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LA SPIRITUALITÉ INDIENNE ET LA VIE 1
Jai décrit la structure de la pensée indienne, selon le point de vue dune critique intellectuelle, car telle est la position quadoptent ceux qui affectent de dénigrer sa valeur. Jai montré que, même de ce point de vue étranger, force est de reconnaître que la culture de lInde a été la création dun esprit dont on ne saurait nier la grandeur et la noblesse. Inspirée, au plus profond delle-même, par un principe élevé, illuminée par une conception étonnante, exaltante, de la nature humaine individuelle, de ses pouvoirs et de ses possibilités de perfection, épousant un vaste plan darchitecture sociale, elle a été enrichie par une puissante créativité philosophique, intellectuelle et artistique, et par une tout aussi puissante vitalité, féconde et vivifiante. Toutefois, ces qualités par elles-mêmes ne suffisent pas à rendre compte de son esprit ni de sa grandeur. Peut-être pourrait-on décrire les civilisations grecque ou romaine de ce point de vue intellectuel sans perdre grand-chose de ce qui fit leur importance. Mais la civilisation indienne na pas été quun grand système culturel, elle a été un immense effort religieux de lesprit humain. La différence fondamentale entre la culture indienne et la culture européenne tient au fait que la civilisation indienne a un but spirituel. Ses formes et ses rythmes, dune richesse et dune diversité prodigieuses, sont tous orientés vers ce but, et cest ce qui lui donne son caractère unique. Car même ce quelle partage avec dautres cultures, doit à cette orientation une marque doriginalité saisissante, une grandeur singulière. Laspiration spirituelle a été la force directrice de cette culture, le cur de sa pensée, sa passion dominante. Elle a non seulement fait de la spiritualité le but le plus élevé de la vie, mais elle a essayé, autant que le permettaient les conditions où se trouvait alors lhumanité, dorienter la vie tout entière vers la spiritualité. Mais une fois admises cette prépondérance du mobile spirituel, cette tentative pour spiritualiser la vie, il savéra nécessaire, du fait que la religion est la première forme spontanée, si imparfaite soit-elle, que prend lélan spirituel dans le mental humain, de couler toute pensée et toute action dans le moule religieux et dimprégner du sens religieux chaque circonstance de la vie. Il fallait répandre une vaste culture philosophico-religieuse. En réalité, la spiritualité la plus haute se meut dans de larges et libres espaces, loin au-delà de cette étape inférieure de la recherche que gouvernent la forme et le dogme religieux ; elle supporte difficilement leurs limitations, et même lorsquelle doit les admettre, elle les transcende ; elle vit dans une expérience inaccessible au mental religieux conventionnel. Mais lhomme natteint pas immédiatement à cette suprême élévation intérieure, et si demblée on lexigeait de lui, jamais il ny parviendrait. Pour commencer son ascension, il lui faut des supports, des étapes ; il réclame tout un échafaudage de dogmes, de cultes, dimages, de signes, de formes, de symboles, il demande quil lui soit permis de sabandonner un peu aux motivations claires-obscures de sa nature partagée, sur lesquelles il peut sappuyer tandis quil édifie en lui-même le temple de lesprit. Quand le temple est prêt, alors seulement peut-on retirer les supports, faire disparaître léchafaudage. La culture religieuse qui porte aujourdhui le nom dhindouisme a non seulement réalisé ce dessein, mais contrairement à certaines autres religions fondées sur un credo, ce dessein, elle en avait connaissance. Elle ne sest donné aucun nom, car elle ne sest fixé aucune limite sectaire ; elle na réclamé aucune adhésion universelle, na affirmé aucun dogme unique et infaillible, na établi aucune voie ou porte de salut étroites et exclusives ; cétait moins une croyance ou un culte quune tradition, toujours plus large : celle de lesprit humain en quête de Dieu. Immense champ de possibilités aux multiples facettes, aux multiples étapes, permettant de sédifier soi-même, de se découvrir soi-même, elle avait quelque droit de se donner le seul nom quelle connût : la religion éternelle, sanâtana dharma. Ce nest quen appréciant ce sens et cet esprit de la religion indienne à sa juste, à son exacte valeur que nous pouvons arriver à une compréhension du sens et de lesprit véritables de la culture de lInde. Or cest là, précisément, que se situe la première et déconcertante difficulté sur laquelle bute le mental occidental ; car il se voit dans lincapacité de se représenter ce quest la religion hindoue. Où, demande-t-il, est son âme ? Où est son mental, où est fixée sa pensée ? Où est la forme de son corps ? Comment peut-il exister une religion qui ne possède pas de dogmes rigides auxquels, sous peine de damnation éternelle, lhomme est tenu de croire, pas de postulats théologiques, pas même de théologie constituée, pas de croyance qui la distingue dune religion rivale ou antagoniste ? Comment peut-il exister une religion qui na ni autorité papale, ni corps ecclésiastique pour la gouverner, ni église, chapelle ou Congrégations, aucune forme religieuse contraignante imposée à tous ses adhérents, pas dadministration ni de discipline uniques ? Les prêtres hindous ne sont en effet que de simples officiants, sans la moindre autorité ecclésiastique ni pouvoirs disciplinaires, et les pandits de simples interprètes du shâstra, nullement des législateurs ou des chefs religieux. En outre, comment peut-on qualifier lhindouisme de religion alors quil admet toutes les croyances, allant jusquà autoriser une forme exaltée dathéisme et dagnosticisme, et quil permet toutes les expériences spirituelles possibles, toutes espèces daventures