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LA CONDITION DES HINDOUS SOUS LA DOMINATION MUSULMANE EN INDE


par Dr Jadunath Sarkar

 

Cet article a été publié pour la première fois en 1950 dans le numéro annuel de
l'« Hindusthan Standard » de Calcutta.

 

     Quelle était la condition des hindous à l'époque de la domination musulmane en Inde ? C'est une question légitime étant donné la situation présente du pays, et la signification de cette enquête revêt une importance pratique fondamentale. Chaque arbre est jugé à ses fruits, et le gouvernement musulman idéal de l'Inde, littéralement, une théocratie administrée pour Allah par ses agents, a montré ses conséquences pratiques indubitables sur les conditions morales, économiques et intellectuelles du peuple de ce vaste sous-continent, au moment où la domination musulmane s'est arrêtée et où l'administration britannique a commencé. Quand Wellesley et le Marquis de Hastings établirent la souveraineté britannique, balayant six siècles de domination musulmane, quel Indien ne se sent pas honteux, en lisant l'histoire de cette conquête, de découvrir l'affaiblissement désespéré de notre système de défense, la dégradation abjecte de l'esprit et de l'éducation de notre peuple, et de voir ce qu'étaient devenues les administrations publiques, inefficaces et corrompues, pourtant entièrement entre les mains d'autochtones.
     Il est vrai que nos gouvernants hindous avaient fait preuve d'une incapacité similaire à la fin de la période hindoue, quand le jeune Islam jeta ses premières attaques sur l'Inde. Pourtant, à cette époque, l'intellect hindou était encore vivant et produisait de brillants penseurs et de valeureux héros, même pendant le stade initial de l'expansion du règne politique islamique sur le pays. Mais à l'époque de Wellesley et Hastings, 1798 -1818, la domination musulmane avait changé l'Inde en une sorte « d'Afrique obscure », si l'on considère l'état de la culture, de la pensée et du caractère national, et, à la recherche d'une nouvelle naissance de l'esprit, nous n'avons pu trouver notre inspiration qu'en nous tournant vers l'Europe du 19ème Siècle.
     Le poison repose au cœur même de la théocratie islamique, selon laquelle il ne peut y avoir qu'une seule foi, un seul peuple et une seule autorité toute-puissante. L'État est un trust religieux, administré uniquement par son peuple (les fidèles) obéissant aveuglément au commandeur des croyants, qui était en théorie et le plus souvent aussi en pratique, le Général suprême de l'Islam militant (janud). Chaque souverain musulman se proclamait le Calife Éternel, le « Commandeur des croyants » et l'ombre (le représentant) de Dieu le véritable souverain. Il ne pouvait y avoir de place pour les non-croyants dans son administration, pas même pour les sous-divisions hérétiques de l'Islam (les Chiites d'un État sunnite comme les Sultans et les Padishas de Delhi). Même les juifs et les chrétiens ne pouvaient être des citoyens à part entière, encore qu'ils se rapprochent des musulmans en raison de leur appartenance au « Peuple du Livre » ou croyants en la Bible, que le prophète de l'Islam avait acceptée comme parole révélée, bien qu'insuffisante pour assurer le salut à moins d'être complétée par son Coran. L'attitude musulmane envers ces Ahal-i-Kitab est parfaitement exprimée dans les vers suivants cités par Al Badayieni, un lettré orthodoxe champion de l'Islam et ennemi des philosophes libéraux Abul Fazi et Faizi :

« L'eau touchée par un juif est impure :
Mais elle pourra baigner le corps d'un Chrétien. »



