LA
CONDITION DES HINDOUS SOUS LA
DOMINATION MUSULMANE EN INDE
par Dr Jadunath Sarkar
Cet article a été
publié pour la première fois en 1950 dans le numéro
annuel de
l'« Hindusthan Standard » de Calcutta.
Quelle était
la condition des hindous à l'époque de la domination musulmane
en Inde ? C'est une question légitime étant donné
la situation présente du pays, et la signification de cette enquête
revêt une importance pratique fondamentale. Chaque arbre est jugé
à ses fruits, et le gouvernement musulman idéal de l'Inde,
littéralement, une théocratie administrée pour
Allah par ses agents, a montré ses conséquences pratiques
indubitables sur les conditions morales, économiques et intellectuelles
du peuple de ce vaste sous-continent, au moment où la domination
musulmane s'est arrêtée et où l'administration britannique
a commencé. Quand Wellesley et le Marquis de Hastings établirent
la souveraineté britannique, balayant six siècles de domination
musulmane, quel Indien ne se sent pas honteux, en lisant l'histoire
de cette conquête, de découvrir l'affaiblissement désespéré
de notre système de défense, la dégradation abjecte
de l'esprit et de l'éducation de notre peuple, et de voir ce
qu'étaient devenues les administrations publiques, inefficaces
et corrompues, pourtant entièrement entre les mains d'autochtones.
Il est vrai que nos gouvernants hindous
avaient fait preuve d'une incapacité similaire à la fin
de la période hindoue, quand le jeune Islam jeta ses premières
attaques sur l'Inde. Pourtant, à cette époque, l'intellect
hindou était encore vivant et produisait de brillants penseurs
et de valeureux héros, même pendant le stade initial de
l'expansion du règne politique islamique sur le pays. Mais à
l'époque de Wellesley et Hastings, 1798 -1818, la domination
musulmane avait changé l'Inde en une sorte « d'Afrique
obscure », si l'on considère l'état de la culture,
de la pensée et du caractère national, et, à la
recherche d'une nouvelle naissance de l'esprit, nous n'avons pu trouver
notre inspiration qu'en nous tournant vers l'Europe du 19ème
Siècle.
Le poison repose au cur même
de la théocratie islamique, selon laquelle il ne peut y avoir
qu'une seule foi, un seul peuple et une seule autorité toute-puissante.
L'État est un trust religieux, administré uniquement par
son peuple (les fidèles) obéissant aveuglément
au commandeur des croyants, qui était en théorie et le
plus souvent aussi en pratique, le Général suprême
de l'Islam militant (janud). Chaque souverain musulman se proclamait
le Calife Éternel, le « Commandeur des croyants »
et l'ombre (le représentant) de Dieu le véritable souverain.
Il ne pouvait y avoir de place pour les non-croyants dans son administration,
pas même pour les sous-divisions hérétiques de l'Islam
(les Chiites d'un État sunnite comme les Sultans et les Padishas
de Delhi). Même les juifs et les chrétiens ne pouvaient
être des citoyens à part entière, encore qu'ils
se rapprochent des musulmans en raison de leur appartenance au « Peuple
du Livre » ou croyants en la Bible, que le prophète de
l'Islam avait acceptée comme parole révélée,
bien qu'insuffisante pour assurer le salut à moins d'être
complétée par son Coran. L'attitude musulmane envers ces
Ahal-i-Kitab est parfaitement exprimée dans les vers suivants
cités par Al Badayieni, un lettré orthodoxe champion de
l'Islam et ennemi des philosophes libéraux Abul Fazi et Faizi
:
« L'eau touchée par un juif est impure
:
Mais elle pourra baigner le corps d'un Chrétien. »
Zimmis
Il en était
de même pour les hindous et les Zoroastriens qui n'avaient pas
de place dans ce système politique. Si leur existence était
tolérée, c'était seulement pour les utiliser comme
manuvres, équarrisseurs et tireurs d'eau, comme contribuables
« Khirajguzar » pour le seul bénéfice
de la secte dominante des croyants. Ils étaient appelés
Zimmis et constituaient une population placée sous un contrat
de protection de l'État musulman, à condition de rendre
certains services et de devoir supporter certaines incapacités
civiques et politiques, et tout était mis en uvre pour
les empêcher de prendre de la force. La seule appellation zimmi
est aussi insultante que le titre de « Princes protégés
» de l'Inde britannique. Cela suggère une infériorité
politique et une vulnérabilité comparables au statut d'un
propriétaire mineur perpétuellement sous tutelle ; de
telles personnes protégées ne pouvaient affirmer une qualité
égale aux citoyens de la théocratie musulmane. Gaikwar
Sayaji Rao, tremblant et clopinant face au Roi George V pendant le Delhi
Darbar de 1912, pouvait-il prétendre au titre de souverain à
égalité avec le monarque britannique, ou même bénéficier
de droits identiques à ceux des pairs du royaume ?