religieuses ? Seule la loi sociale est chose fixe, rigide, catégorique, claire et précise, et encore varie-t-elle selon les castes, les régions, les communautés. Cest la caste qui gouverne, non léglise ; mais même la caste ne peut punir un homme pour ses croyances, lui interdire lhétérodoxie ou lempêcher de suivre une nouvelle doctrine révolutionnaire ou un nouveau chef spirituel. Si elle excommunie le chrétien et le musulman, ce nest pas pour leurs croyances ou leurs pratiques religieuses, mais parce quils rompent avec la règle et lordre sociaux. On en a donc conclu quil nexiste pas de religion hindoue, mais seulement un système social hindou assorti dun lot de croyances et dinstitutions des plus disparates. Le fameux dicton selon lequel lhindouisme est une masse de traditions folkloriques barbouillée dun faible vernis métaphysique, est peut-être le jugement définitif que porte en la matière lesprit occidental superficiel. Le malentendu provient de ce que le mental indien et lintellect occidental « normal » ont de la religion des points de vue totalement différents. Le fossé qui les sépare est si vaste que seules pourraient le combler une formation philosophique très souple et une vaste culture spirituelle ; mais les formes établies de la religion et la démarche rigide de la pensée philosophique en Occident ne réservent aucune place, et noffrent même aucune chance ni à lune ni à lautre. Pour le mental indien, la partie la moins importante de la religion est son dogme ; ce qui compte, cest lesprit de la religion, non la croyance théologique. Pour le mental occidental, en revanche, cest la ferme croyance intellectuelle en un culte particulier qui est la chose primordiale. Cest lessence même de sa signification, ce qui le distingue des autres cultes. La vérité, ou la fausseté suivant notre credo dune religion dépend de la façon dont elle formule ses croyances. Si sotte et creuse soit-elle, cette notion occidentale résulte nécessairement dune fausse conception selon laquelle la vérité intellectuelle serait la plus haute, et même la seule et unique vérité. Le penseur religieux indien sait quant à lui que les vérités les plus hautes, les vérités éternelles sont des vérités de lesprit. Les vérités suprêmes ne sont ni les conclusions rigides du raisonnement logique, ni les affirmations dun credo, mais les fruits de lexpérience intérieure de lâme. La vérité intellectuelle nest que lune des portes ouvrant sur lenceinte du temple. Et du moment que la vérité intellectuelle orientée vers lInfini doit, de par sa nature même, comporter de multiples aspects, et non se limiter à un seul, les croyances intellectuelles les plus diverses peuvent toutes être également vraies, car elles reflètent les différentes facettes de lInfini. Si distantes lune de lautre soient-elles intellectuellement, elles constituent néanmoins autant dissues latérales par lesquelles le mental peut recevoir un faible rayon de la Lumière suprême. Il nest pas de religions vraies ou fausses, toutes les religions sont vraies à leur manière et à leur niveau. Chacune est lune des mille voies menant à lÉternel Un.
La religion indienne assignait à la vie humaine quatre impératifs. Tout dabord, elle inculquait au mental la foi en une conscience supérieure, un état dexistence à la fois universel et transcendant lunivers, doù provient toute chose, en quoi sans le savoir vit et se meut toute chose, et dont toute chose doit un jour ou lautre prendre conscience pour recouvrer le parfait, léternel, linfini. Ensuite, elle insufflait à la vie individuelle le besoin dune préparation intérieure par le développement et lexpérience, jusquà ce que lhomme soit prêt à faire leffort nécessaire pour croître en toute conscience en la vérité de cette existence supérieure. En troisième lieu, elle lui offrait une voie de connaissance et de discipline spirituelle ou religieuse solidement établie, bien explorée, aux embranchements multiples, et toujours plus vaste. Et enfin, à ceux qui nétaient pas encore prêts à gravir ces hautes marches, elle fournissait une organisation de la vie individuelle et collective, un cadre de discipline et de conduite personnelles et sociales, de développement mental, moral et vital grâce auxquels ils pouvaient, chacun dans ses propres limites et selon sa propre nature, avancer progressivement, jusquà ce quils soient prêts à vivre sur les hauteurs. Les trois premiers éléments sont absolument essentiels dans toute religion, mais lhindouisme a toujours également attaché une grande importance au dernier ; il na écarté aucun aspect de lexistence, prétendument profane ou étranger à la vie religieuse et spirituelle. Toutefois, la tradition religieuse indienne nest pas seulement la forme dun système socio-religieux, comme limagine futilement le critique ignorant. Si grande puisse être son importance au moment dune nouvelle orientation sociale, si obstiné soit le mental religieux conservateur dans son opposition à tout changement important ou radical, le cur de lhindouisme demeure une discipline non point sociale, mais spirituelle. En fait, nous constatons que certaines religions, le sikhisme notamment, sont inclues dans la famille védique, bien quelles aient aboli lancienne tradition sociale et en aient inventé une nouvelle, tandis que les jaïns et les bouddhistes, bien quobservant les coutumes sociales hindoues et se mariant avec des hindous, ont été traditionnellement considérés comme non-hindous, parce que leur système et leur enseignement spirituels représentaient à lorigine une négation de la vérité du Véda et rompaient avec la tradition védique. Au sein des quatre éléments constitutifs de lhindouisme, il existe des différences, majeures ou mineures, entre hindous appartenant à diverses sectes, écoles, races