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K.M. MUNSHI ET SRI AUROBINDO
Article publié dans La Revue d'Auroville n°18, mai 2004 éditée par Auroville Press
Une Entrevue avec Sri Aurobindo
Au moment de sa visite à Pondichéry, Munshi était le ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation dans le premier gouvernement de l'Inde indépendante, dirigé par Jawaharlal Nehru. Mais son association avec Sri Aurobindo était beaucoup plus ancienne. Quand Nirodbaran nous dit que Sri Aurobindo considérait Munshi comme son élève, c'est parce que Sri Aurobindo avait été, dans les premières années du siècle, le professeur d'anglais de Munshi à Baroda.
L'ancien Président
de l'Inde, R. Venkataraman dans un hommage à Munshi, raconta
: « Sa mère, par des chants et des contes, lui fit,
à un très jeune âge, connaître l'histoire
des sages et visionnaires de l'Inde ancienne tels que Vasishta, Vishwamitra
ou Vyasa. Kanhaiyalal Maneklal Munshi naquit à Broach au Gujarat, le 30 décembre 1887. À l'âge de 20 ans, le jeune Munshi quitta sa province natale pour se rendre à la grande ville : Mumbay. L'un de ses biographes décrivit l'arrivée du jeune étudiant « malingre, sans le sou et sans amis ». Armé d'un diplôme de droit (avec mention), Munshi s'inscrivit au Barreau de Mumbay et devient bientôt un avocat réputé. Lorsqu'il décida de se lancer dans la vie politique, le Juge Beamont (Juge en Chef de l'État de Bombay) aurait dit à un avocat : « Regardez ce Munshi, il l'a fait et est parti [quitter le barreau et se lancer dans la politique]. Juste au moment où je pensais donner ma recommandation pour qu'il soit nommé juge de la Haute Cour ». Munshi débuta donc sa carrière politique dans un pays en lutte pour l'indépendance. Il joignit tout d'abord la « All India Home Rule League » (Ligue pan-indienne pour l'autonomie) d'Annie Besant, puis continua sa lutte dans le parti de Gandhi et Nehru : le Congrès national indien. Suivant les pas de Gandhi et de son mentor politique Sardar Patel (tous deux aussi Gujarati), il se battit résolument pour obtenir l'indépendance de son pays. Comme beaucoup de ses condisciples, il fit de nombreux séjours en prison. En 1927, élu à l'Assemblée législative de Mumbay, il prit part, la même année, à la Marche du sel avec Gandhi. En 1930, il restera pendant plus de 6 mois en prison pour ses activités politiques. Deux ans plus tard, il fut de nouveau incarcéré par les Britanniques, mais cette fois passera deux ans dans les geôles de l'Empire. En 1937, il fut de nouveau élu à l'Assemblée législative de Mumbay et nommé ministre de l'Intérieur du gouvernement de l'État (bien qu'il eût préféré le portefeuille de l'Éducation et de la Justice où ses compétences auraient été mieux utilisées). Mais ceci n'était cependant pas suffisant pour lui. Pour le satisfaire, une révolution plus profonde et plus vaste était nécessaire : il s'intéressa dans un premier temps à des réformes sociales dont l'objet principal était l'émancipation des femmes indiennes et la disparition de l'intouchabilité. Pour Munshi trois étapes étaient nécessaires pour donner une nouvelle vie à la culture indienne. Tout d'abord, sur un plan mondain, la malédiction du passé, cette tendance à abandonner la vie pour se réfugier sur des hauteurs spirituelles et éthérées, devait être remplacée par un sentiment de joie envers la vie de tous les jours. La vie extérieure ne devait pas être rejetée, au contraire. Ensuite, toutes les traditions démodées qui étouffent la créativité et la vitalité de la nation devaient être remplacées dans la vie individuelle et collective, par une attitude à la fois positive et flexible. Enfin, les valeurs fondamentales qui, depuis des âges, ont apporté une profonde vitalité à la culture indienne, devaient devenir à nouveau la raison d'être des habitants de ce pays et plus particulièrement de la jeunesse. Ce programme ressemble étrangement à celui énoncé par Sri Aurobindo dans son texte « La Renaissance en Inde ». Il y parlait de l'importance dans un premier temps de retrouver l'ancienne expérience et connaissance spirituelle « dans toute sa splendeur, sa profondeur et sa richesse ». Il pensait que cela devait se traduire par de nouvelles formulations dans des domaines aussi divers que la philosophie, la littérature, les sciences et l'analyse intellectuelle. Finalement, il était important de découvrir une façon moderne de traiter les problèmes contemporains et de faire tous les efforts nécessaires pour formuler une grande synthèse qui conduirait à une société spiritualisée.
