« véhicule » : Shiva monte son beau taureau
blanc Nandi, Vishnu laigle Garuda, Durga la terrible déesse-Mère
est assise le plus souvent sur un tigre ou un lion ; et Ganesha, le
dieu-éléphant, sur un rat ! Curieusement, les premiers
avatârs de Vishnu ont des corps danimaux qui nauraient
pas surpris Darwin : le poisson, puis la tortue, le sanglier, une créature
mi-homme mi-lion
Mais même quand ils ne sont pas déifiés,
les animaux sont souvent lobjet de laffection des hommes
comme des dieux : on se souvient de scènes où lenfant
Krishna reçoit la pure dévotion des vaches quil
garde ; dans le Râmâyana, la deuxième grande épopée
de lInde, un courageux vautour et des troupeaux de singes se rallient
à Râma. Ce souci des créatures les plus humbles
est justement ce qui avait touché Michelet plus que tout dans
les textes de lInde : il disait ne trouver léquivalent
de cette attitude nulle part dans la culture européenne.
Doit-on voir dans
tout cela un « culte de la Nature » ? Ces étiquettes
judéo-chrétiennes ne valent décidément pas
grand-chose. Cest un autre regard sur lunivers, doù
sont absents les fossés creusés par un esprit jéhovien
: lhomme fait partie intégrante de cet océan de
vie, il ne lui est pas supérieur ni ne cherche à le « conquérir ».
Cest la quête dune harmonie, non dune domination
éphémère et nécessairement destructrice.
AU-DELÀ DES ÉCRITURES
Cette quête
ne se manifeste pas que dans les écritures. Sur les sceaux encore
mystérieux de la civilisation de lIndus (qui prit son essor
aux environs de 2600 avant notre ère), on trouve de nombreuses
représentations darbres, dont le figuier védique
ashwattha, mais aussi des animaux divers, du paon à léléphant,
de lantilope au rhinocéros, du tigre au taureau. La plupart
de ces animaux étaient évidemment sacrés, sans
doute nantis dun symbolisme plus large, religieux ou social. Sur
une tablette énigmatique, une femme couchée donne naissance
à une plante vigoureuse. Dautres scènes confirment
que le culte de la déesse-mère était répandu
et associé à la Nature, comme dans bien dautres
sociétés préhistoriques (mais pas nécessairement
« primitives »).
Lorsquon en
vient à la période dite historique de lInde, lart
bouddhiste ou jaïn met très souvent la Nature en toile de
fond. Une scène célèbre dépeint
Maya, la mère du Bouddha, lui donnant naissance dans le jardin
de Lumbini, debout et appuyée contre un arbre de sâl [2].
Plus tard, cest au pied dun autre arbre que le Bouddha trouva
lillumination. Il serait léger de ne voir dans tout cela
quun propos dagrément. Il en va de même de
la littérature de lépoque, depuis le célèbre
dramaturge Kâlidâsa jusquà la poésie
tamoule de lère Sangam : certes, les charmes des montagnes
et des forêts ou des rivières y abondent, magiquement exprimés,
mais cest toujours davantage quun charmant décor
: cest une partie de notre âme qui vit dans ces éléments
et qui célèbre la joie cosmique.
Le Panchatantra, cette
collection de fables animales qui en a inspiré tant dautres,
depuis les Mille et une nuits jusquà La Fontaine, est différent.
Là, les animaux deviennent des instructeurs, aussi sages ou retors
que les humains.
Là où
lInde ancienne se distingue, cest justement dans le traitement
des animaux. Les Shastras (textes dinjonctions éthiques)
interdisaient de tuer la plupart dentre eux (pas seulement la
vache). Sans doute sinspiraient-ils de lempereur bouddhiste
Ashoka, qui dans ses célèbres Édits du IIIe siècle
avant notre ère, proscrivait la chasse et toute cruauté
envers les animaux. Il alla jusquà déclarer certaines
espèces comme protégées : elles devaient être
lobjet de soins médicaux ! Vers la même époque,
lArtha Shastra (2.26), texte socio-politique très important,
décrit non seulement des forêts mais des réserves
danimaux où ils sont protégés de toute agression.
Certains dentre
eux ornaient les étendards danciens royaumes : léléphant
pour la dynastie des Ganga, le lion pour les Kadambas, le tigre chez
les Cholas, ou même lhumble poisson chez les Pandyas.