et communautés ; néanmoins, lunité domine à tous les niveaux dans lesprit général, le type et la forme de base, le tempérament spirituel , et cela crée dans cette vaste fluidité une immense force de cohésion et un puissant principe unificateur. Lidée centrale de toutes les religions de lInde se retrouve partout, dans tout ce que la pensée humaine a pu concevoir de plus haut. La vérité suprême de tout ce qui est, est un Être, ou une existence, au-delà du mental et des apparences physiques avec lesquels nous sommes en contact ici-bas. Au-delà du mental, de la vie et du corps, il est un Esprit, un Moi qui contient tout le fini et linfini, qui transcende les relativités, un suprême Absolu, origine et support de léphémère, un Éternel Un. Une Divinité unique, transcendante, universelle, originelle, éternelle, une Essence, Conscience, Force et Félicité divines, est la source, le contenant et lhabitant de toute chose. Lâme, la nature, la vie, ne sont quune manifestation ou un phénomène partiel de cette Éternité se percevant elle-même, de cet Éternel conscient. Mais le mental indien ne saisissait pas cette Vérité dêtre comme une simple spéculation philosophique, un dogme théologique, une abstraction contemplée par lintelligence. Ce nétait pas une idée à laquelle le penseur pouvait se complaire au cours de sa recherche, mais sans aucune portée dans la vie, ni une sublimation mystique que lhomme pouvait ignorer dans ses rapports avec le monde et la Nature. Cétait une Vérité spirituelle vivante, une Entité, un Pouvoir, une Présence à découvrir, et chacun pouvait se mettre en quête selon ses capacités, et la saisir de mille façons dans la vie et au-delà de la vie. Cette Vérité devait être vécue, il fallait même en faire lidée maîtresse de la pensée, de la vie et de laction. Reconnaître ainsi et rechercher quelque chose ou quelquun de Suprême, présent derrière toute forme, est lunique, luniverselle croyance de la religion indienne, et si elle a pris tant daspects, cest justement parce quelle était aussi vivante. Seul lInfini justifie lexistence du fini, et le fini na aucune valeur en soi, séparément, aucune existence indépendante. Si elle nest pas une illusion, alors la vie ne peut être quun Jeu divin, une manifestation de la splendeur de lInfini. Ou bien cest un moyen par lequel lâme, qui croît dans la Nature à travers dinnombrables formes et de nombreuses vies, peut approcher, toucher, sentir cet Être transcendant, cette Existence infinie et sunir à Lui par lamour, la connaissance, la foi, ladoration et, dans les uvres, par une volonté tournée vers Dieu. Ce Moi, ou cet Être existant en soi, est lunique réalité suprême ; tout le reste nest quapparence, ou nest vrai quautant quil sen remet à cela. Il sensuit que réaliser son moi et réaliser Dieu sont la grande affaire de lêtre humain vivant et pensant. Toute vie et toute pensée sont en fin de compte un moyen pour progresser vers la réalisation du moi et la réalisation de Dieu. Jamais la religion indienne na considéré que les conceptions intellectuelles ou théologiques de la Vérité suprême revêtaient une importance majeure. Poursuivre cette Vérité sous quelque concept, quelque forme que ce soit, y atteindre par lexpérience intérieure, y vivre en sa conscience, était lunique chose tenue pour indispensable. Telle école, ou telle secte, pouvait considérer que le vrai moi de lhomme était indivisiblement un avec le Moi universel ou Esprit suprême. Telle autre pouvait estimer que lhomme est un avec le Divin en essence mais différent de Lui en nature. Une troisième pouvait soutenir que Dieu, la Nature et lâme individuelle sont trois puissances dêtre éternellement différentes. Mais pour toutes, la vérité du Moi conservait une force égale ; car même aux yeux de lIndien dualiste, Dieu est le moi et la réalité suprêmes en quoi et par quoi la Nature et lhomme vivent, se meuvent et possèdent leur être ; et si vous éliminez Dieu de sa vision des choses, la Nature et lhomme perdent pour lui toute signification et toute importance. LEsprit, la Nature universelle (quon la nomme Mâyâ, Prakriti ou Shakti), et lâme dans les êtres vivants, Jîva, sont les trois vérités universellement admises par les nombreuses religions de lInde et par toutes leurs philosophies contradictoires. De même, il est universellement admis que la découverte du moi spirituel intérieur de lhomme, lâme divine en lui, et un certain contact vivant et unificateur, une unité absolue de lâme humaine avec Dieu, Moi suprême ou Brahman éternel, sont la condition de la perfection spirituelle. Libre à nous de concevoir le Divin et den avoir lexpérience en tant quAbsolu et Infini impersonnel, ou de Lapprocher, Le connaître et Le sentir comme une Personne transcendante, universelle, éternelle ; quelque voie que nous empruntions pour arriver jusquà Lui, la seule vérité qui compte dans lexpérience spirituelle, cest quIl est au cur de toute existence, que toute existence est en Lui et que Le découvrir est la grande découverte de soi. Pour le mental indien, les différences entre croyances religieuses ne sont rien autre que les diverses manières de voir le Moi, la Divinité unique en toute chose. La réalisation du Moi est la seule chose indispensable ; souvrir à lEsprit intérieur, vivre dans lInfini, être en quête de lÉternel et Le découvrir, sunir à Dieu, tels sont lidée et le but commun de la religion, tel est le sens du salut spirituel, telle la Vérité vivante qui accomplit et libère. Cette poursuite dynamique de la vérité spirituelle la plus haute, du but spirituel le plus haut, forme le lien qui unifie les religions de lInde, et, sous leurs myriades de formes, cest leur commune essence.