Zimmis

     Il en était de même pour les hindous et les Zoroastriens qui n'avaient pas de place dans ce système politique. Si leur existence était tolérée, c'était seulement pour les utiliser comme manœuvres, équarrisseurs et tireurs d'eau, comme contribuables « Khirajguzar » pour le seul bénéfice de la secte dominante des croyants. Ils étaient appelés Zimmis et constituaient une population placée sous un contrat de protection de l'État musulman, à condition de rendre certains services et de devoir supporter certaines incapacités civiques et politiques, et tout était mis en œuvre pour les empêcher de prendre de la force. La seule appellation zimmi est aussi insultante que le titre de « Princes protégés » de l'Inde britannique. Cela suggère une infériorité politique et une vulnérabilité comparables au statut d'un propriétaire mineur perpétuellement sous tutelle ; de telles personnes protégées ne pouvaient affirmer une qualité égale aux citoyens de la théocratie musulmane. Gaikwar Sayaji Rao, tremblant et clopinant face au Roi George V pendant le Delhi Darbar de 1912, pouvait-il prétendre au titre de souverain à égalité avec le monarque britannique, ou même bénéficier de droits identiques à ceux des pairs du royaume ?
     Ainsi, dans la conception basique de l'État musulman, tout non-croyant est considéré comme ennemi et l'intérêt national est d'en réduire le nombre et l'influence. L'objectif idéal était de les exterminer totalement, comme les citoyens hindous, les Zoroastriens et les chrétiens ont été liquidés en Afghanistan, en Perse et au Proche-Orient (parfois complètement, parfois réduits à une minorité négligeable). Ainsi à notre époque, les derniers descendants des soldats d'Alexandre établis au Nord-Est de l'Afghanistan ont été contraints d'accepter le Coran et le nom de leur région même a été changé de Kafiristan en Nuristan (Lumineuse province de l'Islam).
     Tout ce qui tendait à renforcer les hindous constituait ipso facto une menace à la prédominance islamique. Dans le défunt Empire des Indes Britanniques, on pouvait constater un comportement identique de la part des autorités, et quand un Bengali avait appris la science militaire en France ou au Mexique, il devenait immédiatement un suspect politique et était dès lors filé par les services secrets (CID) comme un traître potentiel. Toutefois, les Anglais, tout en contrôlant l'esprit martial de nos classes éduquées, n'avaient pas tenté de broyer l'âme hindoue à sa source : ils n'oublièrent pas l'étude de la philosophie hindoue et la pratique de cette religion, les ont même plutôt encouragées et nous ont ouvert les portes du temple de la science occidentale, ce que les gouvernements musulmans de l'Inde n'ont jamais fait.





La destruction des temples

     Les temples hindous ont souvent servi de centres d'étude en même temps que de lieux de prière. Nivedita [1] ne tarissait pas d'éloges sur les vastes temples du Sud de l'Inde, qu'elle comparait aux cathédrales de l'Angleterre médiévale. Dans les nombreuses niches qui couraient à l'intérieur des murs d'enceinte, les jeunes étudiaient, vivaient et se retrouvaient le soir à l'Arati. Attaquer les grands temples, c'était attaquer les racines même de l'enseignement hindou en sanscrit, à l'époque l'unique filière pour des études supérieures. De nombreux documents attestent de la mise à mort de professeurs et de théologiens par Firuz Shah, Aurangzeb et d'autres pieux souverains musulmans – qui sont encore considérés comme des modèles de gouvernants de la théocratie. De plus, une politique progressive mais inexorable fut mise en place pour supprimer l'ensemble des temples de l'Inde. Au début de son règne (1658), Aurangzeb écrivait depuis son Farman de Bénarès : « Au nom de notre Sainte Loi, les anciens temples ne doivent pas être démolis, mais aucun nouveau sanctuaire ne pourra être construit. » Mais lui-même ne respecta pas cette application, même limitée, de la Charia. Dans ses lettres rassemblées par son « disciple » et « secrétaire » Inayetullah Khan, on en trouve une qui déclare : « Le temple de Somnath a été démoli au début de mon règne et l'adoration de l'idole interdite en ce lieu. On ignore où en sont les choses à présent. Si les idolâtres ont recommencé à adorer des images, alors détruisez ce temple de telle sorte qu'aucune trace du bâtiment ne subsiste. » Le 9 avril 1669, il lança à tous les gouverneurs des provinces de son empire, l'ordre général de détruire les écoles et les temples des infidèles et de réduire drastiquement leur enseignement et leurs pratiques religieuses. (Son histoire officielle, Maasir-i-Alamgiri, texte Persan, p. 81). La manière dont cet ordre fut appliqué partout, pendant le demi-siècle que dura son règne, peut être étudiée en détail dans mon « Histoire d'Aurangzeb », Vol III, chapitre 34, appendice V. À la fin de sa vie, des ordres officiels stricts exigèrent la démolition d'un nouveau temple construit près de Murshidabad. La lettre traduite du Persan est citée dans mon introduction au « Sitaram » de Bankim Chandra, aux Éditions Bangiya Sahitya Parishad.

