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UNE BRÈVE HISTOIRE DE PONDICHÉRY
(Texte publié dans la brochure « IL Y A 50 ans : PONDICHÉRY. L'intégration des Établissements français en Inde » Éditions Auroville Press) Un jour de novembre 1672, un catamaran piloté par deux pêcheurs tamouls et transportant deux passagers, aborde Porto-Novo, un port établi par les Portugais sur la Côte du Coromandel dans le sud de lInde. Lun des passagers, Bellanger de Lespinay, porte sur lui une lettre de change dun montant de trente mille écus. Il est accompagné dun interprète dorigine portugaise, Antonio Cartel. Bellanger est un officier de la garde de Jacob Blanquet de La Haye, commandant en chef de l « Éscadre de Perse », composée de neuf vaisseaux de guerre dont la mission était dapporter un soutien logistique à la Compagnie royale des Indes. Assiégé par les Hollandais, qui étaient alors en guerre contre la France, dans la ville de San Tome (voir carte page ci-contre) dont il avait entrepris la conquête, La Haye, à court de vivres et de munitions, accepte loffre du souverain de Bijâpûr qui lui proposait un terrain à Poudou Cheri, au sud de San Tome et au nord de Porto-Novo. Dans ses mémoires Bellanger raconte que « Cherkam Lodi [Sher Khân Lodi], gouverneur de Pondichéry pour le Roy de Bijâpûr, après avoir en vain essayé dattirer les Hollandais propose de nous donner un droit de séjour afin que nous reprenions sur place ces activités de commerce fructueuses pour les uns et les autres. » La prise de possession effective de Poudou Cheri, qui était alors une petite bourgade peuplée de pêcheurs et de marchands, ne seffectuera quun an plus tard. Bellanger prend logis dans la Maison des Danois et jusquen 1674, soccupe seul dacheter des vivres et des munitions pour ravitailler les troupes françaises toujours assiégées à San Tome. Le 16 janvier 1674, un employé de la Compagnie de Indes, François Martin, qui sétait réfugié à San Tome quand La Haye sen empara, vient sétablir dans le comptoir français, qui a pris le nom de Pondichéry, pour aider Bellanger dans son entreprise. Ce nétait pourtant pas le premier établissement français à Pondichéry. En 1616, un certain J. Pépin, employé de la Compagnie pour les Grandes Indes, fait escale à Pondichéry à bord du Saint-Louis et signe avec le Nayak de Pondichéry le premier traité de commerce qui consacrait la naissance de la première loge française en Inde. Le Saint-Louis revient à Saint-Malo en 1618 et réalise un confortable bénéfice. Mais ces débuts prometteurs seront interrompus par le commencement de la guerre de Trente ans en Europe. Il faudra attendre 53 ans pour que les Français retournent à Pondichéry.
Quand les premiers Européens arrivèrent à Pondichéry, ils ne firent mention daucune ville à cet emplacement, mais seulement des ruines dun temple. Pourtant, il semble que lhistoire du site de Pondichéry remonte à la très haute antiquité comme le prouve la présence durnes funéraires du néolithique. Le grand rishi védique Agastya et sa femme Lopamudra auraient établi leur ashram à cet endroit lors de leur passage dans le sud de lInde. Selon larchéologue français Jouveau-Dubreuil, cet ashram se situerait exactement sur lemplacement du bâtiment principal actuel de lashram de Mère et de Sri Aurobindo. De nombreuses inscriptions datant du XIe au XIVe siècle attestent dailleurs lexistence dun temple à Agastya. Lendroit se développa rapidement pour devenir, comme lindique lancien nom de la ville, Vedapuri, le siège dune université sanscrite au IXe siècle. La ville sera pendant longtemps une étape pour les pèlerins se rendant à la ville sainte de Rameshwaram. Une carte dessinée daprès le Periplus Maris Erythraei [Périple de la Mer Érithrée] rédigé en grec vers la moitié du Ier siècle après J.