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UNE BRÈVE HISTOIRE DE PONDICHÉRY


par Serge Brelin


(Texte publié dans la brochure « IL Y A 50 ans : PONDICHÉRY.
L'intégration des Établissements français
en Inde »
Éditions Auroville Press)

 

     Un jour de novembre 1672, un catamaran piloté par deux pêcheurs tamouls et transportant deux passagers, aborde Porto-Novo, un port établi par les Portugais sur la Côte du Coromandel dans le sud de l’Inde. L’un des passagers, Bellanger de Lespinay, porte sur lui une lettre de change d’un montant de trente mille écus. Il est accompagné d’un interprète d’origine portugaise, Antonio Cartel. Bellanger est un officier de la garde de Jacob Blanquet de La Haye, commandant en chef de l’ « Éscadre de Perse », composée de neuf vaisseaux de guerre dont la mission était d’apporter un soutien logistique à la Compagnie royale des Indes. Assiégé par les Hollandais, qui étaient alors en guerre contre la France, dans la ville de San Tome (voir carte page ci-contre) dont il avait entrepris la conquête, La Haye, à court de vivres et de munitions, accepte l’offre du souverain de Bijâpûr qui lui proposait un terrain à Poudou Cheri, au sud de San Tome et au nord de Porto-Novo. Dans ses mémoires Bellanger raconte que « Cherkam Lodi [Sher Khân Lodi], gouverneur de Pondichéry pour le Roy de Bijâpûr, après avoir en vain essayé d’attirer les Hollandais propose de nous donner un droit de séjour afin que nous reprenions sur place ces activités de commerce fructueuses pour les uns et les autres. »

     La prise de possession effective de Poudou Cheri, qui était alors une petite bourgade peuplée de pêcheurs et de marchands, ne s’effectuera qu’un an plus tard. Bellanger prend logis dans la Maison des Danois et jusqu’en 1674, s’occupe seul d’acheter des vivres et des munitions pour ravitailler les troupes françaises toujours assiégées à San Tome. Le 16 janvier 1674, un employé de la Compagnie de Indes, François Martin, qui s’était réfugié à San Tome quand La Haye s’en empara, vient s’établir dans le comptoir français, qui a pris le nom de Pondichéry, pour aider Bellanger dans son entreprise.

     Ce n’était pourtant pas le premier établissement français à Pondichéry. En 1616, un certain J. Pépin, employé de la Compagnie pour les Grandes Indes, fait escale à Pondichéry à bord du Saint-Louis et signe avec le Nayak de Pondichéry le premier traité de commerce qui consacrait la naissance de la première loge française en Inde. Le Saint-Louis revient à Saint-Malo en 1618 et réalise un confortable bénéfice. Mais ces débuts prometteurs seront interrompus par le commencement de la guerre de Trente ans en Europe. Il faudra attendre 53 ans pour que les Français retournent à Pondichéry.



Un passé chargé d’histoire

     Quand les premiers Européens arrivèrent à Pondichéry, ils ne firent mention d’aucune ville à cet emplacement, mais seulement des ruines d’un temple. Pourtant, il semble que l’histoire du site de Pondichéry remonte à la très haute antiquité comme le prouve la présence d’urnes funéraires du néolithique. Le grand rishi védique Agastya et sa femme Lopamudra auraient établi leur ashram à cet endroit lors de leur passage dans le sud de l’Inde. Selon l’archéologue français Jouveau-Dubreuil, cet ashram se situerait exactement sur l’emplacement du bâtiment principal actuel de l’ashram de Mère et de Sri Aurobindo. De nombreuses inscriptions datant du XIe au XIVe siècle attestent d’ailleurs l’existence d’un temple à Agastya. L’endroit se développa rapidement pour devenir, comme l’indique l’ancien nom de la ville, Vedapuri, le siège d’une université sanscrite au IXe siècle. La ville sera pendant longtemps une étape pour les pèlerins se rendant à la ville sainte de Rameshwaram.

     Une carte dessinée d’après le Periplus Maris Erythraei [Périple de la Mer Érithrée] rédigé en grec vers la moitié du Ier siècle après J.-C. par un marchand anonyme, indique l’existence de trois grands ports de commerce sur la côte du Coromandel : Camara (Kaveripatnam), Sopatma, (Marakkanan) et entre les deux, Poduke, c'est-à-dire Pondichéry.