Ny aurait-il rien dautre à ajouter en faveur du génie spirituel de lInde ou du droit qua sa civilisation de prétendre au premier rang en tant que culture spirituelle, quun seul fait suffirait à le justifier : non seulement cette vaste, cette immense vérité spirituelle fut envisagée en Inde avec la plus grande audace, ressentie et exprimée avec une exceptionnelle intensité, approchée par toutes les voies possibles, mais on en fit consciemment la grande idée exaltante de la vie, le centre même de toute pensée, le fondement de toute religion, le sens secret et le but déclaré, ultime, de lexistence humaine. Cette vérité proclamée nest pas particulière à la pensée indienne ; elle a été perçue et recherchée par les esprits et les âmes les plus nobles dans le monde entier. Mais dans les autres pays, elle na servi de guide vivant quà quelques penseurs, à de rares mystiques ou à des natures spirituelles hors du commun. Les hommes en général nont ni compris, ni même vaguement perçu, pas même entraperçu un reflet de ce quelque chose Au-delà ; ils nont connu que les aspects grossiers, sectaires de la religion, les notions inférieures de la Divinité, ou les aspects extérieurs et terre à terre de la vie. Mais la culture indienne, par lardeur inlassable de sa vision, par luniversalité de son approche et lintensité de sa recherche, a réussi là où toutes les autres cultures ont échoué : elle a su imprimer à la religion lidéal essentiel dune véritable spiritualité, et a transmis à chaque partie du domaine religieux un vivant reflet de la vérité spirituelle la plus haute et un souffle de son influence. Rien nest plus faux que de prétendre que le mental religieux indien en général na rien saisi des vérités spirituelles ou métaphysiques les plus hautes de la religion indienne. Et cest un pur mensonge, ou une méprise obstinée, de dire quil na jamais vécu que dans des manifestations extérieures rites, croyances et formules désuètes. Bien au contraire, les vérités métaphysiques de la religion indienne, sous laspect général de leurs idées, ou par une représentation intensément poétique et dynamique, ont été gravées dans la mentalité générale du peuple. Les idées de Mâyâ, de Lîlâ, de la divine Immanence, sont aussi familières à lhomme de la rue ou à ladorateur dans son temple quau philosophe dans sa réclusion, au moine dans son monastère et au saint dans son ermitage. La vérité spirituelle quelles reflètent, la profonde expérience quelles indiquent, ont imprégné la religion, la littérature, lart, et jusquaux chants populaires religieux de tout un peuple. Il est vrai que la masse des hommes réalise ces choses plus volontiers par la ferveur dévotionnelle que par un effort laborieux de la pensée, mais il ne peut quen être ainsi il doit en être ainsi, puisque le cur de lhomme est plus proche de la vérité que son intellect. Il est également vrai que la tendance à trop insister sur les manifestations extérieures a toujours été présente et quelle a contribué à obscurcir la motivation plus profonde de lesprit; mais ceci nest pas particulier à lInde, cest là une faiblesse générale de la nature humaine, non moins évidente, et peut-être même plus évidente en Europe quen Asie. Il est vrai que cest grâce à cette lignée ininterrompue de saints et de penseurs religieux, de sannyâsîs illuminés, que la réalité profonde a pu survivre et résister au poids mortel de la forme, du cérémonial et du rituel. Mais une chose est certaine : jamais ces messagers de lesprit nont fait défaut, et, fait plus significatif encore, jamais non plus ne sest perdue, dans la mentalité du peuple, cette joyeuse disponibilité à écouter leur message. Ce sont les âmes ordinaires, involuées dans la matière, ce sont les esprits extérieurs qui, en Inde comme partout ailleurs, forment la majorité. Aussi, du haut de son savoir, le critique européen a beau jeu doublier ce trait commun à notre humanité et de traiter cette tendance comme un péché original de la mentalité indienne ! Mais au moins le peuple indien, y compris les « masses ignorantes », se distingue par le fait que, grâce à des siècles de formation, il est plus proche des réalités intérieures, en est séparé par un voile dignorance universelle moins épais, et peut plus facilement que la masse des hommes, ou même que les élites cultivées du monde entier, avoir un aperçu, ne fût-ce que sur un plan vital, de Dieu et de lEsprit, du moi et de léternité. Où ailleurs quen Inde le difficile, laustère, le haut enseignement du Bouddha aurait-il pu si rapidement semparer de la mentalité du peuple ? Où les chants dun Toukârâm, dun Râmprasâd, dun Kabîr, où les gourous sikhs et les invocations des saints tamouls, avec leur brûlante dévotion mais aussi leur profonde pensée spirituelle, auraient-ils pu aussi vite trouver un écho et former une littérature religieuse populaire ? Cette forte pénétration ou ce caractère proche, familier de la tendance spirituelle, laisance avec laquelle le mental dune nation tout entière peut se tourner vers les réalités les plus hautes, sont le signe et le fruit dune culture séculaire, authentique, toujours vivante et hautement spirituelle. Pour le mental européen, la diversité infinie de la philosophie et de la religion indiennes paraît interminable, déroutante, vaine, épuisante ; il est incapable de voir la forêt tant la végétation est riche et luxuriante ; devant la multiplicité de ses formes, la vie spirituelle commune lui échappe. Mais comme la pertinemment noté Vivékânanda, cette diversité infinie est le signe même dune très haute culture religieuse. Le mental indien a toujours été conscient que le Suprême est lInfini ; dès les débuts de lâge védique, il a perçu que lInfini doit nécessairement se présenter à lâme dans la Nature sous des aspects infiniment variés. La mentalité occidentale a longtemps entretenu lidée arrogante et totalement illogique