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POURQUOI IL FALLAIT À TOUT PRIX
MÉNAGER YAHYA KHAN

par Claude Arpi


Traduction de l’article To all hands. Don't squeeze Yahya at this time
publié dans le journal indien The Pioneer du 19 mai 2005

 

  
     « L’Inde a remporté une éclatante victoire sur le Pakistan dans la guerre de 1971 [1]. Ce fut la première victoire décisive dans un conflit majeur depuis des siècles. Et l’Inde l’a remportée seule, face à l’opposition et aux menaces de la plupart des pays membres de l’ONU, dont une superpuissance. Tout Indien qui aime son pays s’est senti fier de ce glorieux chapitre de l’histoire de la nation. » Telle était l’introduction du Dr. S.N. Prasad à son Histoire Officielle de la guerre de 1971. Il est regrettable que cette publication soit toujours classée « confidentielle » aujourd’hui et que les Indiens ne puissent avoir connaissance de ce chapitre de leur « glorieux » passé (le récit de l’épisode de 1962 [2], moins « glorieux » celui-là, figurant notamment dans le rapport Henderson Brooks, est encore plus « confidentiel »).

     Était-ce pure coïncidence si, le jour où l’Inde était endeuillée par le décès du Général J.S. Aurora, le héros de la guerre du Bengladesh de 1971, l’Office of the Historian du Département d’État américain publia le Volume XI des Relations Extérieures des États-Unis consacré à « La Crise de l’Asie du Sud, 1971 » – en d’autres termes, la guerre de libération du Bengladesh ? Ce volume de 929 pages inclut quelques documents qui avaient déjà été « déclassifiés », comme les minutes des visites secrètes d’Henry Kissinger en Chine en juillet et octobre 1971, ainsi que de nombreux éléments « déclassifiés » de fraîche date et rendus publics pour la première fois.

     Leur publication éclaire un aspect peu connu de cette crise : le rôle dans ce conflit de l’amitié naissante entre les USA et la Chine. Ceci apporte une nouvelle pièce au puzzle de l’histoire, qui vient s’ajouter au rapport du Juge Hamoodur Raman (commandé par le gouvernement du Pakistan après la guerre), aux dossiers « confidentiels » de l’Histoire Indienne Officielle et diverses biographies de généraux à la retraite.

     Un aspect intéressant du rapport Hamoodur Rahman est l’analyse de la défaite pakistanaise : « Du fait de la corruption… d’un penchant excessif pour le vin et les femmes, et d’une soif de possession de terres et de maisons, un grand nombre d’officiers supérieurs, et notamment les plus haut placés, avait perdu non seulement la volonté de combattre mais aussi la capacité de prendre des décisions cruciales nécessaires à la bonne conduite de la guerre. »

     Inutile de rentrer ici dans les détails du rapport indien qui se concentre sur l’arrière-plan et les aspects militaires de la guerre. Les dossiers américains, eux, font une large place au rapprochement naissant entre Washington et Pékin et au rôle joué par le Président du Pakistan en tant que médiateur secret.

     Les premiers documents américains concernent le contexte du conflit. Selon Kissinger, Conseiller de Nixon à la sécurité nationale : « Lorsque l’administration Nixon est arrivée au pouvoir, notre objectif politique concernant le sous-continent était tout simplement d’éviter d’ajouter de nouvelles complications à notre programme. » Mais le cours des événements et le facteur chinois vont obliger Nixon à changer de position.

Nixon et Kissinger     L’Office of the Historian du Département d’État résume ainsi le point de vue américain sur le conflit : « Quand le conflit commença à prendre de l’ampleur, l’administration Nixon pencha du côté du Pakistan. C’est cette inclinaison qui poussa Nixon à dépêcher le porte-avions Enterprise dans la Baie du Bengale dans le but d’intimider le gouvernement indien, et aussi à inciter la Chine à effectuer des manœuvres militaires ayant le même but, en donnant aux Chinois l’assurance que si la Chine menaçait l’Inde et que l’Union Soviétique s’en prenait à la Chine pour soutenir l’Inde, les USA protègeraient la Chine contre l’Union Soviétique. La Chine choisit de ne pas menacer l’Inde, et la crise du sous-continent se termina sans confrontation entre les USA et l’URSS. »