Ainsi, dans la conception basique de l'État
musulman, tout non-croyant est considéré comme ennemi
et l'intérêt national est d'en réduire le nombre
et l'influence. L'objectif idéal était de les exterminer
totalement, comme les citoyens hindous, les Zoroastriens et les chrétiens
ont été liquidés en Afghanistan, en Perse et au
Proche-Orient (parfois complètement, parfois réduits à
une minorité négligeable). Ainsi à notre époque,
les derniers descendants des soldats d'Alexandre établis au Nord-Est
de l'Afghanistan ont été contraints d'accepter le Coran
et le nom de leur région même a été changé
de Kafiristan en Nuristan (Lumineuse province de l'Islam).
Tout ce qui tendait à renforcer
les hindous constituait ipso facto une menace à la prédominance
islamique. Dans le défunt Empire des Indes Britanniques, on pouvait
constater un comportement identique de la part des autorités,
et quand un Bengali avait appris la science militaire en France ou au
Mexique, il devenait immédiatement un suspect politique et était
dès lors filé par les services secrets (CID) comme un
traître potentiel. Toutefois, les Anglais, tout en contrôlant
l'esprit martial de nos classes éduquées, n'avaient pas
tenté de broyer l'âme hindoue à sa source : ils
n'oublièrent pas l'étude de la philosophie hindoue et
la pratique de cette religion, les ont même plutôt encouragées
et nous ont ouvert les portes du temple de la science occidentale, ce
que les gouvernements musulmans de l'Inde n'ont jamais fait.
La destruction des temples
Les temples hindous
ont souvent servi de centres d'étude en même temps que
de lieux de prière. Nivedita [1] ne tarissait
pas d'éloges sur les vastes temples du Sud de l'Inde, qu'elle
comparait aux cathédrales de l'Angleterre médiévale.
Dans les nombreuses niches qui couraient à l'intérieur
des murs d'enceinte, les jeunes étudiaient, vivaient et se retrouvaient
le soir à l'Arati. Attaquer les grands temples, c'était
attaquer les racines même de l'enseignement hindou en sanscrit,
à l'époque l'unique filière pour des études
supérieures. De nombreux documents attestent de la mise à
mort de professeurs et de théologiens par Firuz Shah, Aurangzeb
et d'autres pieux souverains musulmans qui sont encore considérés
comme des modèles de gouvernants de la théocratie. De
plus, une politique progressive mais inexorable fut mise en place pour
supprimer l'ensemble des temples de l'Inde. Au début de son règne
(1658), Aurangzeb écrivait depuis son Farman de Bénarès
: « Au nom de notre Sainte Loi, les anciens temples ne doivent
pas être démolis, mais aucun nouveau sanctuaire ne pourra
être construit. » Mais lui-même ne respecta pas
cette application, même limitée, de la Charia. Dans ses
lettres rassemblées par son « disciple »
et « secrétaire » Inayetullah Khan, on
en trouve une qui déclare : « Le temple de Somnath
a été démoli au début de mon règne
et l'adoration de l'idole interdite en ce lieu. On ignore où
en sont les choses à présent. Si les idolâtres ont
recommencé à adorer des images, alors détruisez
ce temple de telle sorte qu'aucune trace du bâtiment ne subsiste. »
Le 9 avril 1669, il lança à tous les gouverneurs des provinces
de son empire, l'ordre général de détruire les
écoles et les temples des infidèles et de réduire
drastiquement leur enseignement et leurs pratiques religieuses. (Son
histoire officielle, Maasir-i-Alamgiri, texte Persan, p. 81). La manière
dont cet ordre fut appliqué partout, pendant le demi-siècle
que dura son règne, peut être étudiée en
détail dans mon « Histoire d'Aurangzeb »,
Vol III, chapitre 34, appendice V. À la fin de sa vie, des ordres
officiels stricts exigèrent la démolition d'un nouveau
temple construit près de Murshidabad. La lettre traduite du Persan
est citée dans mon introduction au « Sitaram »
de Bankim Chandra, aux Éditions Bangiya Sahitya Parishad.