     Des admirateurs ignorants de cet Empereur dévot ont affirmé que les temples n'étaient détruits que lorsqu'ils constituaient des places fortes pour des insoumis et des centres de rébellion où ses ennemis politiques tramaient quelque complot. Un rapport perse, écrit à Delhi et conservé aux archives de Jaïpur, nous dit qu'Aurangzeb avait envoyé au très loyal Rajah de Jaïpur l'ordre de démolir un grand nombre de temples dans ses provinces. Quand Sa Majesté lut le rapport disant que son injonction avait été pieusement exécutée, il s'exclama avec admiration : « Ah, le Rajah est un khanazad », c'est à dire un loyal esclave.

     Il en est de même pour ses modernes apologues. Osman Ali Khan, dont 90 pour 100 des sujets sont hindous, se réjouissait ainsi dans un gazal (poème) de sa composition, publié dans le périodique Rahbar-i-Daccan du 25 février 1939 :

Band naqus hua sunke nara-e takbir
Zalzala a ho gaya rishta-e-zunnar poi bho

Ce qui signifie : « L'éclat des conques et le carillon des cloches ont été arrêtés par la force du cri Allah-o-Akbar. Un tremblement de terre est en train de secouer les cordons sacrés (portés par les Brahmanes hindous) ».

     Au 18ème siècle, quand la force brutale du gouvernement musulman commence à décliner, la réaction naturelle à cette politique chez les Marathes, les Sikhs, les Jats et les Bundelas est un épisode bien connu de l'histoire indienne.

 

 

La répression économique

     L'Empereur Aurangzeb qui régna de 1658 à 1707, était un souverain sunnite Hanafi orthodoxe, et le modèle politique des écrivains mahométans passés et présents. Chacune des règles édictées par son gouvernement (comme celles de Firuz Tughlaq et de Sikandar Lodi) était déterminée par la loi coranique. Il restaura la jaziya, ou taxe individuelle, pour les hindous. Le Coran (IX, 29) appelle les musulmans « à combattre ceux qui ne professent pas la vraie foi, jusqu'à ce qu'ils paient la jaziya avec la main de l'humilité (ham sagkhirun). » C'était un impôt payable par les hindous (et les chrétiens) pour avoir le droit de vivre dans la maison de leurs ancêtres. Le but d'Aurangzeb en imposant ce décret (mis en application le 2 avril 1679), était de « répandre l'Islam et d'abaisser la foi des infidèles », comme l'exprime son propre secrétaire. Un voyageur italien de l'époque, Nicholo Manucci, notait ceci : « Beaucoup d'hindous incapables de payer, sont devenus musulmans pour échapper aux mauvais traitements des collecteurs d'impôts. Aurangzeb se réjouit que de telles exactions obligeront les hindous à embrasser la foi mahométane. »

     Certains de nos contemporains ont soutenu que la jaziya était un impôt juste, payé par les hindous exemptés de service militaire obligatoire. Mais cela n'arriva que tardivement, à partir du 10 mai 1855, quand l'alliance entre Anglais et Français dans leur guerre contre la Russie eut besoin du soutien du Sultan de Turquie. Un décret fut promulgué, remplaçant la jaziya en tant que taxe sur le libre exercice de la religion, par un impôt pour l'exemption du service militaire en territoire turc sous administration européenne. (Voir « Encyclopédie de l'Islam », i, 1052). N'oublions pas que chaque musulman était exempté du paiement de la jaziya, même s'il ne servait pas dans l'armée ou n'était pas appelé comme conscrit, et que ceux qui s'étaient engagés recevaient une pleine solde.

     En outre, la véritable nature de la jaziya apparaît clairement dans le commentaire du Coran sur la méthode de collecter la taxe ; il est précisé que le zimmi doit payer personnellement ; s'il fait transiter l'argent par un tiers, on doit le refuser. La personne imposée doit venir à pied et donner la somme debout, tandis que le receveur doit être assis, etc. Voilà qui explique la directive du Coran, ham sagkhirun, « avec les marques de l'humiliation. » Les archives persanes manuscrites Akhbarat citent de nombreux exemples et prouvent que ces règles étaient appliquées en Inde.

