LInde et la France auraient
dû être « partenaires naturels » depuis
très longtemps, mais hélas les événements
tournèrent différemment. En juillet 1954, le jour où
la Conférence de Genève aboutit à un accord sur
lIndochine, le Premier ministre, Pierre Mendès-France juge
quil est temps pour la France de quitter gracieusement Pondichéry
et ses autres petits établissements en Inde. Le transfert de
facto seffectue le 1er novembre de la même année.
Malheureusement, à partir de cette
même année, la France senlise pour de longues années
dans le conflit algérien ; il faut presque huit ans pour que
le traité de cession de Pondichéry soit ratifié
par lAssemblée nationale. On aurait pu penser que, New
Delhi ayant alors une position non-alignée, le gouvernement de
Gaulle ait pu être son partenaire occidental « naturel ».
Le Général ne se veut-il pas lui-même farouchement
indépendant des États-Unis et ouvert à collaborer
avec lUnion soviétique.
En septembre 1962,
lors dune réunion à Paris entre de Gaulle et Jawaharlal
Nehru, le Président français exprime à son interlocuteur
que la France « na aucune hostilité naturelle
contre le peuple russe. La France ne veut pourtant pas dune domination
russe, ni que la puissance russe serve à la domination communiste. »
Le général ajoute que si le communisme vient à
disparaître ou évolue et cesse dêtre tyrannique,
des arrangements culturels, politiques et économiques européens
pourront se conclure de lAtlantique a lOural. Nehru est
pleinement daccord.
Un mois plus tard,
lInde passe par le plus gros traumatisme depuis son lindépendance.
Le 20 octobre, lArmée chinoise de libération du
peuple envahit le territoire indien au nord-est dans le North East Frontier
Agency et à louest au Ladakh. De Gaulle prend fermement
position en faveur de lInde. Il écrit à Nehru: « Nous
ne pouvons approuver que des revendications de frontières soient
appuyés par une action militaire, dailleurs bien disproportionnée
par rapport à lobjectif proclamé. Vous pouvez donc
être assuré des sentiments de sympathie du gouvernement
et du peuple français à légard dun
pays ami [lInde], dont la volonté se tourne de préférence
vers une uvre de paix et de progrès économique et
social. »
Bien quen 1962
il ny a aucun traité de défense formel entre lInde
et la France, le Président de la République offre quelques
armes à lInde pour se défendre.
Quelques jours après
le cessez-le-feu, Ali Javar Jung, ambassadeur de lInde en France,
rencontre de Gaulle. Lorsque le diplomate lui dit que la Chine était
en train de devenir rapidement un problème international, le
général est complètement daccord.
Mais, quelques mois plus tard, de Gaulle
change son attitude à légard de la Chine. Non quil
ignore que la Chine est lagresseur dans le conflit sino-indien
mais il pense maintenant que le monde sera plus sûr si le régime
maoïste est reconnue par les grandes puissances.
En août 1963,
il appelle son collaborateur Edgar Faure, un ancien Premier ministre
qui a visité la Chine 1957 et se fait lavocat de la reconnaissance
de la Chine communiste. Faure conseille au général :
« Nous ne pouvons pas scotomiser 600 millions de Chinois. »
De Gaulle, lui-même un maître la langue française,
admet quil ne connaît pas ce mot qui signifie avoir « un
point aveugle psychologique » [1],
mais il décide denvoyer Edgar Faure en Chine comme son
émissaire.
En dépit des
protestations des États-Unis, la France reconnaît la Chine
communiste en janvier 1964. Edgar Faure aurait dit à de Gaulle
: « Vous avez déjà montré tellement
de signes dindépendance à légard des
USA quun de plus ne changera pas grand-chose. »
Après cela,
la Chine devient une sorte de mythe, un Eldorado pour les penseurs de
la politique extérieure française et les intellectuels.
Bien quAndré Malraux montre sa forte sympathie pour lInde
durant la guerre de libération du Bengladesh en 1971, lInde
nai jamais quun second violon pour Paris. Elle na
pas laura de mystère et de pouvoir de la Chine. Sans doute
beaucoup se rappelaient la prophétie de Napoléon : « Quand
la Chine séveillera, le monde tremblera ». Alain
Peyrefitte, un proche de de Gaulle, écrit un ouvrage avec le
même titre.
Quoiquil en soit,
Paris et Delhi ont longtemps gardé leur distance. LInde
est encore le pays des castes, de lintouchabilité et de
la misère, décrite dans La cité de la joie.
Nos « experts » et nos « académiciens
» sont trop heureux de lui emboîter le pas dans ces clichés
antédiluviens. De plus, la diplomatie française ne doit-elle
pas faire part égale entre lInde et le Pakistan ? Ne faut-il
pas être « impartial » ?