dune religion unique pour toute lhumanité, une religion universelle de par la force même de son étroitesse, un seul ensemble de dogmes, un seul culte, un seul rituel, une seule armée dinterdits et dinjonctions, un seul corps ecclésiastique. Ce sectarisme absurde caracole à la ronde, posant pour la seule vraie religion, que tous doivent adopter sous peine dêtre persécutés par les hommes ici-bas et, dans les autres mondes, rejetés par lEsprit ou férocement châtiés par Dieu pour léternité. Cette grotesque création de la déraison humaine, origine de tant dintolérance, de cruauté, dobscurantisme et de fanatisme belliqueux, na jamais pu simplanter solidement dans la libre et souple mentalité indienne. Les hommes ont partout les mêmes défauts, et létroitesse, lintolérance, surtout en matière de pratique religieuse, ont également sévi en Inde et y sévissent encore. Il y eut bon nombre de violentes controverses théologiques, de sombres querelles de sectes prétendant à la suprématie spirituelle et à la plus haute connaissance ; parfois même, particulièrement dans le Sud, lors dune période de conflit religieux aigu, lInde connut de brèves flambées de tyrannie militante et des persécutions mutuelles, et parfois mortelles. Mais elles demeurèrent localisées et natteignirent jamais lampleur quelles connurent en Europe. Le plus souvent, lintolérance ne dépassa pas le cadre des affrontements polémiques mineurs, de la contestation sociale et de lostracisme ; très rares furent les cas où fut transgressée la limite au-delà de laquelle souvre le champ des plus atroces persécutions, de cette barbarie dont la trace hideuse et sanglante marque lhistoire religieuse de lEurope. En Inde, par contre, sest toujours manifestée la perception salutaire dune intelligence spirituelle plus haute et plus intègre ; la religion indienne a toujours su percevoir que les mentalités, les tempéraments, les affinités intellectuelles sont dune infinie diversité, et quil faut donc accorder à chaque individu une entière liberté de pensée et de culte dans son approche de lInfini. LInde reconnaissait lautorité de lexpérience spirituelle et de la connaissance, mais elle reconnaissait davantage encore la nécessité dune diversification de cette expérience et de cette connaissance. Même aux jours du déclin, lorsque lautorité, dans de trop nombreux domaines, se figea dans son intransigeance, lInde demeura fidèle à cette perception salutaire : lautorité ne pouvait être unique, mais diversifiée au contraire. Lesprit religieux était toujours en éveil, toujours prêt à reconnaître toute lumière nouvelle susceptible denrichir lancienne tradition. La civilisation indienne na pas poussé jusquà leurs ultimes conséquences les libertés politiques et sociales de ses débuts cette grandeur dans la liberté, cette audace dans lexpérimentation appartiennent à lOccident ; par contre, sur le plan religieux, comme en bien dautres domaines, une absence de contrainte dans la pratique et une totale liberté de pensée ont de tout temps figuré parmi ses traditions. En Inde, lathée et lagnostique nont jamais été persécutés. Le bouddhisme et le jaïnisme, considérés comme des religions non orthodoxes, ont pu se voir dénigrées ; mais elles pouvaient cohabiter librement avec les croyances et les philosophies orthodoxes. Dans sa soif de vérité, lInde leur donnait toutes leurs chances, mettait à lépreuve toutes leurs valeurs ; et ce qui de leur vérité était assimilable trouvait sa place dans la continuité générale et sans cesse élargie de son expérience spirituelle. Cette continuité séculaire, on y veillait avec soin, tout en admettant la lumière venue de tous les horizons. Ultérieurement, les saints qui atteignirent à une certaine fusion des enseignements hindou et islamique furent spontanément et aussitôt reconnus comme chefs de la religion hindoue même, comme il advint parfois, lorsquils étaient musulmans, autant par leur naissance que par leur point de vue. Le yogi proposant une nouvelle voie de yoga, le maître religieux fondant un nouvel ordre, le penseur élaborant une nouvelle formule de la multiple vérité de lexistence spirituelle, pouvaient, sans rencontrer dobstacles sérieux, se livrer à leur enseignement, ou à leur prosélytisme. Tout au plus se heurtaient-ils à lopposition du prêtre ou du pandit, instinctivement dressés contre tout changement ; il nétait alors que de patienter jusquà ce quà la longue ce nouvel élément soit accepté dans le corps souple et disponible de la religion nationale, et dans son ordre toujours plastique. Quil dût y avoir un ordre spirituel solide accompagné dune liberté spirituelle sans entraves a toujours été ressenti comme une nécessité, mais on y pourvoyait de mille manières et non suivant un procédé unique, officiel, extérieur ou artificiel. Il y avait tout dabord, à la base, la reconnaissance dun nombre sans cesse croissant décritures autorisées. Certaines de ces écritures, la Guîtâ notamment, jouissaient dune autorité universelle ; dautres relevaient plus particulièrement de certaines sectes ou écoles : lautorité des Védas, par exemple, était jugée absolue, celle des autres écritures, relative. Cependant, la plus grande liberté dinterprétation était admise, ce qui évita quaucune de ces Écritures ne fût transformée en un instrument de tyrannie ecclésiastique ou en la négation même de la liberté du mental et de lesprit humains. Lordre sappuyait en outre sur le pouvoir de la famille et de la tradition communautaire, kouladharma, persistant mais non immuable. Troisième instrument, lautorité religieuse des brâhmanes ; en tant quérudits, dans un rôle beaucoup plus important et plus respecté que celui auquel le prêtre officiant pouvait prétendre car lInde naccordait pas grande considération à la prêtrise , ils