-C. par un marchand anonyme, indique lexistence de trois grands ports de commerce sur la côte du Coromandel : Camara (Kaveripatnam), Sopatma, (Marakkanan) et entre les deux, Poduke, c'est-à-dire Pondichéry. En vérité, les échanges commerciaux entre lInde et lOccident remontent bien avant larrivée des premiers marchands portugais. Si à la fin du XIIIe siècle, Marco-Polo débarqua dans un petit port situé dans lembouchure de la rivière de Tamiraparuni à une centaine de kilomètres au sud de Pondichéry, les Grecs et les Romains avaient des relations commerciales avec lInde dès le Ier siècle de notre ère, si lon en croit lauteur du Periplus qui raconte avoir été frappé par la présence de navires grecs dans le port de Muziris (Cannanore) dans le nord du Kérala. Par ailleurs, la Tabula Peutingeriana dont on pense quelle est la copie dune carte du IVe siècle qui serait elle-même copiée daprès lOrbis pictus dessinée sous le règne dAuguste, indique un « templeum Augusti » près de Muziris. Quant au Silappadikaram, poème épique tamoul composé par le prince Ilango Adigal entre le IIe et IIIe siècle, il décrit le site de Puhar (Kaveripatnam) ainsi : « À différents endroits de Puhar, le passant est attiré par la vue des habitations des yavanas [occidentaux], la prospérité qui nétait jamais dans le déclin. Dans leurs maisons, on pouvait voir des marins de tous les pays, mais daprès ce que lon pouvait voir, ils vivaient en communauté. » Les textes tamouls nous apprennent également que les yavanas étaient très demandés comme gardes du corps mais aussi comme bâtisseurs, artisans, menuisiers, constructeurs de machines de guerre, par les souverains locaux. Ces derniers pratiquaient le libre-échange, ce qui permettait aux marchands occidentaux de créer des colonies et de jouir davantages financiers importants. Enfin, des fouilles archéologiques à Arikamedu ont révélé lexistence, au bord de la rivière dAriancoupam, de la ville de Virampatnam qui était un port et un emporium romain important. Ces fouilles ont exhumé de nombreux bacs de maçonnerie qui témoignent de limportance des activités textiles sur la côte du Coromandel. On a aussi trouvé les vestiges dun quartier où vivaient des verriers et des joailliers qui fabriquaient des objets de verre ou de silice, des quartzs et des cornalines Ont été également mis à jour des vases, des amphores, des céramiques, des bijoux, des perles, des pierres précieuses et semi-précieuses, des monnaies romaines dor et dargent, des bustes en terre cuite, etc. Des fouilles récentes ont indiqué quArikamedu était déjà habité longtemps avant larrivée des Romains à une date qui remonte jusquau IIe siècle avant J.-C. Cest précisément parce que cétait déjà un port important avec une industrie de fabrication de perles très active, que les Romains y avaient établi une loge (1). Lexistence dun emporium implique la présence, sur des périodes de douze à dix-huit ans, de fonctionnaires romains, recevant directement leurs ordres de Rome et habitant avec leur famille sur le site même de la loge. La situation des loges romaines présente dextraordinaires similitudes avec le système qui sera établi plusieurs siècles plus tard par les différentes « compagnies des Indes ». On peut donc dire que Virampatnam était lun des premiers comptoirs européens en Inde. Virampatnam tomba dans le déclin vers le IIIe siècle et, après une inondation, fut reconstruite plus au nord sur un emplacement plus sûr et fut jusquau XIVe siècle une agglomération active dont le Pondichéry actuel aurait été le faubourg portuaire. Pondichéry fit successivement partie du royaume des Pallavas, des Andhras, des Pandyas, des Cheras, et des Cholas, puis de lempire de Vijayanagar, des Nayaks, des Marathes et enfin des Mogols.
