
LA STATUAIRE DE L'INDE ANCIENNE
Extrait dun des chapitres sur lart
dans
Les Fondements de la culture indienne, de Sri
Aurobindo.
Ce
qui jaillit des Upanishads en pensées inspirées, ce que
le Mahabharata et le Ramayana traduisent par une peinture de la vie,
lancienne sculpture de lInde lincarne en des formes
visibles. Tout comme larchitecture, cette sculpture a pour origine
une réalisation spirituelle, et ce quelle exprime et crée
au plus haut delle-même, cest lesprit dans la
forme, lâme dans le corps... Quelque chose de cette intention
plane sur toute la statuaire, toujours présent, toujours suggéré,
même lorsque cela ne domine pas lesprit du sculpteur. Il
en va donc de la sculpture comme de larchitecture : nous devons
laborder dune façon différente, la regarder
et la sentir dune façon différente, et, pour voir,
plonger en nous-mêmes plus profondément que ne nous y invite
lart européen, où limagination reste davantage
en surface. Les dieux olympiens de Phidias sont des êtres humains
grandis et sublimés, quun certain calme divin de type impersonnel
ou universel, préserve des limitations humaines ; dans les autres
uvres, on voit des héros, des athlètes, des incarnations
féminines de la beauté, et, sexprimant par la beauté
idéalisée du corps humain, la représentation sereine
et mesurée dune idée, dune action ou dune
émotion. Les dieux de la sculpture indienne, eux, sont des êtres
cosmiques. Ils incarnent un grand pouvoir spirituel, une idée
ou une action spirituelle, une vérité psychique secrète,
la forme humaine nétant que le véhicule de cette
vérité, le moyen dexpression. Tout ce que peut représenter
la figure humaine, toutes les possibilités quelle offre
visage, mains, position des membres, équilibre et orientation
du corps, chaque accessoire, tout doit être empreint du
sens intérieur, favoriser son émergence, soutenir le rythme
de limpression générale ; en est écarté
tout ce qui nuit au projet principal, en particulier toute insistance
sur ce que le corps humain peut suggérer de simplement vital
ou physique, dextérieur ou dordinaire. Mettre en
valeur non pas la beauté idéale physique ou émotionnelle,
mais la beauté ou la signification spirituelle la plus haute
dont soit capable la forme humaine, voilà ce que se propose cette
création. Son thème, cest lêtre divin
en nous. Son idée et son secret, cest de représenter
lâme par le corps.
Cest
pourquoi, devant cet art, il nest pas suffisant de le regarder
et dy répondre avec sa perception esthétique et
son imagination, il faut encore chercher ce que la forme porte en elle-même,
et même poursuivre, à travers elle et derrière elle,
le chemin quelle a ouvert sur linfini. Dans son aspect hiératique
ou religieux, la sculpture indienne est intimement liée aux expériences
de la méditation et de ladoration ces expériences
profondes de notre découverte intérieure et que notre
critique qualifie avec mépris d« hallucinations yoguiques
». Chercher la réalisation de lâme est sa méthode
de création : chercher la réalisation de lâme
doit être notre façon de répondre et de comprendre.
Et même lorsquil sagit de personnages humains, le
même but, la même vision intérieure dirige le travail
du sculpteur. La statue dun roi ou dun saint ne doit pas
seulement donner lidée dun roi ou dun saint,
ou dépeindre une action dramatique, ou tailler un personnage
dans la pierre, mais plutôt donner corps à un état
ou une expérience dâme, une qualité dâme
plus profonde : suggérer par exemple, non lémotion
extérieure du saint ou du fidèle en présence de
la divinité adorée, mais laspect intérieur,
ladoration extasiée de son âme, sa rencontre avec
le divin. Telle est la tâche particulière que se fixa le
sculpteur indien...
Une
fois ce critère admis, on ne saurait trop louer la sculpture
indienne pour sa compréhension profonde de tout ce que cela impliquait.
On ne saurait trop la louer pour le talent avec lequel elle sacquitta
de cette tâche, et pour la grandeur et la beauté suprêmes
de ses chefs-duvre. Prenons par exemple les grands Bouddhas
non ceux de lécole Gandhara, mais les personnages
divins ou assemblées divines des grottes-cathédrales ou
des temples , les plus beaux bronzes du Sud, dépoque
plus récente, ... ou encore le Kalasamhara, les Nataraja. Quil
sagisse de conception ou dexécution, jamais main
dhomme na réalisé une uvre plus grande
et plus raffinée dautant plus grande quelle
obéit à une vision esthétique spiritualisée.