     En vérité, les échanges commerciaux entre l’Inde et l’Occident remontent bien avant l’arrivée des premiers marchands portugais. Si à la fin du XIIIe siècle, Marco-Polo débarqua dans un petit port situé dans l’embouchure de la rivière de Tamiraparuni à une centaine de kilomètres au sud de Pondichéry, les Grecs et les Romains avaient des relations commerciales avec l’Inde dès le Ier siècle de notre ère, si l’on en croit l’auteur du Periplus qui raconte avoir été frappé par la présence de navires grecs dans le port de Muziris (Cannanore) dans le nord du Kérala. Par ailleurs, la Tabula Peutingeriana dont on pense qu’elle est la copie d’une carte du IVe siècle qui serait elle-même copiée d’après l’Orbis pictus dessinée sous le règne d’Auguste, indique un « templeum Augusti » près de Muziris. Quant au Silappadikaram, poème épique tamoul composé par le prince Ilango Adigal entre le IIe et IIIe siècle, il décrit le site de Puhar (Kaveripatnam) ainsi : « À différents endroits de Puhar, le passant est attiré par la vue des habitations des yavanas [occidentaux], la prospérité qui n’était jamais dans le déclin. Dans leurs maisons, on pouvait voir des marins de tous les pays, mais d’après ce que l’on pouvait voir, ils vivaient en communauté. » Les textes tamouls nous apprennent également que les yavanas étaient très demandés comme gardes du corps mais aussi comme bâtisseurs, artisans, menuisiers, constructeurs de machines de guerre, par les souverains locaux. Ces derniers pratiquaient le libre-échange, ce qui permettait aux marchands occidentaux de créer des colonies et de jouir d’avantages financiers importants.

     Enfin, des fouilles archéologiques à Arikamedu ont révélé l’existence, au bord de la rivière d’Ariancoupam, de la ville de Virampatnam qui était un port et un emporium romain important. Ces fouilles ont exhumé de nombreux bacs de maçonnerie qui témoignent de l’importance des activités textiles sur la côte du Coromandel. On a aussi trouvé les vestiges d’un quartier où vivaient des verriers et des joailliers qui fabriquaient des objets de verre ou de silice, des quartzs et des cornalines… Ont été également mis à jour des vases, des amphores, des céramiques, des bijoux, des perles, des pierres précieuses et semi-précieuses, des monnaies romaines d’or et d’argent, des bustes en terre cuite, etc.

     Des fouilles récentes ont indiqué qu’Arikamedu était déjà habité longtemps avant l’arrivée des Romains à une date qui remonte jusqu’au IIe siècle avant J.-C. C’est précisément parce que c’était déjà un port important avec une industrie de fabrication de perles très active, que les Romains y avaient établi une loge (1).

     L’existence d’un emporium implique la présence, sur des périodes de douze à dix-huit ans, de fonctionnaires romains, recevant directement leurs ordres de Rome et habitant avec leur famille sur le site même de la loge. La situation des loges romaines présente d’extraordinaires similitudes avec le système qui sera établi plusieurs siècles plus tard par les différentes « compagnies des Indes ». On peut donc dire que Virampatnam était l’un des premiers comptoirs européens en Inde.

     Virampatnam tomba dans le déclin vers le IIIe siècle et, après une inondation, fut reconstruite plus au nord sur un emplacement plus sûr et fut jusqu’au XIVe siècle une agglomération active dont le Pondichéry actuel aurait été le faubourg portuaire. Pondichéry fit successivement partie du royaume des Pallavas, des Andhras, des Pandyas, des Cheras, et des Cholas, puis de l’empire de Vijayanagar, des Nayaks, des Marathes et enfin des Mogols.



De François Martin à Benoist Dumas

     Avant le retour des Français, les Hollandais puis les Danois se sont succédé à Pondichéry. Le passage des Danois, aussi bref fût-il, marque la naissance de la ville européenne avec la construction des premières maisons selon un modèle occidental.