Avant le retour des Français, les Hollandais puis les Danois se sont succédé à Pondichéry. Le passage des Danois, aussi bref fût-il, marque la naissance de la ville européenne avec la construction des premières maisons selon un modèle occidental. Lhostilité des Anglais et des Hollandais oblige Bellanger à quitter Pondichéry avec toute lescadre : il laisse cependant derrière lui François Martin avec six Français et deux capucins chassés par les Anglais de Madras ainsi quun chirurgien de marine évadé de Ceylan... Il y a aussi les soixante matelots de La Diligente qui avait dû relâcher pour réparer ses avaries. Cette poignée dhommes constitue la première véritable communauté française de Pondichéry. Il faut attendre dix ans pour que sétablisse, avec le Saint-dAssise, une ligne commerciale maritime entre Pondichéry et la France. En 1686, François Martin décide de fortifier plus solidement la place en construisant une enceinte de briques avec quatre tours rondes, suffisante pour résister aux attaques des Maures, mais pas au siège dune armée européenne... À lextérieur du fort, une première rue se dessine, elle prendra le nom de « rue des Français » : lactuelle rue Dumas. La population européenne est alors denviron 200 habitants, le commerce est prospère mais en 1693, mécontents que leur monopole soit remis en cause, les Hollandais assiègent la ville qui capitule après une lutte inégale. Pondichéry sera occupée par les Hollandais pendant six ans, période pendant laquelle ils reconstruiront la ville selon un plan dont on pensa pendant longtemps quil avait été luvre des Français. Le 16 septembre 1699, trois jours après avoir signé un traité avec les Hollandais, François Martin reprend possession de Pondichéry quil a rachetée 87 028 livres. Il ordonne la construction dune nouvelle forteresse à la Vauban le fort Saint-Louis qui sera achevée en 1706. Cest à partir de ce fort que va se développer, de part et dautre de la rue des Français, le quartier fondateur de la « ville blanche » : le quartier Saint-Laurent. Les habitations deviennent plus nombreuses et François Martin fait tracer deux autres rues parallèlement à la rue des Français : la rue des Capucins (rue Romain Rolland) et la rue du Pavillon (rue Suffren). Il fait également construire un palais pour le gouverneur, un bazar, des magasins et des boutiques. Le quartier Saint-Laurent fait symétrie au quartier Saint-Joseph, quartier fondateur de la « ville noire », partie indienne de Pondichéry qui avait été construite pendant loccupation hollandaise. Constituée exclusivement de maisons darchitecture tamoule, chaque rue est habitée par des corporations différentes : tisserands, orfèvres, menuisiers, etc. Le quartier abrite également deux temples ainsi que léglise des Jésuites et léglise des Missions Étrangères. Dans la ville blanche, le quartier Saint-Laurent sera suivi de la construction du quartier Saint-Louis, tandis que dans la ville noire sera construit le quartier de lHôpital. La mort de François Martin, le 31 décembre 1706 à Pondichéry, sera suivie de quinze années de chaos, jusquà larrivée en 1721 de Pierre Lenoir, administrateur de talent, sous la direction duquel la ville sorganisera et prospèrera. Ainsi sur son initiative, les deux « villes » seront entourées dune enceinte fortifiée et deux grandes artères principales seront percées, la rue de Madras et la rue de Valdaour qui sont aujourdhui les rues Gandhi et rue Nehru. Une autorisation de construire est nécessaire et des ordonnances commandent la destruction des maisons qui ne respectent pas les alignements. Lenoir est également un habile homme daffaires. Les marchands indiens, mis en confiance, font crédit à Pondichéry qui peut ainsi attendre lenvoi dautres fonds de France. La prospérité et lordre règnent. Cent vingt « pions (2) » assurent la police et Lenoir lutte contre les interdits de caste qui empêchent les intouchables dutiliser certaines voies publiques : « Le roi ne veut faire aucune distinction entre ses sujets quelles que soient leurs croyances, leur race, leur richesse ou leur pauvreté, par conséquent chacun peut, à cheval ou à palanquin, emprunter pour rentrer chez lui les nouvelles voies percées. » En 1735, date du retour de Lenoir en France, le chevalier de la Farelle écrit : « Cette ville a beaucoup changé sous le gouvernement de M. Lenoir ; elle est changée si avantageusement en toutes choses quelle ne serait pas reconnaissable à ceux qui ne lauraient pas vue depuis dix ans Pondichéry avait les rues [...] plantées darbres des deux côtés, ce qui est dun aspect charmant. » Benoist Dumas, le successeur de Lenoir, réussira là où tous ses prédécesseurs avaient échoué, c'est-à-dire à obtenir le droit de battre monnaie, ce qui rapporte dimportants bénéfices à la Compagnie. Sous la direction de Dumas, la domination ainsi que le prestige de la France grandissent considérablement. Quand
Dumas quitte lInde le 19 octobre 1741, la population de Pondichéry
est estimée à 1 200 Européens et 120 000 Indiens.