étaient les interprètes de la tradition religieuse et constituaient un solide pouvoir conservateur. Et enfin, élément le plus caractéristique, le plus puissant, lordre était maintenu par la succession des gourous et des maîtres spirituels, paramparâ, qui préservaient la continuité de chaque système spirituel et le transmettaient de génération en génération, mais qui, contrairement au prêtre ou au pandit, avaient également le pouvoir denrichir librement sa signification et de développer sa pratique. Une continuité non pas rigide, mais mouvante et vivante, telle était la caractéristique du mental intérieur religieux de lInde. Lévolution de la religion vishnouïte dès ses tout débuts, les saints et les maîtres qui sy sont succédés, les développements marquants apportés successivement par Râmânouja, Madhwa, Chaïtanya, Vallabhâchârya, et les récents mouvements de renaissance qui surgissent après une période de dépérissement et de fossilisation, sont un remarquable exemple de ce puissant mélange entre une continuité séculaire et une tradition établie dune part, et la possibilité dune puissante, dune vivifiante transformation dautre part. La fondation de la religion sikh, sa longue lignée de gourous, et la nouvelle direction, la nouvelle forme que lui a imprimée le gourou Govind Singh au sein de linstitution démocratique de la Khâlsâ, en sont un exemple plus frappant encore. Le Sangha bouddhique et ses conseils, la création par Shankarâchârya dune sorte dautorité pontificale divisée, autorité qui sest transmise de génération en génération durant plus de mille ans et qui, même de nos jours, nest pas complètement caduque, la Khâlsâ sikh, ladoption par les sectes modernes réformatrices dune structure nommée Samâj, indiquent une tentative pour établir un ordre homogène et rigoureux. Il convient cependant de noter que, même lors de ces tentatives, la liberté, la souplesse et la vivante sincérité de lesprit religieux de lInde lui ont toujours évité dinstituer quoi que ce soit qui pût ressembler aux ordres ecclésiastiques démesurés et aux hiérarchies despotiques qui, en Occident, se sont efforcés dimposer la tyrannie de leur joug obscurantiste à la liberté spirituelle de lhumanité. La présence conjuguée, dans tout domaine de lactivité humaine, de linstinct dordre et de linstinct de liberté, est toujours le signe dune grande aptitude naturelle dans ce domaine ; or comment ne pas reconnaître quun peuple qui a su préserver ainsi une infinie liberté de culte tout en maîtrisant le processus évolutif de la religion, possède une vaste ouverture sur ce plan, et comment lui en refuser linévitable fruit : une grande culture spirituelle, ancienne et toujours vivante. Ce sont cette absolue liberté de pensée et dexpérience, et lapport dune structure suffisamment flexible et diversifiée pour garantir cette liberté mais à la fois suffisamment solide pour permettre une évolution harmonieuse et puissante, qui ont donné à la civilisation indienne cette religion admirable et apparemment éternelle avec la merveilleuse richesse de ses philosophies aux multiples points de vue, de ses sublimes écritures, de ses profonds ouvrages religieux, de ses religions qui approchent léternel par toutes les voies de son infinie Vérité, de ses systèmes de yoga basés sur une discipline psycho-spirituelle et sur la découverte du moi, de ses formes, symboles et cérémonies suggestifs, toutes choses qui contribuent si puissamment à former le mental au cours des étapes du développement qui mène à la quête de Dieu. Sa structure, suffisamment solide pour que lesprit de tolérance et dintégration ne la mettent pas en péril, sa vigueur, son ardeur, sa profondeur et la diversité de ses expériences, le fait quelle ne souffre pas, comme en Europe, du divorce anti-naturel entre science et connaissance de ce monde dune part, et religion de lautre, le fait quelle ait su concilier les revendications de lintellect et celles de lesprit, quelle ait témoigné dune telle endurance et dune irrépressible faculté de renouveau, en font aujourdhui le plus remarquable, le plus riche et le plus dynamique des systèmes religieux. Au dix-neuvième siècle, les vagues formidables du nihilisme et du scepticisme lont frappée de plein fouet, mais elles nont pu détruire les puissantes assises de sa connaissance spirituelle. Brièvement perturbée, surprise et secouée par cet assaut, à une époque où la force vitale de la nation traversait sa plus profonde dépression, lInde sest ressaisie presque aussitôt et a réagi par une nouvelle flambée dactivité spirituelle, de recherche, dassimilation, par un nouvel effort formateur. Une grande, une nouvelle vie est visiblement en gestation, une évolution plus dynamique encore, une puissante marche en avant vers les infinités inépuisables de lexpérience spirituelle. Cette plasticité protéiforme du culte et de lexpérience spirituelle est le signe inné de sa vérité, de sa vivante réalité, de la sincérité illimitée de sa quête et de ses découvertes ; mais pour la mentalité européenne, cette plasticité est justement la pierre dachoppement, lobstacle sur lequel elle bute constamment. Dans le domaine religieux, elle est accoutumée aux définitions rigides et appauvrissantes, aux exclusions sans appel ; elle ne se soucie que de lidée extérieure, de lorganisation, de la forme. Pour lOccident, la religion signifie une croyance précise formulée par lintellect logique ou théologique, un code de conduite moral impératif, un lot dobservances et de cérémonies, une solide organisation ecclésiastique. Une fois lesprit bien à labri dans cette prison, protégé par ces chaînes, on y tolère certaines ferveurs émotionnelles, voire une quête mystique pas trop ardente, à condition de ne pas dépasser les limites de la raison ; mais tout compte