     L’hostilité des Anglais et des Hollandais oblige Bellanger à quitter Pondichéry avec toute l’escadre : il laisse cependant derrière lui François Martin avec six Français et deux capucins chassés par les Anglais de Madras ainsi qu’un chirurgien de marine évadé de Ceylan... Il y a aussi les soixante matelots de La Diligente qui avait dû relâcher pour réparer ses avaries. Cette poignée d’hommes constitue la première véritable communauté française de Pondichéry.

     Il faut attendre dix ans pour que s’établisse, avec le Saint-d’Assise, une ligne commerciale maritime entre Pondichéry et la France.

     En 1686, François Martin décide de fortifier plus solidement la place en construisant une enceinte de briques avec quatre tours rondes, suffisante pour résister aux attaques des Maures, mais pas au siège d’une armée européenne... À l’extérieur du fort, une première rue se dessine, elle prendra le nom de « rue des Français » : l’actuelle rue Dumas.

     La population européenne est alors d’environ 200 habitants, le commerce est prospère mais en 1693, mécontents que leur monopole soit remis en cause, les Hollandais assiègent la ville qui capitule après une lutte inégale. Pondichéry sera occupée par les Hollandais pendant six ans, période pendant laquelle ils reconstruiront la ville selon un plan dont on pensa pendant longtemps qu’il avait été l’œuvre des Français.

     Le 16 septembre 1699, trois jours après avoir signé un traité avec les Hollandais, François Martin reprend possession de Pondichéry qu’il a rachetée 87 028 livres. Il ordonne la construction d’une nouvelle forteresse à la Vauban — le fort Saint-Louis — qui sera achevée en 1706. C’est à partir de ce fort que va se développer, de part et d’autre de la rue des Français, le quartier fondateur de la « ville blanche » : le quartier Saint-Laurent.

     Les habitations deviennent plus nombreuses et François Martin fait tracer deux autres rues parallèlement à la rue des Français : la rue des Capucins (rue Romain Rolland) et la rue du Pavillon (rue Suffren). Il fait également construire un palais pour le gouverneur, un bazar, des magasins et des boutiques. Le quartier Saint-Laurent fait symétrie au quartier Saint-Joseph, quartier fondateur de la « ville noire », partie indienne de Pondichéry qui avait été construite pendant l’occupation hollandaise. Constituée exclusivement de maisons d’architecture tamoule, chaque rue est habitée par des corporations différentes : tisserands, orfèvres, menuisiers, etc. Le quartier abrite également deux temples ainsi que l’église des Jésuites et l’église des Missions Étrangères. Dans la ville blanche, le quartier Saint-Laurent sera suivi de la construction du quartier Saint-Louis, tandis que dans la ville noire sera construit le quartier de l’Hôpital.

     La mort de François Martin, le 31 décembre 1706 à Pondichéry, sera suivie de quinze années de chaos, jusqu’à l’arrivée en 1721 de Pierre Lenoir, administrateur de talent, sous la direction duquel la ville s’organisera et prospèrera. Ainsi sur son initiative, les deux « villes » seront entourées d’une enceinte fortifiée et deux grandes artères principales seront percées, la rue de Madras et la rue de Valdaour qui sont aujourd’hui les rues Gandhi et rue Nehru. Une autorisation de construire est nécessaire et des ordonnances commandent la destruction des maisons qui ne respectent pas les alignements.

     Lenoir est également un habile homme d’affaires. Les marchands indiens, mis en confiance, font crédit à Pondichéry qui peut ainsi attendre l’envoi d’autres fonds de France. La prospérité et l’ordre règnent. Cent vingt « pions (2) » assurent la police et Lenoir lutte contre les interdits de caste qui empêchent les intouchables d’utiliser certaines voies publiques : « Le roi ne veut faire aucune distinction entre ses sujets quelles que soient leurs croyances, leur race, leur richesse ou leur pauvreté, par conséquent chacun peut, à cheval ou à palanquin, emprunter pour rentrer chez lui les nouvelles voies percées. »

     En 1735, date du retour de Lenoir en France, le chevalier de la Farelle écrit : « Cette ville a beaucoup changé sous le gouvernement de M. Lenoir ; elle est changée si avantageusement en toutes choses qu’elle ne serait pas reconnaissable à ceux qui ne l’auraient pas vue depuis dix ans… Pondichéry avait les rues [...] plantées d’arbres des deux côtés, ce qui est d’un aspect charmant. »

     Benoist Dumas, le successeur de Lenoir, réussira là où tous ses prédécesseurs avaient échoué, c'est-à-dire à obtenir le droit de battre monnaie, ce qui rapporte d’importants bénéfices à la Compagnie. Sous la direction de Dumas, la domination ainsi que le prestige de la France grandissent considérablement.