     Au départ, la position de Nixon était claire, « Nous devrions rester en dehors de tout ça – comme au Biafra, que diable peut-on y faire ? » Mais tout le monde n’était pas d’accord avec lui. Dans un télégramme envoyé le 28 mars 1971, les attachés du Consulat américain de Dacca protestaient : « Notre gouvernement a omis de dénoncer la suppression de la démocratie. Notre gouvernement a omis de dénoncer les atrocités commises ici [par l’armée pakistanaise sur la population]. Notre gouvernement a omis de prendre les mesures qui s’imposaient pour protéger ses citoyens, alors qu’il n’a pas ménagé ses efforts pour rassurer le gouvernement en place à Islamabad. En tant que fonctionnaires d’État, nous exprimons notre désaccord avec la politique actuelle et espérons ardemment que nos intérêts véritables et durables puissent être affirmés ici et que notre politique soit réorientée de façon à préserver la position de notre nation en tant que guide moral du monde libre. »

     Lorsque le secrétaire d’État Rogers informa le Président Nixon que « le consulat de Dacca [était] en rébellion ouverte », il répliqua : « Les gens qui râlent à propos du Vietnam le font parce que nous sommes intervenus dans ce qu’ils appellent une guerre civile. Maintenant certains de ces mêmes enfoirés veulent que nous intervenions ici – dans une autre guerre civile. »

     Dès le début, l’administration Nixon savait : « Les perspectives étaient médiocres… l’armée pakistanaise n’était pas en mesure d’exercer un réel contrôle sur le Pakistan Oriental. » Nombreux étaient ceux qui à Washington étaient persuadés que l’Inde allait soutenir Mujibur Rahman ; selon la CIA, « L’Inde favoriserait et soutiendrait une insurrection bengalie et contribuerait à rendre possible l’émergence d’un Bengladesh indépendant à l’issue du conflit qui ne manquerait pas d’éclater. »

     Ici commence la saga chinoise. Dans le plus grand secret, Nixon avait commencé à prendre des contacts avec Pékin. Le « postier » n’était autre que le général Yahya Khan. Lorsque le 28 avril 1971 Kissinger envoya au Président une note visant à déterminer les options de la politique US vis-à-vis du Pakistan, celui-ci répondit, dans une note manuscrite : « À tous : ne mettez pas trop la pression à Yahya en ce moment. » Le général Président du Pakistan devait être ménagé car il était en train de préparer la première visite secrète de Kissinger en Chine. Une semaine plus tard, Farland, l’Ambassadeur américain au Pakistan, fut informé du fait que Kissinger allait disparaître pendant deux jours au milieu d’une visite officielle au Pakistan, afin de mettre au point les détails préalables à une visite de Nixon prévue pour 1972.
     Les événements des mois suivants et l’évolution de la politique américaine doivent être reconsidérés dans cette perspective.

     En mai, Indira Gandhi écrivit à Nixon à propos du « carnage perpétré au Bengale Oriental » et du lourd problème que représentait pour l’Inde l’afflux des réfugiés [3]. L.K. Jha, l’Ambassadeur indien aux USA, prévint Kissinger que l’Inde serait peut-être obligée de renvoyer une partie des réfugiés comme combattants, et la réaction de Nixon fut : « Nom de Dieu, on va leur couper l’aide économique [à l’Inde] ». Quelques jours plus tard, quand le Président déclara à Kissinger que « ces foutus Indiens » étaient en train de préparer une nouvelle guerre, ce dernier rétorqua : « il n’y a pas plus agressif que ces damnés Indiens. »

     La deuxième semaine de juillet, Kissinger se rendit à Pékin, où Chou En-lai lui dit : « Si l’Inde poursuit sa ligne actuelle, au mépris de l’opinion mondiale, nous qui, comme tout le monde le sait, soutenons les positions du Pakistan, ne pourrons pas rester les bras croisés. » Kissinger répondit que Chou pouvait être assuré que les USA aussi étaient du côté du Pakistan.

     À son retour, lors d’une réunion du Conseil National de Sécurité, Nixon réitéra ses attaques contre l’Inde, qualifiant les Indiens de « peuple fuyant et perfide ».

     L’Historian indique que « Du point de vue de Washington, la crise s’aggrava dangereusement lorsque le 9 août l’Inde et l’URSS signèrent un traité de paix, d’amitié et de coopération » ; ceci choqua Washington qui y vit une collusion délibérée entre Delhi et Moscou.

     Le 29 septembre, lors d’une entrevue à Washington avec Gromiko, ministre des Affaires étrangères de l’URSS, Nixon l’exhorta à dissuader l’Inde de déclencher une guerre. Mais Gromiko, lui, estimait que c’était le Pakistan qu’il fallait réfréner.

