Quelle est la relation
entre le sacré et la danse ?
Ce
ne sont pas deux choses séparées. La danse est sacrée
en elle-même, il ny a pas de relation entre les deux. La
danse fait partie du religieux et de la philosophie. Elle est sacrée
parce quelle symbolise la relation entre lindividu et la
création dans son ensemble.
Quand je danse, chaque cellule de mon
corps, chaque atome et mon cur aussi participent à ce mouvement.
Cela vient du rythme, en corrélation avec le cosmique. Cest
le but de cet art. Si la danse nexistait plus dans lunivers,
le soleil séteindrait et les constellations se perdraient.
Il existe un rythme du cosmos ininterrompu, il y a une danse cosmique.
La relation entre le microcosmique (moi)
et le macrocosmique (lunivers) cest la manifestation du
Suprême.
La danse et Dieu sont une même chose.
Aujourdhui, pensez-vous que le public ressente
la danse comme vous ?
Ce nest pas important.
Je vis cette expérience. Si cela intéresse les autres,
je suis prête à partager, sinon tant pis. Si vous goûtez
du sucre sans en avoir jamais mangé auparavant, vous ne pourrez
pas dire que cest sucré.
Pensez-vous continuer la tradition des devadasis ?
Le concept des devadasis [1]
nexiste plus. Il ne pourra revivre en aucune manière. Ces
femmes étaient intégrées à une société
particulière, à une époque particulière.
Deva dasi veut dire « esclave de Dieu ». Il ne faut pas
être danseuse pour être une devadasi, il suffit dêtre
soumis à Dieu.
Pour moi, la danse
est sacrée parce que, selon ma tradition et mon éducation,
tout est sacré. Ce nest pas seulement la danse, la création,
tout ce qui est animé ou inanimé est sacré. Il
ny a rien de séculaire dans ma culture. Tout est la manifestation
du Suprême. Nous ne comprenons pas toujours quIl est partout,
dans tout ce que nous faisons. Il est là, Il est en vous, dans
votre travail. Si chacun a conscience de cela, lharmonie pourra
régner dans le monde.
La relation de maître à élève existe-t-elle
toujours ?
Heureusement cette
tradition existe toujours. LInde est le seul pays où, depuis
des siècles et des siècles, cela perdure. Nous sommes
toujours ancrés dans la tradition védique. Même
si le pays a connu de nombreuses invasions et influences étrangères,
les lois fondamentales nont pas changé. Lesprit de
dévotion est très présent dans tous les arts de
lInde. Chaque artiste éprouve un respect presque sacré
pour son maître. Rares sont les artistes qui se détournent
de ces valeurs fondamentales de notre culture.
La danse peut-elle avoir un impact sur la société ?
En
Inde, la danse a toujours été un moyen de communication
avec les autres. La danse, le théâtre dansé, permettaient
de faire passer les valeurs morales et religieuses, de manière
permanente.
Malheureusement, aujourdhui, les
gens ne voient pas le contenu de ce quils regardent. Il y a un
sens beaucoup plus profond que le spectateur ne ressent pas toujours.
Il doit aller plus loin que la vision superficielle.
Pour moi, la danse doit communiquer à
deux niveaux. Le premier est celui du temps. Lartiste doit être
de son époque, mais il doit aussi être au-delà de
son temps, il doit traduire léternel. Dans mes programmes,
jessaie de faire passer des messages de mon temps mais aussi de
transmettre les messages relevant dune autre époque.
Pensez-vous que le fait dêtre une femme ait pu gêner
votre carrière?
Je nai jamais
eu de problèmes avec ma féminité. En tant quhindoue,
si vous suivez la tradition, vous êtes très respectée.
Mais, si la femme se laisse influencer par dautres valeurs, des
concepts extérieurs à lhindouisme, là elle
peut être méprisée.
La notion originelle
est que chacun dentre nous est une partie du divin. Nous sommes
moitié Shiva, moitié Parvati. Parvati, la femme ou la
Shakti est le symbole de lénergie et Shiva est la matière.
Lalliance des deux a toujours existé. Malheureusement,
pour certains, ce concept est devenu obsolète. Jessaie
à travers mon art de faire revivre cette conscience que les femmes
symbolisent lénergie celle qui fait bouger la société
et le monde.
Quelle est limportance de la tradition dans léducation
?
Maintenant pour éduquer
un enfant, les maîtres font répéter lalphabet
mécaniquement : « a » comme amer, « b »
comme bon etc. Avant dans la tradition tamoule, celle du Sud de lInde,
tout était enseigné à laide des idées
et des concepts. Dans les temps anciens nous apprenions
« a » comme étant la première lettre dune
phrase qui expliquait le dharma [2].
Chaque lettre était loccasion de comprendre un principe
religieux ou culturel. Jessaie par mon travail dapprendre
cela aux enfants. Je tente de faire émerger des idées
nouvelles de nos anciennes traditions, de remettre au goût du
jour les valeurs de la nature éternelle.
Ces enseignements peuvent
guider nimporte qui, quil soit Indien ou Français.
Je tiens toujours à montrer combien les femmes ont contribué
à faire vivre ces valeurs, combien elles ont été
respectées. Le respect doit être naturel que ce soit pour
un homme ou pour une femme. Si vous êtes respectueux, vous serez
respecté.

Padma Subrahmanyam devant la photo de son maître
(photo Frédéric Soltan)
© Dominique Rabotteau et Frédéric
Soltan
Notes :
[1] Autrefois, les devadasis étaient des danseuses
attachées à un temple. Elles dansaient pour la divinité
de ce temple.
[2] Dharma : loi de notre propre nature.