     Quand Dumas quitte l’Inde le 19 octobre 1741, la population de Pondichéry est estimée à 1 200 Européens et 120 000 Indiens. Dans une lettre à Godeheu, qui succédera à Dupleix, Ananda Ranga Pillai dira de Lenoir : « Comme un jardinier, M. Lenoir a amendé le sol, labouré, fumé et préparé pour la culture. Il l’a planté d’arbres qui fleurirent et portèrent des fruits dont il a joui en son temps. M. Dumas dévora le produit. Au temps de M. Dupleix une tempête a dévasté le jardin. »


Dupleix invente la politique de protectorat

     Depuis leur arrivée à Pondichéry, sur l’ordre de la Compagnie des Indes, les Français avaient toujours pratiqué une politique de non-ingérence dans les affaires indiennes et de non-belligérance vis-à-vis des Anglais qui étaient alors établis à Madras. Tout cela commencera à changer avec Dumas qui, afin de protéger les échanges commerciaux, sera petit à petit amené à intervenir dans la politique locale. À partir de là, l’expansion commerciale des Français leur permettait de développer une nouvelle force politique, solidement appuyée sur de vastes possessions territoriales et la supériorité des troupes militaires armées à l’européenne...

     Bien qu’il ne gouvernât Pondichéry que de 1742 à 1754, le « règne » de Jean-François Dupleix fut une suite ininterrompue de guerres, de fêtes, de triomphes et de gloire. Dupleix fera un premier séjour à Pondichéry comme conseiller nommé par Lenoir le 1er janvier 1723. L’ambition de Dupleix est alors de faire fortune. Il y réussit moyennement puisque, lorsqu’il part le 8 août 1731 pour le Bengale où il a été nommé à la tête des opérations de la Compagnie, il laisse à Pondichéry de l’argent investi dans des affaires et une belle maison avec jardin.

     C’est comme « commandant général dans l’Inde et président du Conseil supérieur de Pondichéry » qu’il fait un retour triomphal salué par vingt-et-un coups de canons, le 15 janvier 1742, avec à ses bras Jeanne, l’ex-épouse de son ami Jacques Vincent qui mourut à Chandernagor en 1739, et accompagné de son courtier adjoint Ananda Ranga Pillai.

     Dupleix a compris qu’en Inde, le seul moyen de s’assurer de l’amitié des Marathes de l’armée du nabab de Carnate — vaste territoire dont Pondichéry n’est qu’une toute petite enclave — est de les combler de somptueux présents et de faire grand étalage de la puissance financière et militaire du roi de France. Pour Dupleix, le commerce indien ne peut prospérer qu’en contrôlant de vastes territoires permettant à la Compagnie de se garantir suffisamment de bénéfices dans le cadre d’un marché exclusif et sans concurrence. Pour ce faire, Dupleix joue sur les rivalités internes des Mogols, soutient militairement l’accession au pouvoir de certains, assure la protection d’autres, en échange de territoires et de revenus... Ses victoires militaires, outre les honneurs et l’autorité qu’elles lui procurent, lui permettent de s’enrichir et, en mettant la main sur de formidables butins, plus vite qu’en faisant du commerce.

     En décembre 1744, c’est la capture, par l’escadre anglaise, de plusieurs vaisseaux de commerce français qui va pousser Dupleix à demander l’envoi d’une escadre de secours qui, commandée par Mahé de La Bourdonnais, n’arrivera à Pondichéry qu’en juillet 1746. Dupleix et La Bourdonnais ne s’aiment guère mais s’entendent cependant à monter une opération militaire visant à s’emparer de Madras qui se rend le 21 septembre 1746. Le nabab essaie bien de reprendre la ville en envoyant son fils à la tête d’une armée de trois mille hommes mais une troupe de seulement cinq cents hommes commandés par l’officier ingénieur Paradis la met en déroute.