fait, mieux vaut peut-être se passer de ces dangereuses épices cest plus sûr. Nourri de ces idées, le critique européen arrive en Inde, et le voilà frappé par la masse et la complexité immenses dun culte polythéiste couronné par une foi en le seul Infini. Alors, il simagine que cette foi est identique au panthéisme intellectuel stérile et abstrait de lOccident et, saccrochant à ses préjugés, il lui applique les idées et les définitions de son propre mode de pensée. Cette imposition illégitime a faussé en grande partie la valeur des conceptions spirituelles indiennes et même, malheureusement, le jugement que lInde « cultivée » porte sur elles. Et dès que notre religion échappe aux normes quil sest fixées, lincompréhension, le dénigrement et la condamnation dédaigneuse viennent aussitôt au secours de notre critique. Le mental indien, au contraire, est rebelle aux exclusions intolérantes ; car dès lorigine, sa puissante intuition et ses expériences intérieures lui ont fait don de ce vers quoi le mental occidental se dirige enfin de nouveau, non sans tâtonnements ni difficultés : la conscience et la vision cosmiques. Car sil voit lUn sans second, il admet aussi la dualité de lEsprit et de la Nature, accorde une place à ses multiples trinités, à ses millions daspects. Alors même quil se concentre sur un seul aspect limité de la Divinité et semble ne contempler que cela, il conserve encore instinctivement, à larrière-plan de sa conscience, le sens du Tout et lidée de lUn. Innombrables sont les objets de son culte, mais par-delà la multitude des divinités, il perçoit lunité du Suprême. Cette faculté synthétique nest pas lapanage des mystiques ou dune élite cultivée, ou de philosophes nourris aux sublimités du Véda ou du Védânta. Il imprègne le mental populaire qui sest nourri des pensées, des images, des traditions, des symboles culturels des Pourânas et du Tantra ; car ce ne sont là que des représentations tangibles ou de vivants symboles du monisme syncrétique, de la vision de lUn aux multiples visages, du vaste universalisme cosmique des écritures védiques.
La religion indienne sest fondée sur la conception dun Suprême hors du Temps, sans nom ni forme ; mais elle na pas cru devoir, comme les monothéismes plus étroits et obscurs des peuples plus jeunes, nier ou abolir tous les noms, formes, pouvoirs et personnalités intermédiaires de lÉternel et Infini. Un monisme incolore ou un pâle théisme transcendantal nont jamais été son premier ni son dernier mot. Le Dieu unique est adoré comme le Tout, car tout dans lunivers est lui, ou bien est formé de son être ou de sa nature. Pour autant, la religion indienne nest pas un panthéisme ; car au-delà de cette universalité, elle reconnaît lÉternel supracosmique. Le polythéisme indien nest pas le polythéisme populaire de lancienne Europe, car en Inde ladorateur des multiples dieux sait fort bien que toutes ses divinités sont des formes, des noms, des personnalités, des pouvoirs de lUn ; que ses dieux sont issus de lunique Pourousha, ses déesses les énergies de la Force divine unique. Même les coutumes religieuses qui sapparentent le plus à une forme populaire de théisme, comportent quelque chose de plus, car elles nexcluent pas, mais admettent au contraire les multiples aspects de Dieu. Le culte des images nest pas lidolâtrie dun mental barbare ou sous-développé, car les plus ignorants savent que limage est un symbole et un support quils peuvent rejeter lorsque son usage est périmé. Les formes religieuses plus récentes, et plus profondément marquées par la pensée islamique, notamment le culte de Nânak pour lUn hors-du-temps, Akâla, et les croyances actuelles, réformatrices, nées sous linfluence de lOccident, prennent leurs distances vis-à-vis du monothéisme occidental ou sémitique limité. Tournant irrésistiblement le dos à ces conceptions immatures, elles sorientent vers la vérité insondable du Védânta. Le vishnouïsme et le shivaïsme insistent sur la divine personnalité de Dieu et sur le caractère profondément humain de sa relation avec lhomme, car telle est pour eux la Vérité la plus dynamique ; mais ces religions ont dautres aspects, et pour elles la divine Personnalité nest pas seulement ce Dieu personnel, cet humain magnifié de lOccident. Aucune des définitions habituelles de lintellect occidental ne peut décrire la religion indienne. Globalement, elle a su accomplir, en toute liberté et avec une grande tolérance, la synthèse de tous les cultes et de toutes les expériences spirituelles. Observant la Vérité unique sous tous ses aspects, elle nen a exclu aucun. Elle ne sest donné aucun nom, ne sest limitée à aucune distinction. Elle a laissé chaque culte et chacune de ses multiples sectes choisir sa propre appellation, mais elle-même est demeurée sans nom ni forme, universelle, infinie, comme le Brahman de sa quête millénaire. Bien quelle se distingue de façon frappante des autres croyances par ses Écritures, ses cultes et ses symboles traditionnels, fondamentalement elle na rien dune religion consacrée ; cest un système de culture spirituelle vaste et multiforme, qui ne cesse de sunifier, de progresser et de sélargir [1]. Il importe de souligner ce caractère synthétique et cette unité englobante du mental religieux indien, sinon la signification de la vie et de la culture de ce pays nous échapperont complètement. Il faut reconnaître cette largeur desprit, cette plasticité ; alors seulement pourrons-nous mesurer leffet global que ce caractère a produit sur la vie collective et individuelle. Et si lon nous demande : « Mais après tout, quest-ce que lhindouisme ? Quenseigne-t-il ? Que met-il en pratique ? Quels sont ses éléments communs ? », nous répondrons que la religion indienne repose sur trois idées de base, ou plutôt sur