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L'HISTOIRE « NON SAFRANISÉE » DÉCONCERTE
LES MARXISTES



par Meenakshi Jain

(L'auteur est historienne et professeur à l'Université de Delhi)



     Ces derniers temps, les intellectuels de gauche s'évertuent à défendre la contribution du marxisme à l'écriture de l'histoire en Inde. Effrayés de sentir une menace peser sur leur hégémonie, après la perte de leurs formidables positions en matière d'influence et de pouvoir intellectuels, ils se préparent à résister à l'inévitable défi que doit affronter leur version de l'histoire.
     Tout en persiflant les « historiens safranisés » [1], dont le point de vue commence à éveiller quelque attention dans les milieux intellectuels, les gauchistes prétendent que ceux-ci seront incapables de présenter une approche de l'histoire qui remette sérieusement en cause leur propre version.
     Outrecuidance déconcertante, puisque les « historiens safranisés » n'ont aucun besoin de s'engager dans une telle démarche. Il existe déjà une remarquable histoire pré-marxiste qui a seulement besoin d'être rétablie dans sa gloire antérieure. Les marxistes affirment avoir élargi l'éventail de la recherche historique en y incluant l'aspect économique, social, et diverses autres perspectives secondaires, pour créer un champ narratif plus complet.
     Pourtant, les archéologues, anthropologues, sociologues, linguistes et philosophes, sans compter les spécialistes en religion comparée, ont réuni une interprétation bien plus riche de la réalité indienne. Bien plus, leur approche remet sérieusement en cause la version marxiste dans plusieurs domaines-clés.
     Le décalage entre les découvertes archéologiques et les traités gauchistes sur les débuts de l'histoire indienne est maintenant trop important pour être ignoré des spécialistes sérieux, même s'il faut reconnaître que les marxistes, en ultime recours, défendent vaillamment leurs positions ; ils se déploient avec une vigueur toujours accrue dans diverses universités, tâchant ainsi d'imprimer la force de leurs thèses sur des publics prédisposés.
     Il serait intéressant de savoir si des membres de la société d'archéologie sont également invités sur les campus des universités, qui demeurent plus ou moins des bastions du marxisme. Pourtant, c'est à partir de données archéologiques empiriques, et non de fantaisies normatives « safranistes » qu'on a réfuté l'existence d'une invasion indo-aryenne ou européenne pendant la période préhistorique ou protohistorique. Il n'y a tout simplement rien qui prouve que les détenteurs du langage védique étaient des envahisseurs dans la région de l'Indus-Saraswati. La théorie du « big bang » de la civilisation indienne – le prétendu choc sismique entre les Aryens et les Dravidiens – a bel et bien mordu la poussière, sans que les historiens du RSS aient eu besoin de monter au créneau.
     Longtemps avant l'entrée en scène des historiens safranistes, les philosophes et les experts en religion comparée ont aussi jeté tout le poids de leur érudition en faveur d'une civilisation indienne intégrée. Dans sa magistrale « Histoire de la Philosophie Indienne », S.N. Dasgupta a rassemblé un étonnant corpus de documents religieux qui constituent un argument puissant en faveur des fondements védiques de la civilisation indienne. Malheureusement, mais peut-être était-ce à prévoir, cette étude qui fait autorité a été écartée de la liste des lectures recommandées, du moins à l'université de Delhi.
     Même des écrivains aussi éminents que Mircea Eliade, René Guénon ou Hanrich Zimmer, qui ont élevé l'hindouisme à un niveau inacceptable pour les marxistes, ont subi une éclipse. Ces spécialistes ont écrit avec force que l'hindouisme était la plus ancienne des religions à mystères du monde – une forme de Philosophie Éternelle, incarnant les vérités universelles qu'aucun peuple et aucune époque ne peuvent revendiquer de façon exclusive. On ne peut ni changer ni perfectionner ses doctrines, ont-ils déclaré, mais seulement les envisager et les formuler à neuf, « les formulations successives demeurant toujours fidèles à l'esprit traditionnel ». Même en l'absence de structure et d'autorité extérieures, c'est à l'hindouisme que ces érudits font crédit de la cohérence indienne, sans y avoir été incités, encore une fois, par le Parivar et ses affiliés.
     Puis il y a Ananda Coomaraswamy, qui a décelé en Inde « un fort génie national… depuis le début de son histoire. » Pour lui, l'art et la culture indiens sont « la création conjointe du génie dravidien et du génie aryen ». Il écrit à propos du bouddhisme : « Plus nous approfondissons notre étude, plus il devient difficile de distinguer le bouddhisme du brahmanisme, ou de dire à quels égards, à supposer qu'il y en ait, le bouddhisme manque réellement d'orthodoxie. La distinction marquante gît dans le fait que la doctrine bouddhiste a été émise, à ce qu'il semble, par un fondateur historique. Au-delà de ce fait, il n'existe que de fortes différences d'accent. » Aucun historien de droite n'oserait s'exprimer avec autant de hardiesse dans l'Inde d'aujourd'hui.