     En plus de l'obligation de payer cet impôt, l'hindou était frappé d'innombrables restrictions liées à la constitution même de la théocratie musulmane. Il devait se signaler par des vêtements humbles et quelquefois exhiber une marque de couleur. Il ne devait pas monter à cheval ni porter des armes – bien qu'à cette époque, le port du sabre fut une nécessité pour tout gentilhomme. Il devait faire montre d'un respect inconditionnel envers les musulmans : « Les autochtones doivent saluer (salam) tous les seigneurs (sahib) qu'ils rencontrent sur leur chemin. » L'hindou était également soumis à certaines incapacités pour témoigner en cour de justice, pour bénéficier de la protection des lois criminelles et pour le mariage. Pour finir, dans l'exercice de sa religion, il devait éviter toute provocation qui aurait pu éveiller la colère des disciples du Prophète.

     Les membres de cette secte « découragée » pouvaient-ils revendiquer une quelconque citoyenneté dans un état musulman ? Non, les réponses qui font autorité se trouvent dans « l'Encyclopédie de l'Islam », Vol I, pp. 958-959.

     Sous le Droit Canon en vigueur dans les pays islamiques, un musulman qui se convertit à une autre foi ou qui se déclare apostat est punissable de mort, et la sentence peut être exécutée par n'importe quel citoyen. Un musulman qui tue un hindou sur un terrain privé n'était pas soumis au choix de devoir payer « le prix du sang » ou de recevoir la mort par la main des héritiers de la victime – ce qui est pourtant un droit reconnu pour tout musulman en pareil cas.

     Il en va de même pour l'égalité politique et légale de toute secte, croyance ou religion dans la théocratie islamique.

 



La condition des femmes

     Ce qui était le plus blessant pour le cœur des non-musulmans – autant pour les chrétiens et les juifs que pour les hindous – c'était le nombre de leurs femmes soumises au joug islamiste. Quelle qu'ait pu être la théorie, la pratique se réduisait à sanctifier, au nom de la conversion des victimes de l'Islam, le rapt et la séduction des femmes non-musulmanes. Kinglate, dans son « Eothen », donne une parfaite illustration de ce fait, par un exemple relevé en Turquie à une époque pourtant tardive (1830-1840) : Dans la ville de Naplouse, un sheik fortuné et influent qui avait aperçu incidemment une jeune et belle chrétienne fraîchement mariée à un jeune homme de sa foi, complota dans le but « d'assouvir sa passion en la persuadant d'embrasser son propre credo. S'il réussissait à lui faire franchir ce pas, son mariage avec le chrétien serait automatiquement annulé, et dès lors, plus rien ne pourrait s'opposer à ce qu'elle devienne son épouse… Le sheik était un homme pratique ; … il n'envoya pas de prospectus, pas même un exemplaire du Coran. Une vieille femme agit en missionnaire. Elle apporta un panier rempli d'excellents arguments – des bijoux, des châles et des foulards. Pauvre Mariam (l'épouse chrétienne) ! Elle se para des bijoux et examina sereinement la religion de Mahomet dans un petit miroir – elle ne pouvait rester sourde à l'éloquence de telles boucles d'oreilles, et les puissantes vérités de l'Islam se révélèrent dans les plis délicats d'un châle du Cachemire posé sur sa jeune poitrine ; elle était prête à abandonner sa foi. » (Chapitre 25)

     Des cas similaires sont connus de l'Inde moghole et ont également été jugés par les cours de justice britanniques en raison de la doctrine bien commode qui voulait que la conversion à l'Islam annule la validité d'un mariage antérieur.

     Dans les histoires et les chroniques de voyage de cette époque, on retrouve des exemples fréquents d'enlèvements forcés de femmes hindoues, par de grands personnages et même des nababs, qui restèrent impunis et n'étaient pas même « identifiables » par la police et la justice d'alors. Nous ne citerons qu'un épisode significatif des mémoires de Jean Law, le gouverneur français de Chandernagor, qui était venu pour se battre contre les Anglais pour le compte de Siraj-ud-daula, mais arriva trop tard (après la défaite de Plassey [2]). Dès que ses serviteurs lui signalaient l'existence d'une belle jeune femme dans un village, le jeune Nabab s'y rendait à cheval, l'enlevait et l'incorporait à son harem. C'était en 1757.
     À peu près à la même époque, Shuja-ud-daula, le Grand Vizir de Lucknow, fut pris de fantaisie pour une jeune vierge Khatri qu'il avait entrevue durant une promenade à cheval. Il la fit enlever par des hommes de main serviles et, après l'avoir déshonorée, l'expulsa de son harem. Cette histoire est rapportée sans honte par l'historien de sa maison, Sayyid Ghulam Ali Nakavi, dans son Imad-us-Sadat.