     Cependant Gondelour (Cuddalore), où s’étaient réfugiés les Anglais, est devenu la base de ces derniers, posant un nouveau danger pour Pondichéry. Après quatre tentatives, Dupleix doit renoncer à s’en emparer. D’autant plus que la situation se retourne lorsqu’une nouvelle escadre anglaise menace Pondichéry et attaque la ville le 24 août. 1748. Grâce à la détermination de Dupleix qui par sa présence sur les remparts galvanise les défenseurs, la ville soutient le siège et le 17 octobre, malades et à court de vivres, les Anglais doivent se retirer. Malgré cette victoire, suite au traité de paix signé avec les Anglais à Aix-la-Chapelle le 18 octobre 1748, Madras leur sera simplement restitué le 1er septembre.

     Avec la restitution de Madras, Pondichéry se trouve plus isolé que jamais et il faut donc s’assurer la bienveillance du souverain de l’arrière-pays. Or ceci ne peut se faire qu’en détrônant Anaverdi, le nabab du Carnate, et en le remplaçant par un autre. Deux prétendants au trône, les princes Chanda Sahib et Mouzaffar Jang s’allient aux Français et envahissent le Carnate où ils sont rejoints par une troupe française commandée par Charles de Bussy. Le 3 août 1749, l’armée d’Anaverdi, qui est tué lors des combats, est défaite. Le 16 décembre, avec la victoire des troupes françaises et de leurs alliés contre Nazir Jang soutenu par les Anglais, le triomphe de la politique de Dupleix est complet. L’armée maure acclame Mouzaffar comme le nouveau souhab (3) qui, le 26 décembre, vient à Pondichéry remercier et rembourser son protecteur. Dupleix est fait nabab et gouverneur de l’Inde du Sud, de la Krishna au cap Comorin, par le Grand Mogol. Sur la demande de Mouzaffar, Dupleix permet à Charles de Bussy de l’accompagner dans sa capitale à la tête d’un détachement français. Or Mouzaffar ayant été tué lors d’une échauffourée, Bussy, qui ne peut rebrousser chemin, fait proclamer soubab un oncle de Mouzaffar du nom de Salabet. Bussy réussit à créer un véritable protectorat français comprenant tout le Décan jusqu’à Aurangabad et l’Orissa jusqu’à la frontière du Bengale.

     La politique en est dictée par Dupleix depuis Pondichéry qui devient ainsi la capitale du Décan.

     Dupleix mène la vie d’un souverain dans le nouveau palais du gouverneur qui est achevé en 1752. Pondichéry vit alors une période de prospérité et de luxe, l’argent y coule à flots et de nombreux visiteurs de marque viennent y séjourner. Ces succès inquiètent les Anglais comme en témoigne cette lettre de Saunders, le nouveau gouverneur de Madras, le 18 février 1751, à sa compagnie : « Les Français tâchent de s’établir dans les places les plus convenables de la côte et jettent les bases d’un commerce avantageux sans le moindre égard pour les intérêts de leurs voisins. Autant que nous le pourrons nous ferons tout pour y mettre obstacle. »

     C’est Robert Clive, un ancien « teneur de livres » qui a fait fortune dans l’intendance, qui sera l’instrument du déclin de la présence française dans le Décan. Devenu chef militaire, soutenu par Sanders, allié à l’un des fils d’Anaverdi, Mahamet Ali, qui s’était réfugié à Trichinopoly après la défaite de son père, Clive vole de victoire en victoire. Le 12 juin 1752, Law de Lauriston, qui a remplacé le commandant d’Auteuil, est obligé de capituler après s’être fait encercler par Clive sur l’Ile de Srirangam. Chanda Sahib, quant à lui, se rend prisonnier à l’un des alliés de Mahamet Ali et est décapité sur le champ. Fait marquis par le roi de France et nabab du Carnate par le Grand Mogol, Dupleix continue la guerre en la finançant avec ses fonds personnels. Parce que le comptoir devait être protégé et alimenté en fonds, la nécessité d’une présence militaire et d’élargir le territoire pour en tirer davantage de revenus s’imposait. C’est ce qu’avait compris Dupleix qui, de marchand, était par la force des choses devenu conquérant et colonisateur. C’est ce que Paris ne comprend pas. Le ministre de la Marine Rouillé souhaite « voir finir une guerre qui ne peut se continuer qu’au préjudice du commerce » et la Compagnie, dont la politique d’apaisement se trouve justifiée par la capitulation de Law, négocie à Londres la paix avec les Anglais.