     Malheureusement pour les marxistes, les ouvrages de sociologie et d'anthropologie consacrés aux structures sociales indiennes sont également en total désaccord avec les livres qu'ils ont eux-mêmes écrits sur le sujet. Dans les textes de sociologie, le système des castes, présenté par les marxistes comme l'archétype des institutions oppressives n'apparaît pas si détestable que cela. Les approches non-marxistes soulignent le haut degré de fluidité que l'on trouve dans le système des castes, dont le plus grand objectif est la mobilité vers le haut.
     Ce sont les ouvrages de sociologie et d'anthropologie qui nous ont pleinement alertés sur la non-pertinence de la hiérarchie varna dans la vie quotidienne, où le pouvoir représentait un élément déterminant crucial et était le plus souvent exercé par des castes dominantes appartenant aux quatre varna. Sur le plan local au moins, l'ordre varna était renversé et des castes agricoles jouaient le rôle de bienfaiteur et de modèle pour tous les gens du voisinage.
     Des sociologues et anthropologues comme N.N. Srinivas, C.J. Fuller, Jonathan Parry et Marcel Mauss ont démêlé (sans l'aide de la droite) le rôle rituellement limité des brahmanes, leur complète dépendance à l'égard de leurs mécènes des castes inférieures, ainsi que le mépris et le ridicule qui s'attachaient à eux dans les campagnes. Dans l'historiographie marxiste, bien au contraire, le brahmane a été constamment assimilé à un usurier.
     Les descriptions sociologiques de la communauté villageoise indienne contredisent également les affirmations pontifiantes des marxistes sur le sujet. Les premières mettent bien davantage l'accent sur la « complémentarité des castes entre elles », le sens de la communauté qui se réaffirmait par des célébrations en commun de fêtes, de rituels, de cultes, et dans la conjugaison des efforts pour faire la moisson et défendre la vie et la propriété d'autrui contre les bandits et les calamités naturelles. Dans les écrits de sociologie et d'anthropologie, les institutions de caste apparaissent aussi vivantes et souples qu'en contradiction avec l'image oppressive et stagnante qu'en présente la littérature de gauche. Là encore, il faut le noter, les écrivains « safranistes » n'ont joué qu'un rôle négligeable.
     En ce qui concerne l'Islam, point n'est besoin non plus d'un effort « safraniste » en règle. Des spécialistes aussi réputés que Bernard Lewis et Patricia Crone ont fait assez de travail pour que nous puissions pleinement évaluer la signification de la révolution islamiste dans le contexte mondial. Crone a suffisamment expliqué le caractère central de la conquête dans la vision musulmane des choses. « Le dieu de Mahomet, écrit-elle, a adopté une politique de conquête, en enjoignant à ses fidèles de combattre contre les infidèles, partout où il s'en trouvait. En un mot, Mahomet devait conquérir, ses adeptes aimaient conquérir, et tout lui enjoignait de conquérir. Avons-nous besoin d'en entendre davantage? »
     Bernard Lewis, de son côté, s'est attardé longuement sur « le changement radical » et la « discontinuité » que l'Islam a apportés partout où il s'est répandu au Moyen-Orient. Les états préislamiques ont été balayés, avec leurs écrits et leur langage.
     On a assisté à une brutale rupture « dans l'image de soi, le sens de l'identité commune et la mémoire collective des peuples islamiques au Moyen-Orient ». Nous ne devons pas nous attendre à ce que les choses aient pu se passer différemment en Inde.
     Sur le contexte indien précisément, nous possédons des ouvrages comme ceux du défunt Pr. Aziz Ahmad, dont les « Études sur la culture islamique dans l'environnement indien » fournissent un compte-rendu accablant de l'ampleur du fossé qui sépare les deux religions sur le sous-continent et évoque le caractère inévitable de la Partition.
     Les travaux du professeur Ahmad ont été complétés par un certain nombre d'universitaires américains, que leurs recherches ont conduits à des conclusions identiques.
     Devant un si formidable corpus intellectuel, qui n'attend que d'être réhabilité, les intellectuels marxistes devraient éviter de persifler les « safranistes » qui relèvent le gant. Ils feraient mieux d'utiliser leur temps à se mettre à l'abri. Le ballon de baudruche est sur le point d'éclater.

Meenakshi Jain

[1] La couleur safran est la couleur de l'hindouisme.



 

     
© Jaïa Bharati