     La coutume du purda [3] fut introduite chez les femmes arabes libres après l'incident de Zainab [4]. Ce système est devenu une institution rigide pour les hindous et les musulmans du Nord de l'Inde où la loi coranique s'appliqua longtemps à une vaste échelle. Le fait que le parda ne soit pas observé par les hindous de Madras, du Maharashtra, du Kérala et de la frange mongoloïde (excepté chez quelques riches familles qui se prétendent Rajpoutes), indique clairement son origine indienne du Nord et son caractère musulman.

     La séduction ou le rapt, sanctifiés par le récit du Kalima, ne constituaient qu'un des moyens nombreux et variés mis en pratique pour accroître coûte que coûte le nombre de musulmans. Les services publics, sauf pour les emplois les plus subalternes, étaient interdits aux hindous, alors qu'ils représentaient la vaste majorité et étaient généralement plus qualifiés. Abul Fazi a écrit que ses contemporains musulmans ont accusé Akbar d'être un apostat de l'Islam, un « kafir », principalement parce qu'il avait ambitionné d'unifier la nation en accordant la même tolérance pour toutes les religions (Sulh-i-kul, paix à tous), et en incluant des hindous très compétents au sein de son « umara », ou haute noblesse administrative. Inversement, Aurangzeb est admiré quasi-universellement encore aujourd'hui, pour avoir « d'un trait de plume », démis tous les fonctionnaires hindous et imposé des taxes discriminatoires pour les commerçants hindous, exonérant du même coup ses coreligionnaires.

     À l'Ouest de la province rajpoute existait la secte des Bishnois, branche des adorateurs de Vishnu, aux principes et à la doctrine non-conformistes, et qui n'honoraient pas les brahmanes en tant que prêtres. Afin de prévenir toute velléité d'unification avec les hindous orthodoxes, Aurangzeb écrivit au gouverneur local en lui enjoignant de tenter par tous les moyens de les convertir à l'Islam en les incitant à abandonner ce qui subsistait de leurs croyances et de leurs rites hindous. Ses directives ont été conservées dans les archives perses de l'État de Jaïpur. Ainsi, sous la théocratie islamique, la religion cessa d'être une préoccupation de l'âme humaine en quête du Créateur, mais dégénéra en un simple instrument de charcutage politique.

     Toutefois, l'application stricte de la Charia ne fut pas toujours et partout prédominante dans l'Inde musulmane ; une telle contrainte ne pouvait être uniforme dans ce vaste pays à l'échelle d'un continent. En pratique, les hindous bénéficiaient d'une sorte de tolérance et de liberté dans leurs affaires, surtout dans les villages et les coins reculés où les mollahs ne pouvaient se rendre, et même dans certaines villes administrées par un juste sultan, quand la Ulema restait assoupie. Les deux credo ne se rejoignaient en fait qu'au sommet et à la base. Comme le remarque T. W. Arnold : « Dans le mysticisme, ils trouvèrent une base commune pour la pensée religieuse. Au Cachemire, un ziarat mahométan honorait fréquemment l'emplacement d'un Tirtha hindou, depuis lors reconnu comme la tombe d'un saint (Pir)… De telles survivances de l'hindouisme sont plus marquées dans les villages et les provinces préservées de l'influence de la Ulema. Dans ces lieux, les musulmans continuent encore à adorer les divinités tutélaires du village et se joignent aux festivals hindous. »