Dans une lettre à Godeheu, qui succédera à Dupleix,
Ananda Ranga Pillai dira de Lenoir : « Comme un jardinier,
M. Lenoir a amendé le sol, labouré, fumé et préparé
pour la culture. Il la planté darbres qui fleurirent
et portèrent des fruits dont il a joui en son temps. M. Dumas
dévora le produit. Au temps de M. Dupleix une tempête a
dévasté le jardin. » Dupleix invente la politique de protectorat Depuis leur arrivée à Pondichéry, sur lordre de la Compagnie des Indes, les Français avaient toujours pratiqué une politique de non-ingérence dans les affaires indiennes et de non-belligérance vis-à-vis des Anglais qui étaient alors établis à Madras. Tout cela commencera à changer avec Dumas qui, afin de protéger les échanges commerciaux, sera petit à petit amené à intervenir dans la politique locale. À partir de là, lexpansion commerciale des Français leur permettait de développer une nouvelle force politique, solidement appuyée sur de vastes possessions territoriales et la supériorité des troupes militaires armées à leuropéenne... Bien quil ne gouvernât Pondichéry que de 1742 à 1754, le « règne » de Jean-François Dupleix fut une suite ininterrompue de guerres, de fêtes, de triomphes et de gloire. Dupleix fera un premier séjour à Pondichéry comme conseiller nommé par Lenoir le 1er janvier 1723. Lambition de Dupleix est alors de faire fortune. Il y réussit moyennement puisque, lorsquil part le 8 août 1731 pour le Bengale où il a été nommé à la tête des opérations de la Compagnie, il laisse à Pondichéry de largent investi dans des affaires et une belle maison avec jardin. Cest comme « commandant général dans lInde et président du Conseil supérieur de Pondichéry » quil fait un retour triomphal salué par vingt-et-un coups de canons, le 15 janvier 1742, avec à ses bras Jeanne, lex-épouse de son ami Jacques Vincent qui mourut à Chandernagor en 1739, et accompagné de son courtier adjoint Ananda Ranga Pillai. Dupleix a compris quen Inde, le seul moyen de sassurer de lamitié des Marathes de larmée du nabab de Carnate vaste territoire dont Pondichéry nest quune toute petite enclave est de les combler de somptueux présents et de faire grand étalage de la puissance financière et militaire du roi de France. Pour Dupleix, le commerce indien ne peut prospérer quen contrôlant de vastes territoires permettant à la Compagnie de se garantir suffisamment de bénéfices dans le cadre dun marché exclusif et sans concurrence. Pour ce faire, Dupleix joue sur les rivalités internes des Mogols, soutient militairement laccession au pouvoir de certains, assure la protection dautres, en échange de territoires et de revenus... Ses victoires militaires, outre les honneurs et lautorité quelles lui procurent, lui permettent de senrichir et, en mettant la main sur de formidables butins, plus vite quen faisant du commerce. En décembre 1744, cest la capture, par lescadre anglaise, de plusieurs vaisseaux de commerce français qui va pousser Dupleix à demander lenvoi dune escadre de secours qui, commandée par Mahé de La Bourdonnais, narrivera à Pondichéry quen juillet 1746. Dupleix et La Bourdonnais ne saiment guère mais sentendent cependant à monter une opération militaire visant à semparer de Madras qui se rend le 21 septembre 1746. Le nabab essaie bien de reprendre la ville en envoyant son fils à la tête dune armée de trois mille hommes mais une troupe de seulement cinq cents hommes commandés par lofficier ingénieur Paradis la met en déroute. Cependant Gondelour (Cuddalore), où sétaient réfugiés les Anglais, est devenu la base de ces derniers, posant un nouveau danger pour Pondichéry. Après quatre tentatives, Dupleix doit renoncer à sen emparer. Dautant plus que la situation se retourne lorsquune nouvelle escadre anglaise menace Pondichéry et attaque la ville le 24 août. 1748. Grâce à la détermination de Dupleix qui par sa présence sur les remparts galvanise les défenseurs, la ville soutient le siège et le 17 octobre, malades