Des admirateurs ignorants
de cet Empereur dévot ont affirmé que les temples n'étaient
détruits que lorsqu'ils constituaient des places fortes pour
des insoumis et des centres de rébellion où ses ennemis
politiques tramaient quelque complot. Un rapport perse, écrit
à Delhi et conservé aux archives de Jaïpur, nous
dit qu'Aurangzeb avait envoyé au très loyal Rajah de Jaïpur
l'ordre de démolir un grand nombre de temples dans ses provinces.
Quand Sa Majesté lut le rapport disant que son injonction avait
été pieusement exécutée, il s'exclama avec
admiration : « Ah, le Rajah est un khanazad », c'est
à dire un loyal esclave.
Il en est de même
pour ses modernes apologues. Osman Ali Khan, dont 90 pour 100 des sujets
sont hindous, se réjouissait ainsi dans un gazal (poème)
de sa composition, publié dans le périodique Rahbar-i-Daccan
du 25 février 1939 :
Band naqus hua sunke nara-e takbir
Zalzala a ho gaya rishta-e-zunnar poi bho
Ce qui signifie : « L'éclat des
conques et le carillon des cloches ont été arrêtés
par la force du cri Allah-o-Akbar. Un tremblement de terre est en train
de secouer les cordons sacrés (portés par les Brahmanes
hindous) ».
Au 18ème siècle,
quand la force brutale du gouvernement musulman commence à décliner,
la réaction naturelle à cette politique chez les Marathes,
les Sikhs, les Jats et les Bundelas est un épisode bien connu
de l'histoire indienne.
La répression économique
L'Empereur Aurangzeb
qui régna de 1658 à 1707, était un souverain sunnite
Hanafi orthodoxe, et le modèle politique des écrivains
mahométans passés et présents. Chacune des règles
édictées par son gouvernement (comme celles de Firuz Tughlaq
et de Sikandar Lodi) était déterminée par la loi
coranique. Il restaura la jaziya, ou taxe individuelle, pour les hindous.
Le Coran (IX, 29) appelle les musulmans « à combattre
ceux qui ne professent pas la vraie foi, jusqu'à ce qu'ils paient
la jaziya avec la main de l'humilité (ham sagkhirun). »
C'était un impôt payable par les hindous (et les chrétiens)
pour avoir le droit de vivre dans la maison de leurs ancêtres.
Le but d'Aurangzeb en imposant ce décret (mis en application
le 2 avril 1679), était de « répandre l'Islam
et d'abaisser la foi des infidèles », comme l'exprime
son propre secrétaire. Un voyageur italien de l'époque,
Nicholo Manucci, notait ceci : « Beaucoup d'hindous incapables
de payer, sont devenus musulmans pour échapper aux mauvais traitements
des collecteurs d'impôts. Aurangzeb se réjouit que de telles
exactions obligeront les hindous à embrasser la foi mahométane. »
Certains de nos contemporains
ont soutenu que la jaziya était un impôt juste, payé
par les hindous exemptés de service militaire obligatoire. Mais
cela n'arriva que tardivement, à partir du 10 mai 1855, quand
l'alliance entre Anglais et Français dans leur guerre contre
la Russie eut besoin du soutien du Sultan de Turquie. Un décret
fut promulgué, remplaçant la jaziya en tant que taxe sur
le libre exercice de la religion, par un impôt pour l'exemption
du service militaire en territoire turc sous administration européenne.
(Voir « Encyclopédie de l'Islam », i, 1052).
N'oublions pas que chaque musulman était exempté du paiement
de la jaziya, même s'il ne servait pas dans l'armée ou
n'était pas appelé comme conscrit, et que ceux qui s'étaient
engagés recevaient une pleine solde.
En outre, la véritable
nature de la jaziya apparaît clairement dans le commentaire du
Coran sur la méthode de collecter la taxe ; il est précisé
que le zimmi doit payer personnellement ; s'il fait transiter l'argent
par un tiers, on doit le refuser. La personne imposée doit venir
à pied et donner la somme debout, tandis que le receveur doit
être assis, etc. Voilà qui explique la directive du Coran,
ham sagkhirun, « avec les marques de l'humiliation. »
Les archives persanes manuscrites Akhbarat citent de nombreux exemples
et prouvent que ces règles étaient appliquées en
Inde.