     De plus, quelques sectes hybrides se formèrent, qui tentèrent d'apporter la réconciliation entre hindous et musulmans ; mais il s'agissait de corps dissidents qui restèrent nettement à l'écart – hors castes – des grandes structures orthodoxes des deux religions. C'est en brutalisant le tempérament spécifique hindou que la domination de l'Islam provoqua les dégâts les plus importants. En de nombreux endroits, l'hindouisme perdit son caractère libéral et tolérant, qui reconnaît Dieu en chaque être, et qui admet que n'importe quelle religion, sincèrement pratiquée, peut mener au salut de l'âme.
     « De même que les eaux du Gange, s'écoulant par mille embouchures, rejoignent toutes le vaste océan, de même les divers chemins du salut prescrits dans les différentes écritures du monde mènent toutes à Dieu. » (Kalidas). Les hindous avaient désormais appris à user de représailles et à rendre la monnaie de leur pièce à ces bigots qui les gouvernaient. Le rajah de Jaïpur (vers 1660), entreprit de reconvertir d'anciens hindous devenus musulmans. Le général Netaji Balkar de Shivaji avait été forcé d'embrasser la foi islamiste par Aurangzeb en 1646, sous le nom de Mohammed Kuli, mais en 1676, le grand roi marathe « le rendit à l'hindouisme par le Prayashchitta. » Lorsque la sonnerie des conques fut interdite dans les temples, un roi rajpoute empêcha le chant de l'Azam, l'appel musulman à la prière. La barbe d'un collecteur de Jaziya fut « épilée » à Berar, un autre de ces officiers cruels fut battu à mort à Rutlam. Les Sikhs se vengèrent de la profanation de leur temple et du massacre des vaches par les musulmans à Amritsar (1762) : quand ils revinrent en force, les Sikhs obligèrent leurs prisonniers enchaînés à nettoyer le temple sous le fouet et à laver le sol avec du sang de porc. Le simple meurtre d'un infidèle (qu'il soit hindou ou officier européen chrétien) était considéré comme une pieuse action par les ghazis pathans de la province frontière du Nord-Ouest (comme le meurtre de Lord Mayo). Par une réaction des plus déplorables, qui perdura quelques années, quand un tel meurtrier était condamné et pendu par la justice britannique, on enflammait une touffe d'herbe sèche placée sur le nombril du cadavre avant qu'il ne soit enterré, pour s'assurer que son âme « aille en enfer par le moyen du feu ». Pendant la campagne afghane de Lord Robers, les Gurkhas (et les Sikhs ?) traitèrent les morts pathans de la même manière jusqu'à ce qu'ils reçoivent l'ordre britannique de cesser. (Voir « La guerre afghane de Ashe ».) À la fin du 18ème siècle, un corps de cavaliers sikhs, dans un acte de vengeance, vint à Delhi et détruisit une mosquée à Rikabganj.

     Voici donc la condition à laquelle étaient réduits les hindous sous la théocratie islamique. La secte dominante profita-t-elle de cette politique ? Quelle était la condition morale et intellectuelle des croyants à la fin de la période musulmane en Inde ? Ils se trouvèrent encore plus malheureux et démunis que les hindous pour affronter l'évolution du monde moderne. Tournons notre regard vers l'extérieur pour en trouver la raison.

     Terre sainte des juifs, des chrétiens et des musulmans, la Palestine, après six siècles de domination islamique, a été changée en désert hanté par de pauvres hères ignorants et malades plutôt que par des êtres humains. (Voir la description graphique de Kinglake). L'administration juive d'aujourd'hui a changé le désert en jardin, des kilomètres de terre sableuse désolée ont été transformés en riants vergers d'oranges et de citrons, les ressources minérales de la Mer Morte sont exploitées, et tous les agréments de la vie moderne et de la civilisation sont maintenant disponibles dans ce petit pays d'Orient. Des arabes avisés sont maintenant désireux de s'implanter là en délaissant les pays régis par la Charia. C'est la leçon de l'histoire vivante.




 

Notes :

[1] Irlandaise proche disciple de Vivekananda. S'impliqua activement dans le mouvement révolutionnaire      de libération de l'Inde du joug britannique.

[2] Ville du Bengale où Clive a vaincu le Nawab du Bengale et par là assis la domination des       Britanniques sur tout le Nord-Est de l'Inde.

[3] La burkha, voile qui recouvre le corps des femmes musulmanes de la tête aux pieds et le protège       ainsi du regard des hommes.

[4] Zainab, cousine du prophète était mariée à un de ses fils adoptifs. Un jour, le prophète entrant chez       elle inopinément, la vit légèrement vêtue et fut empli du désir de la posséder. Mais elle était sa       cousine et qui plus est sa belle-fille. Mohammed invoqua alors quelques sourates qu'Allah lui aurait       soufflées l'autorisant à rompre le mariage de sa belle-fille et à l'épouser.




 

     
© Jaïa Bharati