trois principes essentiels issus de la plus haute et de la plus vaste expérience spirituelle. Tout dabord, lidée de lExistence Une enseignée par le Véda, à laquelle les sages ont donné différents noms : lUn sans second des Oupanishads, qui est Tout ce qui est et au-delà de tout ce qui est ; le Permanent des bouddhistes ; lAbsolu des illusionnistes ; le Dieu suprême ou Pourousha des théistes, qui tient en son pouvoir lâme et la Nature en un mot lÉternel, lInfini. Tel est le premier fondement commun ; mais lintelligence humaine peut lexprimer, et lexprime, en des formules sans nombre. Découvrir, approcher intimement, sunir sous quelque forme et à quelque degré que ce soit avec ce Permanent, cet Infini, cet Éternel, voilà le sommet et leffort ultime de son expérience spirituelle. Tel est le premier credo universel du mental religieux de lInde. Admettons ce fondement sous une formule ou une autre, poursuivons ce but spirituel par lune des mille voies reconnues en Inde, ou même par nimporte quelle voie nouvelle qui en dérive, et nous voilà au cur même de cette religion. Et nous tenons là son deuxième principe fondateur : les chemins par lesquels lhomme peut approcher lÉternel et Infini sont innombrables. LInfini est fait de multiples infinités et chacune de ces infinités est en soi lÉternel. Et ici-bas, dans les limites du cosmos, Dieu se manifeste et saccomplit en ce monde par des voies multiples, mais chacune est la voie de lÉternel. Car en chaque fini nous pouvons découvrir lInfini, et à travers toute chose, qui en est la forme et le symbole, approcher lInfini. Toutes les puissances cosmiques sont des manifestations de lUn, toutes les forces sont des forces de lUn. Les dieux à luvre derrière les phénomènes de la Nature doivent être perçus et adorés comme des pouvoirs, des noms, des personnalités de la Divinité unique. Une Conscience-Force infinie, une énergie, une Volonté ou une Loi exécutives, Mâyâ, Prakriti, Shakti ou Karma, se tient derrière tous les événements, que ceux-ci nous semblent bons ou mauvais, justes ou injustes, heureux ou malheureux. LInfini crée, et il est Brahmâ ; il préserve, et il est Vishnou ; il détruit ou réabsorbe en lui-même, et il est Roudra ou Shiva. Lénergie suprême et bienfaisante qui préserve et protège, est la Mère du monde, Lakshmî ou Dourgâ, ou en est lexpression. Bienfaisante même sous le masque de la destruction, elle est Chandî ou Kâlî, la Mère au sombre visage. Assumant la forme de ses qualités, la Divinité unique se manifeste en des divinités et sous des noms multiples. Le Dieu de lamour des vishnouïtes, le Dieu du pouvoir divin des shâktas, sont en apparence deux divinités différentes ; mais en vérité ils sont la Divinité unique et infinie sous divers visages [2]. Il est possible dapprocher le Suprême à travers chacun de ces noms, chacune de ces formes, dans la connaissance ou dans lignorance ; car à travers, ou au-delà de ceux-ci, nous pouvons parvenir enfin à lexpérience suprême. De nombreux croyants se sont modernisés et, par une sorte de compromis intellectuel avec le rationalisme matérialiste moderne, ont aujourdhui tendance à justifier ces choses en les faisant passer pour des symboles. Mais pour lancienne mentalité religieuse de lInde il est important de le noter , elles nétaient pas seulement des symboles, mais des réalités de ce monde, même si, pour lillusionniste, ce nétaient que des réalités du monde de Mâyâ. Pour sa connaissance spirituelle et psychique, il ny avait pas dabîme infranchissable entre la plus haute existence imaginable et notre existence matérielle, comme sil sétait agi de contraires sans aucun rapport. Elle percevait dautres plans de conscience et dexpérience psychologiques et, à ses yeux, les vérités de ces plans supraphysiques nétaient pas moins réelles que les vérités extérieures du monde physique. Lhomme commence par approcher Dieu selon sa nature psychologique et sa capacité de vivre une expérience plus profonde, swabhâva, adhikâra. Le niveau de Vérité, le plan de conscience quil peut atteindre, est déterminé par son stade évolutif intérieur, doù la diversité du culte ; mais les composantes cultuelles ne sont pas que des structures imaginaires, des inventions de prêtres ou de poètes : ce sont les vérités dune existence supraphysique intermédiaire entre la conscience du monde physique et la supraconscience ineffable de lAbsolu. La troisième idée, la plus grosse de conséquence à la base de la religion indienne, est aussi celle qui a leffet le plus puissant sur la vie spirituelle intérieure : si la conscience universelle peut approcher le Suprême, ou le Divin, en perçant à travers la Nature tout entière, intérieure aussi bien quextérieure, chaque âme individuelle peut aussi Latteindre, trouver Cela en elle-même, en son cur spirituel où se trouve ce quelque chose qui est profondément uni à lExistence divine unique, ou lui est en tout cas intimement relié. Pour la religion indienne, lessentiel est que nous puissions croître et vivre de telle sorte que nous émergions de lIgnorance qui cache à notre mental et à notre vie cette conscience-de-soi, et devenions conscients de la Divinité en nous-mêmes. Ces trois éléments réunis constituent lintégralité de la religion hindoue, sa signification la plus profonde et, sil est besoin dun credo, son credo. Sri Aurobindo © Buchet Chastel
Notes :
[2] Cette explication du polythéisme indien nest pas une invention moderne en réponse aux reproches de lOccident ; elle est explicitement énoncée dans la Guîtâ ; remontant plus loin encore dans le passé, elle est le sens même des Oupanishads ; depuis la plus haute antiquité, elle a été clairement proclamée, et en autant de mots, par les poètes « primitifs » (en réalité les profonds mystiques) du Véda (Note de lauteur). |