En plus de l'obligation
de payer cet impôt, l'hindou était frappé d'innombrables
restrictions liées à la constitution même de la
théocratie musulmane. Il devait se signaler par des vêtements
humbles et quelquefois exhiber une marque de couleur. Il ne devait pas
monter à cheval ni porter des armes bien qu'à cette
époque, le port du sabre fut une nécessité pour
tout gentilhomme. Il devait faire montre d'un respect inconditionnel
envers les musulmans : « Les autochtones doivent saluer (salam)
tous les seigneurs (sahib) qu'ils rencontrent sur leur chemin. »
L'hindou était également soumis à certaines incapacités
pour témoigner en cour de justice, pour bénéficier
de la protection des lois criminelles et pour le mariage. Pour finir,
dans l'exercice de sa religion, il devait éviter toute provocation
qui aurait pu éveiller la colère des disciples du Prophète.
Les membres de cette
secte « découragée » pouvaient-ils
revendiquer une quelconque citoyenneté dans un état musulman
? Non, les réponses qui font autorité se trouvent dans
« l'Encyclopédie de l'Islam », Vol I, pp.
958-959.
Sous le Droit Canon
en vigueur dans les pays islamiques, un musulman qui se convertit à
une autre foi ou qui se déclare apostat est punissable de mort,
et la sentence peut être exécutée par n'importe
quel citoyen. Un musulman qui tue un hindou sur un terrain privé
n'était pas soumis au choix de devoir payer « le prix
du sang » ou de recevoir la mort par la main des héritiers
de la victime ce qui est pourtant un droit reconnu pour tout
musulman en pareil cas.
Il en va de même
pour l'égalité politique et légale de toute secte,
croyance ou religion dans la théocratie islamique.
La condition des femmes
Ce qui était
le plus blessant pour le cur des non-musulmans autant pour
les chrétiens et les juifs que pour les hindous c'était
le nombre de leurs femmes soumises au joug islamiste. Quelle qu'ait
pu être la théorie, la pratique se réduisait à
sanctifier, au nom de la conversion des victimes de l'Islam, le rapt
et la séduction des femmes non-musulmanes. Kinglate, dans son
« Eothen », donne une parfaite illustration de
ce fait, par un exemple relevé en Turquie à une époque
pourtant tardive (1830-1840) : Dans la ville de Naplouse, un sheik fortuné
et influent qui avait aperçu incidemment une jeune et belle chrétienne
fraîchement mariée à un jeune homme de sa foi, complota
dans le but « d'assouvir sa passion en la persuadant d'embrasser
son propre credo. S'il réussissait à lui faire franchir
ce pas, son mariage avec le chrétien serait automatiquement annulé,
et dès lors, plus rien ne pourrait s'opposer à ce qu'elle
devienne son épouse Le sheik était un homme pratique
; il n'envoya pas de prospectus, pas même un exemplaire
du Coran. Une vieille femme agit en missionnaire. Elle apporta un panier
rempli d'excellents arguments des bijoux, des châles et
des foulards. Pauvre Mariam (l'épouse chrétienne) ! Elle
se para des bijoux et examina sereinement la religion de Mahomet dans
un petit miroir elle ne pouvait rester sourde à l'éloquence
de telles boucles d'oreilles, et les puissantes vérités
de l'Islam se révélèrent dans les plis délicats
d'un châle du Cachemire posé sur sa jeune poitrine ; elle
était prête à abandonner sa foi. » (Chapitre
25)
Des cas similaires
sont connus de l'Inde moghole et ont également été
jugés par les cours de justice britanniques en raison de la doctrine
bien commode qui voulait que la conversion à l'Islam annule la
validité d'un mariage antérieur.
Dans
les histoires et les chroniques de voyage de cette époque, on
retrouve des exemples fréquents d'enlèvements forcés
de femmes hindoues, par de grands personnages et même des nababs,
qui restèrent impunis et n'étaient pas même « identifiables »
par la police et la justice d'alors. Nous ne citerons qu'un épisode
significatif des mémoires de Jean Law, le gouverneur français
de Chandernagor, qui était venu pour se battre contre les Anglais
pour le compte de Siraj-ud-daula, mais arriva trop tard (après
la défaite de Plassey [2]). Dès que
ses serviteurs lui signalaient l'existence d'une belle jeune femme dans
un village, le jeune Nabab s'y rendait à cheval, l'enlevait et
l'incorporait à son harem. C'était en 1757.