     Il est convenu que Saunders serait rappelé en même temps que Dupleix. Ce dernier est remplacé par Godeheu, ex-directeur de la Compagnie à Lorient et autrefois stagiaire sous les ordres de Dupleix à Chandernagor. Dupleix quitte Pondichéry le 14 octobre 1754 à bord du Duc d’Orléans.



Godeheu ou la politique de l’apaisement

     Godeheu a reçu l’ordre de faire la paix à tout prix. Le 26 décembre il signe un traité qui, dans le but d’apaiser les Anglais, aura en fait pour conséquence l’abandon de tous les territoires donnés par le Grand Mogol. Les avis des historiens sur les motifs qui ont poussé Godeheu à signer ce traité sont partagés. Dans son Histoire des Français en Inde, le lieutenant-colonel britannique Malleson écrit : « Un semblable traité était honteux au dernier degré. Il était honteux pour la France, honteux pour celui qui le faisait. Godeheu sacrifia, avec connaissance de cause, les fondements d’un empire indo-français à son craintif désir de paix, excité par le misérable et indigne besoin de défaire tout ce qu’avait fait son prédécesseur. » L’ancien chef de mission culturelle et technique au ministère des Affaires étrangères, Pierre Pluchon, estime lui que Godeheu cherchait simplement à gagner du temps pour sauver et consolider la présence française dans le Décan. La stratégie de Bussy, approuvée par Godeheu, était de déplacer le centre de la zone d’influence française, ce qui impliquait de changer la capitale. Cette analyse semble avoir été partagée par Anquetil-Duperron dans L’Inde en rapport avec l’Europe : « Pondichéry, sans port, sans baie, simple rade foraine, sans rapports nécessaires et suivis avec le Décan, sans objets de négoce que d’autres endroits ne puissent pas fournir à l’Europe, ni forts lucratifs dans le pays, sans défense naturelle, et qu’il faut quelquefois nourrir du blé de la côte Malabar. Une place de cette nature ne paraît pas propre à rester éternellement le centre des Établissements français dans l’Inde. » Quant à Alain Daniélou, il écrit dans son Histoire de l’Inde : « L’idée de conquérir l’empire des Indes en ayant pour base Pondichéry, petit village au sud de la côte brûlante et semi-désertique de Coromandel, était en soi une complète absurdité, surtout alors que le principal opposant avait pour base le riche Bengale et l’énorme port de Calcutta. » Quoiqu’il en soit, ce traité marquera le début de la fin de la suprématie de la présence française en Inde puisque Clive peut faire marcher les troupes anglaises vers le nord sans rencontrer aucun obstacle et remporter, le 23 juin 1757, contre le nabab Siraj-ud-daulah, la victoire de la bataille de Plassey qui leur ouvre les portes du Bengale. Pierre Pluchon, lui, regrette que « Godeheu n’ait pas assumé le gouvernement des Établissements français quand éclata la nouvelle guerre de Sept ans. À l’inverse de son successeur, Duval de Leyrit, il eût été dans la logique de sa politique d’autoriser Bussy et le commandant de Chandernagor à détruire les positions anglaises du delta du Gange. Alors peut-être Clive n’aurait-il pas vaincu les Indiens à Plassey… (4) »

     Lorsqu’il quitte Pondichéry le 11 février 1755, Godeheu laisse derrière lui un comptoir ruiné et ravagé par une épidémie de variole.



La fin du rêve

     La paix ne dure pas deux ans. La guerre reprend dès 1756 et durera sept ans, d’où son nom. Le comte de Lally est chargé par le roi de chasser les Anglais de l’Inde. Accueilli comme un sauveur par les Français de Pondichéry dont Duval de Leyrit est alors le gouverneur, il veut attaquer tout de suite et, malgré une expédition mal préparée, réussit à s’emparer le 2 juin 1757 du fort Saint-David. Il fait un retour triomphal à Pondichéry mais provoque l’indignation et la colère de la population tamoule en ordonnant l’exécution de quatre Indiens qui lui avaient été désignés comme agents des Anglais.