Indira Gandhi et Nixon     Les mois suivants, la situation se dégrada et les réfugiés continuèrent d’affluer en masse vers l’Inde. La Premier ministre de l’Inde décida de faire la tournée des capitales occidentales pour expliquer la position indienne. Les 4 et 5 novembre elle vit Nixon à Washington, et celui-ci lui dit qu’une nouvelle guerre dans le sous-continent était hors de question. Indira Gandhi demeura ferme : elle refusait même d’envisager un retrait bilatéral, qui sur le plan tactique serait à l’avantage d’Islamabad. Le lendemain, Nixon et Kissinger firent le point sur la situation ; le Conseiller à la sécurité nationale dit à Nixon: « Les Indiens sont vraiment des enfoirés . Ils sont en train de fomenter une guerre. »

     Afin d’alléger la pression exercée sur le front Est par les guérillas indépendantistes, menées par l’organisation bangladeshie Mukti Bahini [4], le 3 décembre, l’aviation pakistanaise lança une attaque contre des bases aériennes indiennes au Cachemire et au Punjab. La guerre était commencée. Le lendemain, George Bush (Sr), Ambassadeur des USA auprès de l’ONU, présenta une résolution au Conseil de Sécurité appelant à un cessez-le-feu et au retrait des forces armées indiennes et pakistanaises. L’Union Soviétique y opposa son veto. La semaine suivante le duo Nixon-Kissinger intensifia la pression sur les Soviétiques pour amener l’Inde à se retirer, mais cela resta sans effet.

     Selon un rapport de la CIA, Indira Gandhi aurait dit lors d’un briefing qu’elle ne cèderait pas à la pression américaine et qu’elle continuerait « jusqu’à la libération du Bengladesh, le rattachement à l’Inde de la partie sud de l’Azad Kashmir [5] pour des raisons plus stratégiques que territoriales et, pour finir, [la destruction] de la force de frappe militaire pakistanaise, de façon à ce qu’elle cesse définitivement d’être une menace pour l’Inde à l’avenir. » Le rapport ajoutait : « Elle espère que les Chinois n’interviendront pas physiquement au nord. Elle a pris note, cependant, de l’avertissement des Soviétiques comme quoi les Chinois risquaient fort de venir croiser le fer dans les régions du Ladakh et de Chumbi. Au cas où cela se produirait, a-t-elle dit, les Soviétiques se sont engagés à contrecarrer toute action de ce genre. »

     Pour Kissinger, il paraissait clair que Mme Gandhi voulait la partition du Pakistan avec en perspective la désintégration du Pakistan Occidental.

     Le 9 décembre, quand le Directeur de la CIA avertit le Président que « le Pakistan Oriental s’écroulait », Nixon décida d’envoyer le porte-avions Enterprise dans la Baie du Bengale pour menacer l’Inde.

     Je tiens de mon beau-père, K.K. Tewari, général de division (à la retraite) et qui fut officier en chef des transmissions pendant la guerre de 1971, une anecdote qui vaut la peine d’être racontée – il était présent lors de la scène en question. Ce jour-là, les chefs d’état-major des trois armées tenaient un briefing à Mme Gandhi. Elle était assise devant une grande table, avec d’un côté Sam Manekshaw, chef de l’armée de terre, et de l’autre l’amiral commandant la marine indienne. Au cours de l’exposé, l’amiral intervint pour dire : « Madame, la 7ème flotte [US] est en train de faire route vers la Baie du Bengale. » Aucune réaction ; le briefing se poursuivit. Un peu plus tard, l’amiral intervint à nouveau : « Madame, je me dois de vous informer que la 7ème flotte fait route vers la Baie du Bengale… » Indira Gandhi le coupa aussitôt : « Amiral, je vous ai entendu la première fois ; reprenons le briefing. » Tous les officiers présents en furent abasourdis, mais en fin de compte l’attitude de la Premier Ministre rehaussa considérablement leur moral : elle avait montré le mépris total que lui inspirait ce coup de bluff américain.

     L’administration de Nixon continua à faire pression sur les Soviétiques : « Des succès à court terme pour l’Inde valent-ils la peine de compromettre les relations de l’URSS avec les USA ? », avertit-elle. Le 10 décembre, Nixon chargea Kissinger de demander aux Chinois de déplacer des troupes vers la frontière indienne. Cette demande fut transmise à Huang Hua, le délégué permanent de la Chine aux Nations Unies. La NSA (National Security Affairs) lui expliqua que les USA seraient prêts à s’engager en cas d’affrontement militaire avec les Soviétiques si ces derniers attaquaient la Chine. Pour toute réponse, Pékin se dit prêt à soutenir une nouvelle résolution américaine aux Nations Unies favorable au Pakistan. Mais pas un mot sur une éventuelle intervention armée.