Je me souviens de mon
premier retour en France au début des années 80. Un jour,
jentre chez un coiffeur qui me demande bientôt doù
je viens il ne ma jamais vu dans le quartier. Lorsque je
lui dit : « DInde », il me répond
du tac au tac : « Comme vous avez de la chance, vous devez
voir des éléphants tous les jours ! ». Cest
à peu près le niveau de connaissance de lInde il
y a 25 ans.
Trois décennies
plus tard, les choses semblent en train de changer.
Le 2 septembre dernier
[2005], le Président Jacques Chirac est opéré à
lhôpital militaire du Val de Grâce pour ce que ses
médecins appellent un « léger accident vasculaire »
altérant sa vision. Le président tout de même doit
rester toute la semaine à lhôpital pour examen. Bien
que ses assistants admettent que sa vision est encore légèrement
déficiente, il quitte lhôpital le 10 septembre. Deux
jours plus tard et contre lavis de ses médecins, Jacques
Chirac trouve le temps de rencontrer le Premier ministre indien Manmohan
Singh de passage à Paris. Suite à lentrevue, une
déclaration conjointe est publiée [voir encadré
ci-dessous]. Elle reflète la maturité et la profondeur
des relations franco-indiennes.
Lexplosion des
industries de linformation est un des principaux facteurs de la
nouvelle image de lInde dans le monde. Aujourdhui, même
les experts estiment que dans ce domaine « lInde rayonne ».
De son côté, lInde
a souvent été obsédée par les États-Unis
et a vécu une relation dhaine/amour avec ce pays. Bien
quelle nait jamais soutenu lInde, que ce soit sur
la question du Cachemire ou durant ses guerres contre le Pakistan, Delhi
a persisté dans son désir dêtre aimée
et estimée par la plus grande puissance du monde.
Ainsi, lorsque lInde
ose procéder aux essais nucléaires de Pokhran II dans
les déserts du Rajasthan [en 1998], le monde condamne la coalition
gouvernementale dAtal Bihari Vajpayee et les États-Unis
sont les premiers à imposer de lourdes sanctions contre lInde.
Néanmoins, le Ministre des Affaires étrangères,
Jaswant Singh, choisit de pencher lourdement du côté américain.
En revanche, la France est lune des rares puissances à
reconnaître les besoins de sécurité de lInde
et à refuser dappliquer des sanctions, mais cela est ignoré
[par New-Delhi].
Plus récemment,
lorsque que le gouvernement français offre un soutien sans condition
à la candidature de lInde au Conseil de Sécurité
de lONU, les diplomates indiens saffairent à rechercher
laide des États-Unis alors que le Président Bush
se refuse clairement à aider New Delhi.
Dans ce contexte, la
visite de Manmohan Singh en France est significative à plus dun
titre : non seulement parce que les deux nations se sont engagées
à renforcer et approfondir leurs relations stratégiques,
mais aussi parce que la France croit en lémergence de lInde
comme grande puissance « dans le contexte dune reconfiguration
de léquilibre global des puissances ».
Les deux nations expriment
leur volonté de travailler ensemble sur des problèmes
tels que la « lutte contre le terrorisme, [la] prévention
de la prolifération des armes de destruction massive, [la] promotion
d'un développement durable sur le plan économique, social
et environnemental, [la] gestion efficace de la mondialisation et [la]
lutte contre les pandémies. »
Le partenariat stratégique
sur le plan militaire est confirmé par la commande de six sous-marins
Scorpene. Quelques jours auparavant, Manmohan Singh a annoncé
la commande de quarante-trois Airbus.
LInde et la France décident
aussi de collaborer dans les domaines scientifiques, techniques et éducatifs
: le Président Chirac déclare que la France était
prête à accueillir plus détudiants indiens
dans nos universités et nos grandes écoles.
Tous ceci va dans le
bon sens et représente un progrès préalable avant
la visite du Président Chirac en Inde en février 2006.
Le partenariat naturel entre lInde et la France, si longtemps
retardé, semble vouloir prendre forme. On ne peut quespérer
que lInde continuera à contribuer à lémergence
dun monde multipolaire au sein duquel le génie de chaque
nation pourra sépanouir.
Post-scriptum Jaîa Bharati
Malheureusement, la visite du Président
Chirac en février 2006, qui s'est déroulée dans un
climat chaleureux et cordial, ne sera suivie daucun accord vraiment
significatif. Malgré la signature de quelques contrats importants
sous-marins Scorpene et avions Airbus les deux pays
en sont restés une nouvelles fois aux déclarations de bonnes
intentions. Les autorités indiennes étaient en attente de
la visite du Président Bush en mars...