et à court de vivres, les Anglais doivent se retirer. Malgré cette victoire, suite au traité de paix signé avec les Anglais à Aix-la-Chapelle le 18 octobre 1748, Madras leur sera simplement restitué le 1er septembre. Avec la restitution de Madras, Pondichéry se trouve plus isolé que jamais et il faut donc sassurer la bienveillance du souverain de larrière-pays. Or ceci ne peut se faire quen détrônant Anaverdi, le nabab du Carnate, et en le remplaçant par un autre. Deux prétendants au trône, les princes Chanda Sahib et Mouzaffar Jang sallient aux Français et envahissent le Carnate où ils sont rejoints par une troupe française commandée par Charles de Bussy. Le 3 août 1749, larmée dAnaverdi, qui est tué lors des combats, est défaite. Le 16 décembre, avec la victoire des troupes françaises et de leurs alliés contre Nazir Jang soutenu par les Anglais, le triomphe de la politique de Dupleix est complet. Larmée maure acclame Mouzaffar comme le nouveau souhab (3) qui, le 26 décembre, vient à Pondichéry remercier et rembourser son protecteur. Dupleix est fait nabab et gouverneur de lInde du Sud, de la Krishna au cap Comorin, par le Grand Mogol. Sur la demande de Mouzaffar, Dupleix permet à Charles de Bussy de laccompagner dans sa capitale à la tête dun détachement français. Or Mouzaffar ayant été tué lors dune échauffourée, Bussy, qui ne peut rebrousser chemin, fait proclamer soubab un oncle de Mouzaffar du nom de Salabet. Bussy réussit à créer un véritable protectorat français comprenant tout le Décan jusquà Aurangabad et lOrissa jusquà la frontière du Bengale. La politique en est dictée par Dupleix depuis Pondichéry qui devient ainsi la capitale du Décan. Dupleix mène la vie dun souverain dans le nouveau palais du gouverneur qui est achevé en 1752. Pondichéry vit alors une période de prospérité et de luxe, largent y coule à flots et de nombreux visiteurs de marque viennent y séjourner. Ces succès inquiètent les Anglais comme en témoigne cette lettre de Saunders, le nouveau gouverneur de Madras, le 18 février 1751, à sa compagnie : « Les Français tâchent de sétablir dans les places les plus convenables de la côte et jettent les bases dun commerce avantageux sans le moindre égard pour les intérêts de leurs voisins. Autant que nous le pourrons nous ferons tout pour y mettre obstacle. » Cest Robert Clive, un ancien « teneur de livres » qui a fait fortune dans lintendance, qui sera linstrument du déclin de la présence française dans le Décan. Devenu chef militaire, soutenu par Sanders, allié à lun des fils dAnaverdi, Mahamet Ali, qui sétait réfugié à Trichinopoly après la défaite de son père, Clive vole de victoire en victoire. Le 12 juin 1752, Law de Lauriston, qui a remplacé le commandant dAuteuil, est obligé de capituler après sêtre fait encercler par Clive sur lIle de Srirangam. Chanda Sahib, quant à lui, se rend prisonnier à lun des alliés de Mahamet Ali et est décapité sur le champ. Fait marquis par le roi de France et nabab du Carnate par le Grand Mogol, Dupleix continue la guerre en la finançant avec ses fonds personnels. Parce que le comptoir devait être protégé et alimenté en fonds, la nécessité dune présence militaire et délargir le territoire pour en tirer davantage de revenus simposait. Cest ce quavait compris Dupleix qui, de marchand, était par la force des choses devenu conquérant et colonisateur. Cest ce que Paris ne comprend pas. Le ministre de la Marine Rouillé souhaite « voir finir une guerre qui ne peut se continuer quau préjudice du commerce » et la Compagnie, dont la politique dapaisement se trouve justifiée par la capitulation de Law, négocie à Londres la paix avec les Anglais. Il est convenu que Saunders serait rappelé en même temps que Dupleix. Ce dernier est remplacé par Godeheu, ex-directeur de la Compagnie à Lorient et autrefois stagiaire sous les ordres de Dupleix à Chandernagor. Dupleix quitte Pondichéry le 14 octobre 1754 à bord du Duc dOrléans.
