Quelle
est limportance de Bénarès pour les hindous ?
Bénarès
est un endroit où tous les dieux habitent. Lord Shiva a son domaine
sur le mont Kailash, mais il a établi ses quartiers généraux
à Bénarès.
En raison de la présence
de Shiva et des 330 millions de dieux ici, tout le monde vient chercher
le salut dans cette ville. Ceux qui meurent à Bénarès
sont libérés du cycle des réincarnations.
Cest
aussi lendroit où le Gange rejoint la cité et lui
donne la lumière. Ceux qui sentent cela, qui se sont réalisés
dans cet endroit, ont reçu la lumière, ils ont trouvé
Kashi [Kashi, « la lumineuse », autre nom de Varanasi [1]].
Ici, deux rivières
se rejoignent, Varuna et Asi, ce sont elles qui ont donné le
nom ancien de Bénarès, Varanasi.
Cette ville est le
point culminant où se rencontrent toutes les castes, toutes les
religions, toutes les croyances, toutes les nationalités et toutes
les formes de vie. Nous navons pas une société hiérarchique,
ni dans la religion ni dans les institutions.
On compte douze systèmes
philosophiques dans lhindouisme. Six dentre eux sappellent
« yastic darshan ». Ils parlent de Dieu. Les autres
sappellent « nastic darshan » et ne parlent
pas de Dieu. Cette diversité se rencontre dans le Gange. Le fleuve
est le grand égalisateur. Il procure le bonheur, le bien-être
pour tout le monde, pour tout ce qui vit, en dépit de toutes
les différences.
Le rishi Sankarâchârya
dit aussi : « Dans ce monde où tout est mouvement,
où tout est illusion, où rien nest permanent, seules
quatre choses donnent un sens : vivre à Bénarès,
vivre entouré de personnes nobles, prendre un bain dans le Gange
et honorer le dieu Shiva. »
Cette cité et ce fleuve procurent
le salut de lâme et la libération totale.
Remarquez-vous des changements dans le comportement
religieux des dévots ?
Jai commencé
ma vie religieuse en 1951. Depuis cette époque, la ville a beaucoup
changé. Déjà physiquement, il y a beaucoup plus
dhabitants. Plus de la moitié des maisons anciennes, des
jardins et des étangs ont disparu. Le long des ghâts, les
activités non religieuses ont beaucoup augmenté. Ce sont
les changements perceptibles.
Les croyants, les rites ont-ils changé?
Le nombre de personnes
qui vont au temple, qui assistent aux fêtes et aux cérémonies
religieuses est en perpétuelle augmentation. Linsécurité
de notre monde entraîne une plus grande pratique religieuse, un
plus grand besoin de se connecter aux pratiques traditionnelles.
Tous les jours, le
long des 7 kms de ghâts, il y a environ 60 000 personnes qui prennent
un bain rituel, mais, sur ce nombre-là, peut-être ny
en a-t-il que 2000 qui ne peuvent vivre ailleurs, qui ont réellement
besoin du Gange. Pour ces 2000 croyants le Gange est au centre de leur
vie. Ils vivent selon la tradition de foi et denseignement hindoue.
Ces gens-là sont très spéciaux, ils ne pourraient
pas sadapter au monde moderne. Il ny a pas de place pour
eux. Ce sont comme des extra-terrestres. Ils se cherchent.
Cest triste à
dire, mais désormais, dans notre pays, il ny a pas de place,
pas de considération pour ceux qui pratiquent lhindouisme.
La façon de
pratiquer les rituels, de suivre les enseignements a beaucoup évoluée
elle aussi dans lInde entière, il y a une érosion
des pratiques. Cela ne correspond plus aux règles traditionnelles,
mais, Bénarès est toujours la même, elle a gardé
son symbolisme absolu.
Que pensez-vous des rapports de la jeune génération
avec la foi ?
Les jeunes ne sont
pas éduqués, ne sont pas entraînés dans la
pratique de la religion. Mais les jeunes nont pas complètement
changé, certains sont intéressés, ils ne sont pas
contre, mais ils ne reçoivent aucune éducation religieuse
ni de la part de leurs parents ni de la part des enseignants. Je trouve
les jeunes très réceptifs, mais il ny a plus personne
pour les guider.
La société
est de plus en plus influencée par les médias, la télévision,
les nouvelles technologies
Tout cela exerce un très mauvais
ascendant sur la jeunesse. Les enfants sont exposés à
de mauvais exemples, à des violences mais, si on leur montrait
des spectacles culturels traditionnels ils seraient en mesure dapprécier
cela.
Je ne veux pas dire
que la foi ou les croyances ont disparu, je pense simplement que lenvironnement
actuel nest pas propice au développement de ces valeurs.