     Lally fait ensuite revenir Bussy du Décan pour l’assister dans ses opérations militaires. Mais les deux hommes, très vite, ne s’entendent pas. Malgré les avertissements de Bussy, Lally veut assiéger Madras en pleine mousson. Le 18 février 1758, Madras n’est toujours pas prise et le siège doit être levé. Les Français rentrent à Pondichéry. Les relations de Lally avec Bussy ne font que s’aggraver. La perte de Masulipatam au nord de Madras finit par décourager Salabet Jang, qui signe un traité avec les Anglais. Les maladresses de Lally lui aliènent les derniers princes indiens qui soutenaient encore la France.

     Pondichéry est finalement de nouveau assiégée par les Anglais en 1760 et, malgré la résistance opiniâtre de ses défenseurs qui tiennent pendant six mois, capitule le 17 janvier 1761. Lally est fait prisonnier. Lorsqu’il finit par revenir en France, il est emprisonné à la Bastille, condamné à mort pour trahison et est décapité sur la place de Grève en 1766.

     Les Anglais donnent trois mois aux habitants pour évacuer la ville, qui est ensuite détruite méthodiquement et systématiquement avec un acharnement particulier sur tout ce qui est le symbole de sa réussite et de sa puissance : le fort, les remparts, le palais de Dupleix mais aussi tous les bâtiments civils ainsi que les églises qui sont littéralement rasés.



Pondichéry renaît de ses cendres

     Pondichéry, amputée de toutes ses provinces, est rendue à la France par le traité de Paris en 1763. Deux ans après sa destruction, « les herbes, les ronces, les épines, écrit l’astronome Le Gentil, avaient recouvert une partie des ruines de la ville, ce qui offrait à la vue un objet de confusion et de la plus grande horreur. Pondichéry, cette ville si célèbre du temps de M. Dupleix, il n’y avait pas plus de douze ans, était devenue comme Jérusalem, le repaire des couleuvres et des serpents. » Mais en 1764, grâce à Law de Lauriston, le nouveau gouverneur de Pondichéry : « On dressa des tentes, on se logea dessous : on mit le feu aux broussailles, on nettoya les rues. […] En très peu de temps, les rues parurent, les maisons se relevèrent, et Pondichéry fait aujourd’hui l’admiration de tous ceux qui le voient, et qui savent que trois ans auparavant il n’était qu’un tas de cendres, de pierres et de poussière. »

     Mais la paix entre la France et l’Angleterre est de courte durée, et, pendant les quarante années de guerres qui suivent, Pondichéry est reprise et rendue trois fois. Le traité signé à Paris le 30 mai 1814 rend à la France ses Établissements, mais elle s’engage à les démilitariser renonçant ainsi à jamais à toute ambition d’expansion coloniale.

     Ce n’est que le 4 décembre 1816, conformément aux termes du Traité de Paris, confirmé par celui du 20 novembre 1815 (5), que Pondichéry devient « définitivement » française… jusqu’à la cession des Établissements français à l’Inde le 1er novembre 1954.


Serge Brelin

 

(Serge Brelin vit en Inde dans la cité internationale d'Auroville près de Pondichéry depuis 1981. Il est fondateur et responsable des Éditions Auroville Press International.)

 

Notes :

[1] Arikamedu a été classé monument historique par l’Archeological Survey of India qui continue à procéder à des fouilles et a pour projet de construire un musée sur le site.

[2] Du portugais « peao » : valet de pied, laquais.

[3] Ou soubadar : vice-roi en charge d’un « souba », une des grandes régions de l’empire mogol.

[4] Cette victoire allait assurer la suprématie de l’empire britannique en Inde, mais comme le fit remarquer Jawaharlal Nehru dans sa Découverte de l’Inde en 1946, Clive avait gagné « en encourageant la trahison et la falsification », et la domination britannique en Inde avait eu « un commencement plutôt louche et en avait gardé depuis un goût amer. »

[5] Le traité de 1815 sera encore plus sévère que celui de 1814 puisqu’il interdisait toute possibilité de développement économique de Pondichéry.


 

 

       
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