Godeheu a reçu lordre de faire la paix à tout prix. Le 26 décembre il signe un traité qui, dans le but dapaiser les Anglais, aura en fait pour conséquence labandon de tous les territoires donnés par le Grand Mogol. Les avis des historiens sur les motifs qui ont poussé Godeheu à signer ce traité sont partagés. Dans son Histoire des Français en Inde, le lieutenant-colonel britannique Malleson écrit : « Un semblable traité était honteux au dernier degré. Il était honteux pour la France, honteux pour celui qui le faisait. Godeheu sacrifia, avec connaissance de cause, les fondements dun empire indo-français à son craintif désir de paix, excité par le misérable et indigne besoin de défaire tout ce quavait fait son prédécesseur. » Lancien chef de mission culturelle et technique au ministère des Affaires étrangères, Pierre Pluchon, estime lui que Godeheu cherchait simplement à gagner du temps pour sauver et consolider la présence française dans le Décan. La stratégie de Bussy, approuvée par Godeheu, était de déplacer le centre de la zone dinfluence française, ce qui impliquait de changer la capitale. Cette analyse semble avoir été partagée par Anquetil-Duperron dans LInde en rapport avec lEurope : « Pondichéry, sans port, sans baie, simple rade foraine, sans rapports nécessaires et suivis avec le Décan, sans objets de négoce que dautres endroits ne puissent pas fournir à lEurope, ni forts lucratifs dans le pays, sans défense naturelle, et quil faut quelquefois nourrir du blé de la côte Malabar. Une place de cette nature ne paraît pas propre à rester éternellement le centre des Établissements français dans lInde. » Quant à Alain Daniélou, il écrit dans son Histoire de lInde : « Lidée de conquérir lempire des Indes en ayant pour base Pondichéry, petit village au sud de la côte brûlante et semi-désertique de Coromandel, était en soi une complète absurdité, surtout alors que le principal opposant avait pour base le riche Bengale et lénorme port de Calcutta. » Quoiquil en soit, ce traité marquera le début de la fin de la suprématie de la présence française en Inde puisque Clive peut faire marcher les troupes anglaises vers le nord sans rencontrer aucun obstacle et remporter, le 23 juin 1757, contre le nabab Siraj-ud-daulah, la victoire de la bataille de Plassey qui leur ouvre les portes du Bengale. Pierre Pluchon, lui, regrette que « Godeheu nait pas assumé le gouvernement des Établissements français quand éclata la nouvelle guerre de Sept ans. À linverse de son successeur, Duval de Leyrit, il eût été dans la logique de sa politique dautoriser Bussy et le commandant de Chandernagor à détruire les positions anglaises du delta du Gange. Alors peut-être Clive naurait-il pas vaincu les Indiens à Plassey (4) » Lorsquil quitte Pondichéry le 11 février 1755, Godeheu laisse derrière lui un comptoir ruiné et ravagé par une épidémie de variole.