Limage du Bouddha réussit à exprimer linfini
dans une image finie ; avoir su incarner le calme illimité du
Nirvana dans une forme et un visage humain nest certes pas une
prouesse négligeable ni luvre de barbares. Et si
le Shiva Kalasamhara est luvre suprême, ce nest
pas seulement à cause de la majesté, la puissance, la
force calme du contrôle, la dignité et la souveraineté
que cette figure, dans son esprit comme dans sa pose, incarne dans le
visible cela ne représente au mieux que la moitié
de la réussite. Cest bien davantage à cause de cette
concentration de passion divine lEsprit vainqueur du temps
et de lexistence que lartiste a su représenter
dans les yeux, le front, la bouche et tous les traits du visage, quil
a su renforcer subtilement par des suggestions, non pas émotionnelles
mais spirituelles, émanant de chaque partie du corps de la divinité,
et par le rythme de son inspiration déversé dans toute
luvre. Et que dire de la maîtrise, du génie
merveilleux avec lesquels sont rendus le mouvement cosmique et la joie
de la danse de Shiva, que dire du bonheur avec lequel la position de
chaque partie du corps fait ressortir le sens symbolique, que dire de
lintensité et de labandon extatiques du mouvement
lui-même, ce qui nexclut pas une juste retenue, que dire
des variations subtiles de chaque élément du thème
commun dont ces maîtres sculpteurs eurent lidée saisissante
? Les images se succèdent, et que ce soit dans les grands temples
ou dans les fragments que le temps a épargnés, cest
partout le même art, la même noblesse, le même génie,
à luvre dans une tradition aux styles multiples.
Nous retrouvons partout lidée spirituelle profonde, fermement
ancrée, inlassablement exprimée dans chaque courbe, ligne
ou volume, dans la main et les membres, dans cette pose suggestive ou
ce rythme éloquent.
Sri
Aurobindo
Les Fondements de la culture indienne, pages
317 à 319

LE TEMPLE
INDIEN :
UN
APPEL ET UNE ASPIRATION À L'INFINI
Larchitecture
indienne sacrée, quelle quen soit lépoque,
le style ou la vocation, remonte à quelque chose dinfiniment
ancien ; quelque chose qui a presque complètement disparu, sauf
en Inde, qui appartient au passé et qui, pourtant, chose difficile
à admettre pour un esprit rationaliste, possède un avenir
; quelque chose qui va nous revenir qui déjà commence
à nous revenir , quelque chose qui appartient au futur.
Un temple indien, quelle que soit sa divinité tutélaire,
est en sa réalité la plus intime un autel élevé
au Moi divin, une demeure de lEsprit cosmique, un appel et une
aspiration à lInfini. Cest en tant que tel et à
la lumière de cette vision, de cette conception, quil doit
initialement être compris, et tout le reste doit être vu
dans ce cadre et dans cette perspective ; alors seulement peut-on vraiment
comprendre. Aucun il, si vif, si exercé soit-il, aucune
intelligence esthétique, si épanouie, si sensible soit-elle,
ne peuvent arriver à cette compréhension sils sattachent
à une conception hellénisée de la beauté
rationnelle, ou sils senferment dans une interprétation
matérialiste ou intellectuelle, et ne peuvent souvrir à
la signification de ce sublime message en répondant, par empathie,
à une certaine impression de la conscience cosmique, une certaine
révélation du Moi spirituel supérieur, une certaine
suggestion de lInfini. Simples mots pour lintellect, ces
réalités-là le Moi spirituel, lEsprit
cosmique, lInfini sont non point rationnelles mais suprarationnelles,
ce sont des présences éternelles. Elles ne sont visibles,
perceptibles, familières, quà une intuition, une
révélation au plus profond de notre moi intérieur.
Un art qui en fait son point de départ, son principe fondamental,
ne peut que nous offrir ce quil possède naturellement :
leur proximité, leur contact, leur épanouissement spontané,
grâce à une intuition, une révélation qui
en nous y fait écho, dans notre âme et notre moi. Cest
bien cela quil faut venir y chercher, et non la satisfaction dune
tout autre exigence, quête dune différente forme
dimagination, dun sens plus étroit et plus superficiel.
Sri Aurobindo
Les Fondements de la culture indienne, pages 299 à 300
© Buchet/Chastel. Pierre Zech
éditeur, Paris 1997