UNE TRADITION VIVANTE
Cette intimité
avec la Nature devait donner naissance à une médecine
unique au monde : lÂyurvéda (ou « science de
la vie »), pour qui le corps humain obéit à des
principes et des rythmes universels. Sa pharmacopée se compose
de préparations qui se servent de milliers de plantes, certaines
en voie de disparition. Il existe également une science ayurvédique
des arbres et plantes (le vrikshâryurvéda) qui enseigne
lart de traiter les semences, de soigner un arbre malade, daméliorer
le sol
La médecine
ayurvédique est un exemple merveilleux dune tradition vivante
depuis plusieurs millénaires, fondée sur un autre abord
de la vie et de lunivers. Mais ce nest pas le seul. Aujourdhui
encore, si lon trouve en Inde des bois à proximité
de certains villages, cest quil sagit en réalité
de « bosquets sacrés », au soin exclusif
des villageois. Ces bosquets abritent quelque divinité, ou souvent
des pierres commémorant un héros local ; les coutumes
varient, mais le résultat est le même : la survie de quelques
hectares de forêt, qui souvent recèlent des espèces
végétales rares. LInde, ne loublions pas,
est aussi un pays où vivent des milliers de tribus, dont la plupart
vivent de la forêt tout en la protégeant : les Bishnois,
les Bhils, les Warlis, les Santhals ou les Todas, parmi dautres,
ont fourni de beaux exemples de cette symbiose dont notre civilisation
est notoirement incapable.
Peut-être est-ce
deux, aussi, que lhindouisme a appris a adorer les arbres
: rares sont les temples anciens qui nont pas un ou plusieurs
arbres sacrés, vénérés par les dévots.
Plus larbre est ancien, plus il est imbu de divinité :
à Kanchipuram par exemple (dans le Tamil Nadu), le temple dEkambareshwar
possède un impressionnant manguier qui aurait, selon la tradition,
plus dun millénaire ; on dit que ses quatre branches massives
représentent les quatre Védas. De fait, les arbres jouent
un rôle important dans les rituels de lInde rurale et tribale,
notamment ceux qui célèbrent les transitions de la vie
: puberté, mariage, ou bien une prière pour avoir un enfant,
des pluies, etc. Parfois, on mariait un garçon et une fille à
un arbre avant leur propre mariage. Le symbole, là encore, est
clair pour qui veut comprendre. Au Maharashtra, la cérémonie
de « Vata Savitri », toujours pratiquée,
met en scène lhistoire de Savitri, qui arracha son époux
à la mort ; au cours du rituel, les femmes attachent un fil autour
dun ashwattha, et plus long est le fil, plus le mari aura la vie
longue.
Ces
rituels nont rien darbitraire, et ils font toujours usage
dune plante sacrée ou dune autre : feuilles de vilva [3],
de neem [4]
ou de tulsi [5],
pâte de santal, etc. Chaque fleur, chaque feuille, est associée
à un dieu particulier, et rappelle au dévot que nous vivons
dans un univers sacré. De plus, il fallait préserver ces
plantes, puisque les rituels dépendaient delles. Ceci est
vrai non seulement des rituels hindous « classiques », mais
aussi des cultures tribales. Ainsi chez les Todas des Nilgiris, les
rituels, généralement très complexes, dépendent
despèces rares, et certains doivent être tout simplement
abandonnés quand lespèce en question disparaît
ce qui arrive de plus en plus souvent, faut-il le dire.
UNE HISTOIRE QUI FINIT MAL ?
On pourrait citer
bien dautres illustrations de cette ancienne histoire damour.
Mais comment finit-elle ? Pourquoi voit-on si peu de traces de cette
révérence pour notre mère dans lInde moderne
? Paysages éventrés, bâtiments laids qui se multiplient
à perte de vue, décharges à tout coin de rue, campagnes
desséchées, forêts ravagées, collines dénudées,
rivières agonisantes ou disparues voilà ce qui
nous frappe le plus souvent. Les étangs de village se remplissent
de débris ou de poussière, vaches et cochons font office
déboueurs, les animaux sont bien souvent traités
cruellement. Des barrages tuent les rivières et submergent quelques
dernières forêts, tandis que les industries nucléaire
et thermique rivalisent dans létendue et la persistance
de la pollution quelles infligent au pays. Tout cela pour nous
fournir le privilège dune vie « moderne »
dans des cités chaotiques, paradis de brouillards toxiques et
de détritus, triomphes du progrès technologique. (Et pourtant,
bien rares sont les villes indiennes qui disposent aujourdhui
dun système sanitaire ou dune discipline civique
comparables à ce que les cités de lIndus avaient
accompli, il y a presque 5000 ans
)
QUE S'EST-IL DONC PASSÉ ?