     À Washington, Nixon faisait l’analyse suivante : « Si les Russes peuvent défier la Chine et s’en tirer, et si les Indiens peuvent mettre une raclée aux Pakistanais et s’en tirer… nous pourrions bien nous retrouver le couteau sous la gorge. » Nixon, en fait, avait des doutes concernant la Chine. Avaient-ils vraiment l’intention de lancer une action militaire contre l’Inde ?

     Finalement, le 16 décembre, le général S.K. Niazi capitula face au général Jagjit Singh Aurora, commandant en chef de l’armée indienne. Nixon et Kissinger se félicitèrent d’avoir atteint leur principal objectif : la préservation du Pakistan Occidental. Ils se gaussaient aussi d’avoir « fichu une sacrée trouille aux Russes ».

     William Burr, l’historien américain qui a publié les transcriptions des conversations de Kissinger, a commenté la situation ainsi : « Alors que l’autorité de Kissinger à la Maison Blanche semblait incontestée, vers la fin décembre Nixon envisageait la possibilité de le virer. Nixon était jaloux de la célébrité grandissante de Kissinger, et il était très réservé sur la façon dont Kissinger avait géré la crise de l’Asie du Sud ; John Ehrlichman et H.R. Halderman, ses conseillers aux affaires intérieures, commençaient à exprimer en privé leur inquiétude concernant les sautes d’humeur de Kissinger. »
     Sa politique vis-à-vis de l’Asie du sud avait dérangé beaucoup de gens, non seulement au sein de l’opinion public et de la presse américaines mais aussi au Département d’État, en particulier le Secrétaire d’État Rogers qui, le plus souvent, avait été laissé dans l’ombre.
     Par la suite Kissinger connut une période sombre, ayant appris que des espions avaient été placés à l’intérieur du Conseil National de Sécurité. Nixon en vint à se demander s’il n’aurait pas besoin de « soins psychiatriques ».
     Mais le mois suivant il parvint à rebondir et joua un rôle déterminant dans l’organisation du voyage de Nixon en Chine, qui fut un grand succès pour le Président.

     La publication par le Département d’État de ce volume constitue un hommage posthume au courage du général J.S. Aurora et de ses hommes qui, malgré les pires obstacles, et la menace de la puissance américaine, réussirent à libérer le Bengladesh des griffes du Pakistan.

     Il manque encore quelques pièces pour compléter le puzzle. Premièrement, l’histoire indienne officielle donne peu de détails concernant les contraintes et les pressions politiques qui ont pesé sur le gouvernement d’Indira Gandhi. Deuxièmement, on ne sait encore quasiment rien des opérations secrètes auxquelles prirent part les commandos tibétains des Special Frontier Forces dans les Chittagong Hills [voir encadré] ; et, en dernier lieu, il serait intéressant de disposer des informations contenues dans les archives chinoises sur le rôle joué par les Chinois. Comme pour le rapport Henderson Brookes sur la guerre de1962, il faudra peut-être encore attendre quelques décennies pour que toute la lumière soit faite sur ces questions, et pour cela, il faudra que la mentalité des babus [6] de Delhi et des dirigeants de Pékin change enfin !


 

(Français, Claude Arpi vit en Inde depuis plus de 29 ans. Il est non seulement un spécialiste du Tibet mais aussi des relations sino-indiennes et indo-pakistanaises qu'il analyse dans son nouvel ouvrage Cachemire, le paradis perdu publié en octobre 2004 aux Éditions Philippe Picquier. Il est également l'auteur de deux autres livres : La politique française de Nehru 1947-1954 et Long and dark shall be the night : the Karma of Tibet. Claude Arpi écrit aussi régulièrement des articles pour Rediff.com, le permier portail indien d'infor-mations et le journal indien The Pioneer.
E-mail : claude@auroville.org.in ou tibpav@satyam.net.in)




Notes : Toutes les notes sont de Jaïa Bharati.