Comment imaginez-vous le futur de Bénarès
et lavenir du Gange en ce qui concerne sa pollution ?
Nous sommes en train
de faire une campagne pour stopper la pollution. Pour le moment, les
ordures ménagères représentent 95% de la pollution
des eaux. Il y a beaucoup de barrières à franchir avant
de responsabiliser tous les citoyens et tous les élus. Cest
un travail très difficile, mais nous le faisons avec enthousiasme
parce que nous éprouvons beaucoup de respect et damour
pour le Gange.
Quel avenir pour la cité ?
Il y a un futur pour
le monde, il y en aura un pour Bénarès.
La traduction du mot
Dharma en religion ne me semble pas juste. Le Dharma est avant tout
une manière de vivre pour atteindre les quatre buts de la vie
de façon optimale. Ces quatre objectifs sont : Dharma, Arth,
Kama, et Moksha.
Dharma signifie que lon doit supporter
la vie sociale, sintégrer dans le système. Toute
notre énergie vitale doit se concentrer sur cela.
Arth, cest la recherche des moyens
de vivre pour rester dans ce monde. Cest la nécessité
de trouver des ressources.
Kama, est le désir qui lui aussi
doit être satisfait et Moksha cest la libération
de lâme, le salut.
Nimporte quelle vie, quelle façon
de vivre doit aider à atteindre ces quatre buts.
Le Dharma est infini et éternel,
mais il est aussi dépendant du pays, de la situation du pays.
Le système nest pas absolu, il est relatif au temps.
Aucune action nest ni mauvaise ni
bonne dans labsolu. Tout est relatif. Il ny a rien de statique
en soi. Quelque chose de bien aujourdhui peut-être mauvaise
dans cent ans.
Si vous étudiez lhistoire
des pratiques religieuses, vous verrez ces changements, ce sont des
changements naturels. Bénarès change, lInde change,
la planète change.
Des personnalités comme Bouddha,
Sankarâchârya ont renoncé au matériel à
un très jeune âge. Ce sont des cas particuliers à
une époque particulière. Aujourdhui, un homme ordinaire
ne peut pas honnêtement dire quil peut se passer de son
ordinateur ou de sa télévision, ce serait prétentieux
de sa part. Par contre, on rencontre encore des gens qui font ce choix
de renonciation, ils ont un cur plein de dévotion et pour
eux le système de vie ordinaire ne convient pas. Ils vivent pour
atteindre la libération, Moksha.
Pourquoi est-ce important de finir sa vie et dêtre
incinéré à Bénarès?
La naissance et la
mort sont deux moments douloureux dans le cycle de lexistence.
Nous savons que nous avons un temps limité sur terre que nous
sommes mortels. Le corps est composé
des 5 éléments, lair, leau, le feu, la terre
et la lumière.Quand la vie se termine, ces 5 éléments
se mêlent à linfini et cela cest le Moksha,
la libération du cycle des naissances et des morts.
Cest le but de la vie, consciemment,
nous essayons de nous libérer. Kashi (Bénarès)
est le lieu où les dieux ont décidé doffrir
aux hommes, le Moksha. Ce nest pas seulement pour les hindous.
Tous ceux qui passent leur vie ici connaîtront la libération,
mais, moi je pense quon peut connaître la libération
partout dans le monde.
Pourquoi les dieux
ont-ils désigné Bénarès ? Je ne sais pas
répondre à cette question. Nous, nous y croyons.
Tous les endroits
sur terre où il y a la paix, où les divinités sont
venues, dégagent une grande intensité. Dans la tradition,
on compte 16 qualités pour définir un être sacré.
Nous avons tous une caractéristique divine. Lun aura reçu
une bonne nature lautre un bon intellect ou un pouvoir. Nous avons
tous reçu quelque chose. Mais si ces qualités sont au
nombre de 16, lhomme est un dieu. Les 16 qualités sont
lapanage des dieux.

Dr Veer Bhadra Mishra, grand prêtre du temple Sankat Mochan à
Bénarès
(photo Frédéric Soltan)
© Dominique Rabotteau et Frédéric
Soltan
Notes :
[
1] Dans la littérature et les écritures
sacrées indiennes, la ville de Varanasi est souvent désignée
poétiquement sous le nom de Kasi ou de Kashi, « la lumineuse
» ; une allusion au statut historique de la ville comme centre
d'étude, de la littérature, et de la culture. Kasikanda
a décrit la gloire de la ville tout au long des 15000 vers du
Skanda Purana, dans lequel le Seigneur Shiva dit : « Les trois
mondes forment une ville qui est mienne où Kashi est mon palais
royal » (note Jaïa Bharati).