Mais la France n'est pas seule à
souffrir de cette « indifférence » de la part
de New-Delhi. L'Europe n'est guère mieux lotie. Karine Lisbonne-de
Vergeron, chercheur associé à la Chatham House de Londres,
spécialiste en politique européenne, écrit dans Le
Figaro du 13 octobre 2006 : « Aujourd'hui, sur le plan
géopolitique, l'Europe ne pèserait guère plus que
l'Afrique du Sud. Au rang des six grandes puissances qui formeront les
piliers de l'architecture multipolaire anticipée par l'Inde, l'Europe
serait la dernière sur la liste. En septembre 2005, l'UE finalisait
pourtant avec l'Inde le plan d'action d'un partenariat
stratégique,
invitant les deux plus grandes démocraties au monde à renforcer
leur coopération dans un ensemble de domaines. Pourtant, outre
l'adhésion de l'Inde aux programmes de navigation satellite Galileo,
ou Iter dans le domaine de la fusion nucléaire, le bilan reste
pauvre. »
Notes : Toutes les notes sont
de Jaïa Bharati.
[1] Éliminer une réalité du champ
de sa conscience. Ignorer.
DECLARATION CONJOINTE
DE M. JACQUES CHIRAC, PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, ET DE M. MANMOHAN
SINGH, PREMIER MINISTRE INDIEN
(Paris, 12 septembre
2005)
Le Premier ministre
Manmohan Singh et le président Jacques Chirac réaffirment
aujourd'hui le partenariat stratégique entre l'Inde et
la France et s'engagent à renforcer et à approfondir
cette relation.
La visite du Premier ministre indien, à
l'invitation du président de la République, illustre
l'importance que les deux pays attachent au partenariat stratégique
engagé en janvier 1998. Les raisons qui plaidaient à
cette date pour une relation étroite entre les deux pays
sont encore plus pertinentes aujourd'hui, dans un contexte de
reconfiguration des équilibres mondiaux dont l'émergence
de l'Inde, en tant que grande puissance, en est l'un des éléments
les plus significatifs.
A la veille du Sommet de haut niveau des Nations
Unies, les deux dirigeants manifestent leur intention de :
Donner
aux relations bilatérales déjà dynamiques
entre l'Inde et la France une dimension nouvelle et les hisser
sur un palier plus élevé ;
Renforcer
la coopération dans la façon d'aborder les enjeux
globaux et uvrer de concert dans les domaines suivants :
lutte contre le terrorisme, prévention de la prolifération
des armes de destruction massive, promotion d'un développement
durable sur le plan économique, social et environnemental,
gestion efficace de la mondialisation et lutte contre les pandémies
;
Réaffirmer
leur appui à la réforme du système des Nations
unies et promouvoir une organisation plus forte, plus représentative
et mieux à même de relever les défis d'aujourd'hui
liés à la paix, la sécurité et le
développement dans le monde.
Le Premier ministre de l'Inde a remercié
la France pour son appui constant et ferme à la candidature
de l'Inde à un siège de membre permanent du Conseil
de sécurité. Il a exprimé son intérêt
pour les propositions de la France relatives au financement du
développement et à la réforme de la gouvernance
internationale de l'environnement.
Conscientes des besoins énergétiques
mondiaux et de la nécessité de lutter contre le
réchauffement de la planète, l'Inde et la France
reconnaissent la nécessité de renforcer la sécurité
énergétique et de promouvoir la mise en valeur de
sources d'énergie stables, durables, efficientes et économiques
afin de satisfaire leurs besoins énergétiques croissants.
Les deux parties s'accordent aussi à reconnaître
que le nucléaire constitue une source d'énergie
sûre, écologiquement viable et durable, et de la
nécessité d'approfondir la coopération internationale
en vue de promouvoir l'utilisation de l'énergie nucléaire
à des fins pacifiques.
La France reconnaît la nécessité
d'une coopération internationale pleine avec l'Inde dans
le domaine du nucléaire civil, et uvrera en ce sens
en collaborant avec d'autres pays et avec le Groupe des pays fournisseurs
du nucléaire (NSG), et en renforçant la coopération
bilatérale. La France se réjouit de l'engagement
ferme pris par l'Inde d'empêcher la prolifération
d'armes de destruction massive (ADM) et des mesures prises et
envisagées à cette fin. Dans ce contexte, les deux
pays travailleront à la conclusion d'un accord de coopération
bilatérale dans le domaine du nucléaire.
S'agissant de coopération militaire,
les exercices conjoints menés par nos forces armées
témoignent du haut niveau de confiance qui s'est établi
entre la France et l'Inde au fil des années. Afin de renforcer
davantage cette relation, les deux pays engageront des discussions
en vue de finaliser très prochainement un accord cadre
de coopération en matière de défense. Notre
partenariat stratégique dans l'industrie de la défense
vient à nouveau de s'illustrer avec la confirmation par
le gouvernement de l'Inde de sa décision d'acquérir
des sous-marins Scorpène.