À peu près à la même
époque, Shuja-ud-daula, le Grand Vizir de Lucknow, fut pris de
fantaisie pour une jeune vierge Khatri qu'il avait entrevue durant une
promenade à cheval. Il la fit enlever par des hommes de main
serviles et, après l'avoir déshonorée, l'expulsa
de son harem. Cette histoire est rapportée sans honte par l'historien
de sa maison, Sayyid Ghulam Ali Nakavi, dans son Imad-us-Sadat.
La coutume du purda
[3] fut introduite chez les femmes arabes libres
après l'incident de Zainab [4]. Ce système
est devenu une institution rigide pour les hindous et les musulmans
du Nord de l'Inde où la loi coranique s'appliqua longtemps à
une vaste échelle. Le fait que le parda ne soit pas observé
par les hindous de Madras, du Maharashtra, du Kérala et de la
frange mongoloïde (excepté chez quelques riches familles
qui se prétendent Rajpoutes), indique clairement son origine
indienne du Nord et son caractère musulman.
La séduction
ou le rapt, sanctifiés par le récit du Kalima, ne constituaient
qu'un des moyens nombreux et variés mis en pratique pour accroître
coûte que coûte le nombre de musulmans. Les services publics,
sauf pour les emplois les plus subalternes, étaient interdits
aux hindous, alors qu'ils représentaient la vaste majorité
et étaient généralement plus qualifiés.
Abul Fazi a écrit que ses contemporains musulmans ont accusé
Akbar d'être un apostat de l'Islam, un « kafir »,
principalement parce qu'il avait ambitionné d'unifier la nation
en accordant la même tolérance pour toutes les religions
(Sulh-i-kul, paix à tous), et en incluant des hindous très
compétents au sein de son « umara », ou
haute noblesse administrative. Inversement, Aurangzeb est admiré
quasi-universellement encore aujourd'hui, pour avoir « d'un
trait de plume », démis tous les fonctionnaires hindous
et imposé des taxes discriminatoires pour les commerçants
hindous, exonérant du même coup ses coreligionnaires.
À l'Ouest de
la province rajpoute existait la secte des Bishnois, branche des adorateurs
de Vishnu, aux principes et à la doctrine non-conformistes, et
qui n'honoraient pas les brahmanes en tant que prêtres. Afin de
prévenir toute velléité d'unification avec les
hindous orthodoxes, Aurangzeb écrivit au gouverneur local en
lui enjoignant de tenter par tous les moyens de les convertir à
l'Islam en les incitant à abandonner ce qui subsistait de leurs
croyances et de leurs rites hindous. Ses directives ont été
conservées dans les archives perses de l'État de Jaïpur.
Ainsi, sous la théocratie islamique, la religion cessa d'être
une préoccupation de l'âme humaine en quête du Créateur,
mais dégénéra en un simple instrument de charcutage
politique.
Toutefois, l'application
stricte de la Charia ne fut pas toujours et partout prédominante
dans l'Inde musulmane ; une telle contrainte ne pouvait être uniforme
dans ce vaste pays à l'échelle d'un continent. En pratique,
les hindous bénéficiaient d'une sorte de tolérance
et de liberté dans leurs affaires, surtout dans les villages
et les coins reculés où les mollahs ne pouvaient se rendre,
et même dans certaines villes administrées par un juste
sultan, quand la Ulema restait assoupie. Les deux credo ne se rejoignaient
en fait qu'au sommet et à la base. Comme le remarque T. W. Arnold
: « Dans le mysticisme, ils trouvèrent une base commune
pour la pensée religieuse. Au Cachemire, un ziarat mahométan
honorait fréquemment l'emplacement d'un Tirtha hindou, depuis
lors reconnu comme la tombe d'un saint (Pir) De telles survivances
de l'hindouisme sont plus marquées dans les villages et les provinces
préservées de l'influence de la Ulema. Dans ces lieux,
les musulmans continuent encore à adorer les divinités
tutélaires du village et se joignent aux festivals hindous. »
De plus, quelques sectes
hybrides se formèrent, qui tentèrent d'apporter la réconciliation
entre hindous et musulmans ; mais il s'agissait de corps dissidents
qui restèrent nettement à l'écart hors castes
des grandes structures orthodoxes des deux religions. C'est en
brutalisant le tempérament spécifique hindou que la domination
de l'Islam provoqua les dégâts les plus importants. En
de nombreux endroits, l'hindouisme perdit son caractère libéral
et tolérant, qui reconnaît Dieu en chaque être, et
qui admet que n'importe quelle religion, sincèrement pratiquée,
peut mener au salut de l'âme.