[1] En janvier 1971, des élections législatives sont organisées au Pakistan Occidental et Oriental que remporte la Ligue Awami – parti politique représentant les aspirations bengalies – dirigée par Sheikh Mujibur Raman. Cette victoire est inacceptable pour les pundjabis majoritaires au Pakistan Occidental et les militaires qui dirigent le Pakistan, avec à leur tête depuis 1969 le général Président Yahya Khan, d’autant que Sheikh Mujibur Raman est favorable à un rapprochement avec l’Inde. Aussi, les généraux d’Islamabad invalident-ils les élections. Sheikh Mujibur Raman déclare alors l’indépendance du Pakistan Oriental qu’il rebaptise Bangladesh – ce qui provoque l’intervention de l’armée pakistanaise. Sheikh Mujibur Raman est emprisonné et Yahya Khan réprime dans le sang la rébellion des indépendantistes bengalis. Les forces pakistanaises se livrent à une véritable boucherie à l’encontre de la population bengalie favorable, dans sa grande majorité, à la sécession. Les hindous bangladeshis, soutenant massivement la Ligue Awami, sont victimes de véritables pogroms de la part des militaires et d’extrémistes musulmans affidés au régime d’Islamabad. Près de dix millions de personnes fuient vers l’Inde où elles trouvent refuge dans un exode qui rappelle les heures sombres de la partition de 1947. Début décembre, après bien des hésitations, et malgré les menaces de l’administration américaine, New Delhi reconnaît le Bangladesh et, se saisissant notamment du prétexte de l’afflux massif de réfugiés sur son territoire, Indira Gandhi envoie son armée au secours de la population bangladeshie. Après seulement deux semaines de combats, Dacca, future capitale du Bangladesh, tombe aux mains de l’armée indienne. Le 16 décembre a lieu la reddition des troupes pakistanaises à Dacca. Et le 17, le Président Yahya Khan annonce la fin des hostilités.

[2] Au début des années 50, Nehru, fasciné par la personnalité de Mao et la révolution chinoise, poursuit une politique résolument pro-chinoise que célèbre son slogan : « Hindi-Chini-Bhaï-Bhaï » (les Indiens et les Chinois sont frères). Nehru n’hésite pas à sacrifier le Tibet envahi par la Chine maoïste en 1950 sur l’autel de cette « amitié ». Profitant de l’aveuglement de Nehru, les Chinois entreprennent dès 1955 la construction de routes sur le plateau du Ladakh qui relient le Tibet au Singkiang, s’accaparant ainsi plusieurs milliers de km2 de territoires indiens rebaptisés Aksaï Chin. Informé par son armée, Nehru cachera ce fait à la nation pendant trois années, préférant brader l’intégrité territoriale indienne plutôt que de perdre « l’amitié » de Zhou en Laï, le Premier ministre chinois. En 1959, Nehru déclare à la Chambre des députés « que pas même une pousse d’herbe » ne pousse en Aksaï Chin, alors « pourquoi faire tant d’histoires pour quelques rochers ». Il faudra attendre l’agression chinoise de 1962, avec la déroute de l’armée indienne, pour que Nehru reconnaisse enfin son fourvoiement. Il ne s’en remettra jamais et décèdera en 1964 laissant à l’Inde le problème non résolu du tracé des frontières avec la Chine.

[3] À ce sujet voici un extrait de la conversation n°137 du 15 juin 1971 entre le Président Nixon, Kissinger, et Keating l’Ambassadeur des USA en Inde :
Keating : À ce jour, le nombre de réfugiés est d’environ 5 millions. Et il faut ajouter à cela le fait qu’ils se trouvent dans une région de l’Inde déjà surpeuplée.
[…]
Nixon : Pourquoi ne les abattent-ils pas ?

Keating : Environ 3 millions ont trouvé refuge à Calcutta. Calcutta a la taille de New York. C’est comme si, d’un coup, on ajoutait 3 millions de personnes à New York, excepté que Calcutta est en bien plus mauvais état que New York. […] C’est un problème terrible. Il en arrive encore maintenant 100 000 par jour — à ma connaissance, les dernières estimations faisaient état de 150,000 par jour — parce qu’ils massacrent les hindous au Bangladesh. Au début, ces réfugiés étaient à peu près en proportion de la population bangladeshie — 85 pour cent de musulmans, 15 pour cent d’hindous. Parce que, quand les Pakistanais ont commencé le massacre, il n’y avait pas de discrimination. Maintenant, alors qu’ils contrôlent les centres principaux, il s’agit presque essentiellement d’un génocide sur les hindous. Et les leaders intellectuels, leaders qu’ils veulent éradiquer du pays, en premier lieu les partisans de la Ligue Awami, ils les tuent. Ils ont interdit la Ligue Awami qui a obtenu 98 pour cent des suffrages, 167 élus sur 169 membres du Parlement. Et ils ont arrêté, en tant que traître, Mujibur Rahman […]

[4] Soutenue militairement par New Delhi.