L'Inde et la France réaffirment également
leur volonté d'approfondir leur coopération spatiale.
Elles se sont félicitées de la récente conclusion
d'un accord-cadre entre l'Union européenne et l'Inde pour
une participation de l'Inde au projet Galileo, finalisé
lors du Sommet Inde-UE qui s'est tenu à New Delhi le 7
septembre.
L'Inde et la France se félicitent de
la forte croissance de leurs relations économiques. Alors
que l'Inde s'affirme comme une puissance économique mondiale,
les deux pays s'engagent à tirer pleinement parti du potentiel
de renforcement de leurs liens économiques et commerciaux,
et expriment leur intention de doubler le volume de leurs échanges
commerciaux bilatéraux dans les cinq années à
venir. Ils s'engagent également à établir
des partenariats d'entreprises dans les secteurs prioritaires
suivants : infrastructure, technologie de l'information, produits
pharmaceutiques, environnement, technologies de pointe et technologies
nouvelles, agro-alimentaire, automobile et aéronautique.
A cet égard, le gouvernement indien a confirmé l'achat
de 43 Airbus par la compagnie Indian Airlines.
L'Inde et la France soulignent le dynamisme
de la coopération dans les domaines de la science, de la
technologie et de l'éducation. Afin de renforcer cette
coopération, le président de la République
a fait part de la volonté de la France d'accueillir davantage
d'étudiants indiens dans les universités et grandes
écoles françaises, et à mettre en oeuvre
à cet effet une politique ambitieuse de bourses d'études
et de programmes d'échanges académiques.
Sur le plan culturel, une importante exposition
d'uvres datant de la période Gupta sera présentée
au Grand Palais en 2007. Ce sera l'occasion de partager avec un
large public français cet exceptionnel patrimoine culturel
indien.
Les gouvernements indien et français
accordent une haute priorité à l'échange
de visites de haut niveau destinées à intensifier
leurs relations bilatérales. Dans ce contexte, le président
de la République française a accepté avec
plaisir l'invitation du Premier ministre à se rendre en
Inde du 20 au 21 février 2006.
(Source : site Internet de la présidence
de la République)
PROPOS LIMINAIRES DE M. JACQUES CHIRAC,
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, A L'OCCASION DE LA VISITE DU PREMIER
MINISTRE INDIEN, M. MANMOHAN SINGH
(Paris, 12 septembre 2005)
C'est une joie, un privilège, d'accueillir
aujourd'hui, après notre entretien à Gleneagles,
le Premier ministre de l'Inde. Vous savez que, pour la France,
l'Inde est un partenaire majeur du monde d'aujourd'hui. C'est
la raison pour laquelle la France a toujours soutenu les positions
de l'Inde, en particulier sa légitime prétention
à siéger au Conseil de sécurité comme
membre permanent. Il y a dix ans que la France soutient cette
position et nous espérons bien qu'elle va arriver à
son terme, dans le cadre de la réforme de l'ONU.
Nos entretiens porteront sur les grands problèmes
internationaux, la préparation de la réunion de
l'ONU dans quelques jours, les problèmes liés au
terrorisme, au développement, à l'ensemble des crises
qui existent, hélas, dans le monde.
Nous aurons également l'occasion de
marquer notre détermination à développer
considérablement nos échanges dans tous les domaines
: politiques, dans le cadre d'une véritable concertation
et coopération, qui dit politique dit également
stratégique et en matière de défense, et
nous avons également de grandes ambitions en matière
économique. Et je me réjouis que le Premier ministre
nous confirme aujourd'hui la décision de l'Inde concernant
l'achat de six sous-marins Scorpène et de quarante-trois
Airbus, ce qui, bien entendu, est un gage de confiance, d'amitié
et de coopération auquel nous sommes sensibles.
Dernier point, qui n'est pas le plus modeste
: vous savez l'importance que la France attache à la culture
indienne, le respect qu'elle a pour la culture indienne. Par conséquent,
je me réjouis que nous ayons pu mettre au point, pour le
début 2007 au Grand Palais rénové, une grande
exposition d'art Gupta, c'est-à-dire l'un des sommets de
l'expression artistique du monde, et qui nous vient tout droit
de l'Inde.
Voilà les quelques observations que
je voulais faire dans le cadre du début de cet entretien
et je laisse la parole amicalement au Premier ministre.
Il y a enfin aussi un point très important,
cela va de soi, que nous allons évoquer aujourd'hui, et
qui concerne notre coopération dans le domaine énergétique,
et en particulier dans le domaine de l'énergie nucléaire
dans le respect, naturellement, des règles de non-prolifération.
Nous avons des progrès à faire dans ce domaine et
la volonté et la détermination de progresser ensemble,
dans le respect des règles internationales.