« De même que les eaux
du Gange, s'écoulant par mille embouchures, rejoignent toutes
le vaste océan, de même les divers chemins du salut prescrits
dans les différentes écritures du monde mènent
toutes à Dieu. » (Kalidas). Les hindous avaient désormais
appris à user de représailles et à rendre la monnaie
de leur pièce à ces bigots qui les gouvernaient. Le rajah
de Jaïpur (vers 1660), entreprit de reconvertir d'anciens hindous
devenus musulmans. Le général Netaji Balkar de Shivaji
avait été forcé d'embrasser la foi islamiste par
Aurangzeb en 1646, sous le nom de Mohammed Kuli, mais en 1676, le grand
roi marathe « le rendit à l'hindouisme par le Prayashchitta. »
Lorsque la sonnerie des conques fut interdite dans les temples, un roi
rajpoute empêcha le chant de l'Azam, l'appel musulman à
la prière. La barbe d'un collecteur de Jaziya fut « épilée »
à Berar, un autre de ces officiers cruels fut battu à
mort à Rutlam. Les Sikhs se vengèrent de la profanation
de leur temple et du massacre des vaches par les musulmans à
Amritsar (1762) : quand ils revinrent en force, les Sikhs obligèrent
leurs prisonniers enchaînés à nettoyer le temple
sous le fouet et à laver le sol avec du sang de porc. Le simple
meurtre d'un infidèle (qu'il soit hindou ou officier européen
chrétien) était considéré comme une pieuse
action par les ghazis pathans de la province frontière du Nord-Ouest
(comme le meurtre de Lord Mayo). Par une réaction des plus déplorables,
qui perdura quelques années, quand un tel meurtrier était
condamné et pendu par la justice britannique, on enflammait une
touffe d'herbe sèche placée sur le nombril du cadavre
avant qu'il ne soit enterré, pour s'assurer que son âme
« aille en enfer par le moyen du feu ». Pendant
la campagne afghane de Lord Robers, les Gurkhas (et les Sikhs ?) traitèrent
les morts pathans de la même manière jusqu'à ce
qu'ils reçoivent l'ordre britannique de cesser. (Voir «
La guerre afghane de Ashe ».) À la fin du 18ème
siècle, un corps de cavaliers sikhs, dans un acte de vengeance,
vint à Delhi et détruisit une mosquée à
Rikabganj.
Voici donc la condition
à laquelle étaient réduits les hindous sous la
théocratie islamique. La secte dominante profita-t-elle de cette
politique ? Quelle était la condition morale et intellectuelle
des croyants à la fin de la période musulmane en Inde
? Ils se trouvèrent encore plus malheureux et démunis
que les hindous pour affronter l'évolution du monde moderne.
Tournons notre regard vers l'extérieur pour en trouver la raison.
Terre sainte des juifs,
des chrétiens et des musulmans, la Palestine, après six
siècles de domination islamique, a été changée
en désert hanté par de pauvres hères ignorants
et malades plutôt que par des êtres humains. (Voir la description
graphique de Kinglake). L'administration juive d'aujourd'hui a changé
le désert en jardin, des kilomètres de terre sableuse
désolée ont été transformés en riants
vergers d'oranges et de citrons, les ressources minérales de
la Mer Morte sont exploitées, et tous les agréments de
la vie moderne et de la civilisation sont maintenant disponibles dans
ce petit pays d'Orient. Des arabes avisés sont maintenant désireux
de s'implanter là en délaissant les pays régis
par la Charia. C'est la leçon de l'histoire vivante.
Notes :
[1] Irlandaise
proche disciple de Vivekananda. S'impliqua activement dans le mouvement
révolutionnaire de libération
de l'Inde du joug britannique.
[2] Ville du Bengale où Clive a vaincu
le Nawab du Bengale et par là assis la domination des Britanniques
sur tout le Nord-Est de l'Inde.
[3] La burkha, voile qui recouvre le corps des
femmes musulmanes de la tête aux pieds et le protège ainsi
du regard des hommes.
[4] Zainab, cousine
du prophète était mariée à un de ses fils
adoptifs. Un jour, le prophète entrant chez elle
inopinément, la vit légèrement vêtue et fut
empli du désir de la posséder. Mais elle était
sa cousine et qui plus est sa belle-fille.
Mohammed invoqua alors quelques sourates qu'Allah lui aurait soufflées
l'autorisant à rompre le mariage de sa belle-fille et à
l'épouser.