[5] Occupé illégalement par le Pakistan après l’invasion du Royaume du Jammu-Cachemire en octobre 1947. Voir l’article « La partition de l’Inde et la question irrésolue du Cachemire » publié sur notre site.

[6] Fonctionnaires indiens.

 



Les commandos tibétains des Special Frontier Forces                                      Retour article principal

Il est un épisode de cette guerre qui évidemment n’apparaît pas dans les archives américaines, et qui vaut la peine d’être mentionné : il s’agit de la participation des Tibétains à ce conflit. Après la débâcle de 1962, le gouvernement indien avait recruté des jeunes Tibétains dans l’éventualité d’un nouveau conflit avec la Chine. Ces Special Frontier Forces (SFF) furent entraînées à Chakrata, dans l’Uttar Pradesh, sous le commandement d’un général de l’armée indienne.

En 1971, neuf ans après leur création, les SFF furent envoyées au Pakistan Oriental pour préparer l’arrivée de troupes de l’armée régulière indienne. Armés d’AK-47 fabriqués en Bulgarie, les SFF se virent confier la tâche d’opérer des raids dans les Chittagong Hill Tracts. Contre eux, dans cette jungle dense trouée de marécages grouillant de sangsues, ils avaient le Special Service Group, un bataillon de commandos d’élite pakistanais. L’armée indienne savait que cette brigade menaçait sur son flanc un de leurs régiments qui se préparait à marcher sur Dacca.

La deuxième semaine de novembre commença l’opération EAGLE. Partant de Demagiri en canoës, les commandos tibétains pénétrèrent au Pakistan Oriental, et les SFF prirent l’un après l’autre les postes pakistanais. Quand la guerre fut officiellement déclarée, les Tibétains étaient déjà entrés au Pakistan Oriental. depuis trois semaines. Ils avançaient rapidement ; comme le dit le général Uban, leur commandant indien, « Rien ne pouvait les arrêter. »

Le 16 décembre, ils étaient arrivés à 40 km du port de Chittagong ; ils avaient réussi à neutraliser le régiment d’élite pakistanais armés de leurs seuls fusils d’assaut et de couteaux indigènes.

Après la reddition pakistanaise, ils défilèrent à Chittagong. Quarante-neuf d’entre eux, hélas, avaient perdu leurs vies, pour un pays qui n’était pas le leur.

                                                                                                                    Claude Arpi

 

 

Richard Nixon voulait « se faire les Indiens »

     « Exaspéré par la victoire indienne dans la guerre indo-pakistanaise de 1971, le Président américain Richard Nixon a voulu déclencher une campagne nationale de dénigrement de l'Inde », raconte le quotidien indien The Hindustan Times dans un article paru en juillet 2005.
     Le journal s'appuie sur les documents officiels américains récemment déclassifiés. Ces notes de conversations entre le Président américain et son ministre des Affaires étrangères, Henry Kissinger, révèlent que Nixon a déclaré vouloir « se faire les Indiens ».
     L’entretien est daté du 10 décembre 1971, au paroxysme du conflit entre l'Inde et le Pakistan, alors que les armées de New Delhi combattent sur les deux fronts, à l'ouest et à l'est.
     Dans cette conversation, Kissinger explique à Nixon que « l'armée indienne est exténuée et que, si les États-Unis se débrouillent pour soutenir efficacement le Pakistan, New Delhi ne pourra en venir à bout. Ce serait donc malgré tout une défaite pour l'Inde. » Bien sûr, ajoutait le secrétaire d'État américain, « les Indiens ne vont pas du tout apprécier la manœuvre ».
     Réponse de Nixon : « Mais je ne veux pas que les Indiens apprécient. Je veux un programme de relations publiques qui leur crache dessus. Je veux qu'on les conspue... Nous ne pouvons pas laisser ces foutus petits saints d'Indiens s'en sortir comme ça. Ils nous emmerdent avec le Vietnam depuis cinq ans. »
     Henry Kissinger a dit « regretter cette conversation »…
     Ou le fait qu'elle soit devenue publique ?

Jaïa Bharati

 

 

     
© Jaïa Bharati