Munshi était un homme pratique qui aimait concrétiser ses visions. Il restera dans l'histoire pour avoir réussi à réaliser concrètement certains des idéaux que nous venons d'énoncer. On se souvient de lui pour plusieurs de ses projets : tout d'abord, il fut en 1938 le membre fondateur de la Bharatiya Vidya Bhavan (L'institut de la Connaissance de l'Inde). Cet Institut, qui possède aujourd'hui des branches dans toute l'Inde et en Occident, a été depuis les premiers jours synonyme de ce quil y a de plus profond dans la culture indienne. La Bhavan restera l'Opus Magnus de Munshi : le Président Radhakrishnan lui-même commenta que la Bhavan était le monument le plus important de la vie de Munshi. C'est sans doute là
qu'il réussit à mettre en uvre tout ce qu'il avait
appris de son maître à Baroda. Munshi écrivit dans
la Charte de l'Institut : « Je voudrais une fois de plus, mettre
en avant la foi de la Bhavan
il est nécessaire que cela
soit compris clairement et que cet esprit imbibe [ses membres]. Une des idées de Munshi était de créer une « université-bibliothèque » [book university] facilement accessible à toutes les couches de la population. C'est pourquoi le premier livre publié par la Bhavan fut un abrégé du Mahabharata, le grand récit épique de l'Inde ancienne, écrit par C. Rajagopalachari, le premier gouverneur général indien après l'indépendance. Se souvenant sans doute des histoires et légendes du passé glorieux que sa mère lui racontait, Munshi voulait que ce livre fût lu par tous et plus particulièrement par les jeunes. Il répétait dans sa préface, « Ce qui n'est pas dans le Mahabharata, n'est nulle part ». Aujourd'hui plus d'un million d'exemplaires ont été vendus. Le Ramayana suivit le Mahabharata. Munshi lui-même publia une histoire du dieu Krishna (Krishnavatara) en 8 volumes. Parmi les centaines d'autres ouvrages, il faut signaler une magistrale histoire de l'Inde en 11 volumes éditée par le grand historien R.C. Majumdar ainsi que toute l'uvre de Munshi (une centaine de publications, dont un bon nombre en gujarati, la langue maternelle de Munshi).
Un deuxième domaine auquel est associé le nom de Munshi est la rédaction de la Constitution de l'Inde indépendante. Il fut un des membres les plus éminents de l'Assemblée constituante qui se mit à la tâche en 1948 pour formuler une constitution pour l'Inde. C'est là que son réalisme lié à son idéalisme ainsi que ses qualités de juriste firent merveille. Il fut nommé membre de 11 Comités chargés de délibérer et de rédiger les différentes provisions de la nouvelle Constitution. Ce fut un record. La Constitution de l'Inde commence par ces mots « L'Inde, c'est-à-dire Bharat » [India, that is Bharat]. Pour Munshi ces mots avaient une signification plus profonde. Son biographe nous dit : « Bharat pour lui n'était pas juste une nation, mais une civilisation en marche, ce n'était pas un accident de l'histoire, mais une esquisse du destin. Pour lui, la vitalité de la culture indienne et sa grandeur capable de se renouveler était un principe vivant. » Son nom est resté dans les annales, plus particulièrement pour son rôle au sein du Comité chargé de rédiger le document final et en raison de certaines provisions qu'il écrivit avec B.R. Ambedkar sur l'égalité de tous les citoyens de la nouvelle République devant la loi. Munshi trouva un moyen
d'exprimer ses convictions personnelles dans son travail sur la nouvelle
constitution. Il put ainsi concrétiser dans ce cadre institutionnel
sa lutte pour l'émancipation des femmes ainsi que des couches
les plus défavorisées de la société comme
les Harijans, les ouvriers des secteurs agricoles et industriels. Le Président Venkataram écrivit : « Il voyait que les périodes de grandeur, de confiance en soi et d'autonomie avaient succédé à des périodes de déclin, de faiblesse, d'assujettissement et de dérive. Il considérait l'année 1947 comme l'occasion pour l'Inde de commencer une remontée vers les sommets. » Il savait que le peuple de l'Inde avait cette capacité ancrée en lui de s'élancer vers de nouvelles hauteurs. À cette époque, Munshi avait déclaré : « L'Égypte des Pharaons, la Grèce de Périclès, la Perse de Darius, la Rome des Césars sont toutes mortes, leur vie et leur culture ne sont que des matériaux pour des recherches savantes. Mais l'Inde a survécu le choc des âges. Manou, Bouddha, Panini, Bhasa et Kautilya représentent toujours des influences vivantes, influençant la vie ; le discours de Krishna à Arjuna inspire encore la pensée, les espoirs et les actions de millions. »