La paix ne dure pas deux ans. La guerre reprend dès 1756 et durera sept ans, doù son nom. Le comte de Lally est chargé par le roi de chasser les Anglais de lInde. Accueilli comme un sauveur par les Français de Pondichéry dont Duval de Leyrit est alors le gouverneur, il veut attaquer tout de suite et, malgré une expédition mal préparée, réussit à semparer le 2 juin 1757 du fort Saint-David. Il fait un retour triomphal à Pondichéry mais provoque lindignation et la colère de la population tamoule en ordonnant lexécution de quatre Indiens qui lui avaient été désignés comme agents des Anglais. Lally fait ensuite revenir Bussy du Décan pour lassister dans ses opérations militaires. Mais les deux hommes, très vite, ne sentendent pas. Malgré les avertissements de Bussy, Lally veut assiéger Madras en pleine mousson. Le 18 février 1758, Madras nest toujours pas prise et le siège doit être levé. Les Français rentrent à Pondichéry. Les relations de Lally avec Bussy ne font que saggraver. La perte de Masulipatam au nord de Madras finit par décourager Salabet Jang, qui signe un traité avec les Anglais. Les maladresses de Lally lui aliènent les derniers princes indiens qui soutenaient encore la France. Pondichéry est finalement de nouveau assiégée par les Anglais en 1760 et, malgré la résistance opiniâtre de ses défenseurs qui tiennent pendant six mois, capitule le 17 janvier 1761. Lally est fait prisonnier. Lorsquil finit par revenir en France, il est emprisonné à la Bastille, condamné à mort pour trahison et est décapité sur la place de Grève en 1766. Les Anglais donnent trois mois aux habitants pour évacuer la ville, qui est ensuite détruite méthodiquement et systématiquement avec un acharnement particulier sur tout ce qui est le symbole de sa réussite et de sa puissance : le fort, les remparts, le palais de Dupleix mais aussi tous les bâtiments civils ainsi que les églises qui sont littéralement rasés.
Pondichéry, amputée de toutes ses provinces, est rendue à la France par le traité de Paris en 1763. Deux ans après sa destruction, « les herbes, les ronces, les épines, écrit lastronome Le Gentil, avaient recouvert une partie des ruines de la ville, ce qui offrait à la vue un objet de confusion et de la plus grande horreur. Pondichéry, cette ville si célèbre du temps de M. Dupleix, il ny avait pas plus de douze ans, était devenue comme Jérusalem, le repaire des couleuvres et des serpents. » Mais en 1764, grâce à Law de Lauriston, le nouveau gouverneur de Pondichéry : « On dressa des tentes, on se logea dessous : on mit le feu aux broussailles, on nettoya les rues. [ ] En très peu de temps, les rues parurent, les maisons se relevèrent, et Pondichéry fait aujourdhui ladmiration de tous ceux qui le voient, et qui savent que trois ans auparavant il nétait quun tas de cendres, de pierres et de poussière. » Mais la paix entre la France et lAngleterre est de courte durée, et, pendant les quarante années de guerres qui suivent, Pondichéry est reprise et rendue trois fois. Le traité signé à Paris le 30 mai 1814 rend à la France ses Établissements, mais elle sengage à les démilitariser renonçant ainsi à jamais à toute ambition dexpansion coloniale. Ce nest que le 4 décembre 1816, conformément aux termes du Traité de Paris, confirmé par celui du 20 novembre 1815 (5), que Pondichéry devient « définitivement » française jusquà la cession des Établissements français à lInde le 1er novembre 1954.
(Serge Brelin vit en Inde dans la cité internationale d'Auroville près de Pondichéry depuis 1981. Il est fondateur et responsable des Éditions Auroville Press International.)
Notes :
[1] Arikamedu a été classé monument historique par lArcheological Survey of India qui continue à procéder à des fouilles et a pour projet de construire un musée sur le site. [2] Du portugais « peao » : valet de pied, laquais. [3] Ou soubadar : vice-roi en charge dun « souba », une des grandes régions de lempire mogol. [4] Cette victoire allait assurer la suprématie de lempire britannique en Inde, mais comme le fit remarquer Jawaharlal Nehru dans sa Découverte de lInde en 1946, Clive avait gagné « en encourageant la trahison et la falsification », et la domination britannique en Inde avait eu « un commencement plutôt louche et en avait gardé depuis un goût amer. » [5] Le traité de 1815 sera encore plus sévère que celui de 1814 puisquil interdisait toute possibilité de développement économique de Pondichéry.
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