En bref, lInde
na pas su trouver son chemin après son indépendance
de lempire britannique en 1947. Au lieu de chercher sincèrement
sa propre voie, en remettant les horloges à zéro et en
étudiant les conditions réelles du pays, sous la tutelle
(ou plutôt sur la béquille) de Nehru, elle a enfanté
dun monstre : un hybride entre lutilitarisme britannique
et lindustrialisation staliniste. Des plans quinquennaux pour
mieux organiser le gaspillage et planifier la corruption, dénormes
barrages, dénormes usines nucléaires, un énorme
secteur public, le tout fonctionnant sous une énorme structure
bureaucratique, vénale et incompétente. Les départements
des forêts sont devenus le plus souvent les premiers destructeurs
de lenvironnement, déracinant des forêts indigènes
pour les remplacer par des forêts exploitables commercialement,
donnant libre cours à diverses maffias du bois ou de la pierre,
à lempiètement des terres tribales, et dépensant
beaucoup plus généreusement sur leurs multitudes croissantes
demployés superflus que pour la protection réelle
des forêts en voie de disparition. Lagriculture est devenue
le cimetière de millions de tonnes dinsecticides utilisés
sans la moindre discrimination, et sans une pensée pour les générations
à venir ; elle a dangereusement épuisé les nappes
aquifères, créant des sécheresses artificielles
au pays des grandes moussons. Les politiciens, dénués
de toute vision, ont ignoré pendant des décennies lénorme
potentiel des énergies alternatives, quun pays tel que
lInde a la chance de posséder en abondance et qui pourrait
facilement subvenir aux besoins de tous ses villages, pour commencer.
Les industries étaient tenues pieds et poings liés par
un millier de règlements kafkaesques, mais sans les quelques
règles indispensables pour contrôler la pollution efficacement
ou traiter les déchets toxiques. Et chez les énormes populations
urbaines, issues sans transition dune société traditionnelle,
la vieille relation avec la Nature sest brisée, sans rien
pour la remplacer.
En un mot, les ressources
« naturelles » ont cessé dêtre une bénédiction
quon se doit dutiliser sagement ; elles sont devenues, comme
ailleurs, lobjet de notre avidité insatiable. Sans sen
rendre compte, incapable démerger intellectuellement de
deux siècles de colonisation, mais précipitée dans
une industrialisation frénétique, lInde sest
mise à suivre le chemin de lOccident, celui quil
a choisi depuis une certaine Genèse puérile qui déclara
que toute cette création nétait que pour notre bon
plaisir. Et pour ce « plaisir », de plus en plus
inutile et mesquin, il nous importe peu que notre hyperactivité
enfiévrée mettre en danger une planète entière
avec toutes ses espèces.
Dans lInde,
ce conflit va gagner en intensité dannée en année
: pression démographique, une population de centaines de millions
de jeunes, une économie en expansion rapide exerceront
exercent déjà une pression sans précédent
sur lenvironnement et sur la santé, qui dores
et déjà engouffre vies et ressources précieuses.
Il nexiste sans
doute aucune solution humaine. Ou plutôt elles existent, et tout
le monde les connaît : adaptation intelligente des traditions,
simplicité de vie découlant de la conquête de lavidité,
fonctionnements collectifs mais décentralisés, un réel
effort de tous pour minimiser la pollution et les déchets, pour
recueillir et recycler les eaux et un peu de vision, de sincérité
et dhonnêteté chez les gouvernants. Tout est possible,
mais il faudrait une sorte de miracle pour remonter pareille pente.
Quelques organisations[6] et quelques individus déterminés
livrent une courageuse bataille protégeant une forêt ici,
confrontant une industrie là ou une maffia cynique un peu plus
loin, mais cela ne suffit pas. Il faut retrouver le vrai lien avec la
Nature ; non pas pour un « retour au passé », mais
pour construire une nouvelle fondation pour le seul avenir possible.
Dans la vision de lInde, la Nature est une vache que lon
trait : la vache nen meurt pas. En Occident, on appelle cela une
« symbiose » vivre ensemble sans se détruire
lun lautre. Mais pour « vivre ensemble », il
faut comprendre ce avec quoi lon vit, ou ce sur quoi lon
pousse, et le réaliser dans la pratique quotidienne. Cest
davantage quun simple sens de vastitude, de grandeur, de majesté
ou même de beauté. Cest un sens du sacré,
cest-à-dire dune présence devant laquelle
on ne peut que sincliner.
« Lhomme
ne comprend que la leçon de la catastrophe » a-t-on
dit, et cela semble chaque jour de plus en plus vrai. Il y a quelques
millénaires, lAtharva-Véda, dans son « Hymne
à la terre », donnait voix à cette prière
qui devrait être la nôtre :