Somanatha Un autre grand projet de Munshi fut la reconstruction du temple de Somanatha dans le Sauhrashtra au Gujarat. « Le pillage du temple par Mahmud de Ghaznî a laissé de profondes cicatrices dans l'âme de l'Inde » nous dit un texte de la Bhavan sur le projet de Munshi. « C'est comme une stalactite dans la caverne de la mémoire de l'Inde. » Déjà à Baroda, l'étudiant Munshi écrivit un article intitulé « Gujarat, the Grave of Vanished Empires » (Gujarat, le tombeau d'empires disparus) dans la revue du collège. Il reprenait le thème d'un livre de Brigg « Cities of Gujarat » (Les Cités du Gujarat) qui l'avait profondément marqué et qui, selon ses dires, provoqua une profonde douleur et « fit saigner son cur ». Il était à l'époque fortement sous l'influence de Sri Aurobindo, Une fois à Mumbay, le jeune Munshi commença à dévorer tous les livres et documents qu'il trouva sur l'histoire de sa province natale. C'est là qu'il commença à écrire de nombreux articles sur le pillage et la destruction du fameux temple dédié au dieu Shiva. Entre 1915 et 1922, il publia sa célèbre trilogie en gujarati dans laquelle il fait revivre le passé glorieux de son État. Pour lui, une nation qui n'est pas fière de son passé n'avait pas d'avenir. Il voulait à travers ses écrits, redonner une vie nouvelle à l'ancien Gujarat. Ce n'est qu'en décembre
1922 qu'il eut finalement l'occasion de se rendre à Somanatha.
Il en revint bouleversé : « Profanées, brûlées
et martyrisées, les [fondations] du temple sont restées
là, immobiles un monument de notre humiliation et de notre
ingratitude. Je peux à peine décrire la brûlure
et la honte que j'ai ressenties ce matin-là, alors que je marchais
sur le sol brisé du sabhamantap jadis sacré, jonché
de piliers abattus et de stèles éparpillées. Des
lézards sortaient et entraient dans leurs trous au son des pas
inconnus. Et, oh quelle honte, le cheval d'un inspecteur hennit à
mon approche avec une impertinence sacrilège. » Ce n'est qu'après
l'indépendance de l'Inde en 1947, que Munshi put commencer à
donner une forme concrète à son rêve : revoir le
temple tel qu'il existait avant l'arrivée des barbares. Bien que la majorité de la population fût hindoue et que son territoire formât une enclave à l'intérieur du territoire indien, le Nawab, un musulman, décida d'opter pour le Pakistan. La situation se gâta encore plus lorsqu'il envoya ses troupes dans certains districts qui n'étaient pas sous sa souveraineté. Après l'échec de négociations, un gouvernement provisoire fut formé et après la fuite du Nawab au Pakistan (avec tous ses chiens dont il était un avide collectionneur), son Dewan appela l'Inde à rétablir l'ordre public sur le territoire d'État. C'est à ce moment-là que le général Lockhart, (un Britannique qui était chef d'état-major de l'armée de terre) ainsi que ses deux collègues de l'aviation et la marine décidèrent de refuser d'obéir aux ordres du gouvernement indien. Ils écrivirent au ministre indien de la Défense : « Le mouvement des forces armées pour les opérations projetées [contre le Junagadh] doit être arrêté et la dispute de Junagadh doit être résolue par des négociations. »
Un problème était résolu pour Munshi qui joua un rôle important dans l'intégration de Junagadh dans l'Union indienne. En fait, c'est durant une soirée qu'il passait avec Patel à Delhi que le message arriva que le gouvernement provisoire de Junagadh avait invité les forces indiennes à rétablir l'ordre et à pénétrer dans l'État. On dit que Patel annonça la bonne nouvelle à Munshi par ces mots : « Alors, c'est Jaya Somanatha ». Le 13 novembre 1947, quatre jours après l'entrée des forces indiennes à Junagadh, Patel visita l'État et se rendit sur les ruines du temple. Il était très ému à la vue de ce lieu, aujourd'hui si dilapidé et abandonné, qui jadis avait fait la gloire de l'Inde. La décision fut prise sur le champ que le gouvernement prêterait son concours pour rebâtir le temple. Le raja de Nawanagar (Jam Saheb of Nawanagar) fit spontanément une offrande de 100,000 roupies alors que le gouvernement provisoire de Junagadh promit 50,000 roupies. Quelques mois plus tard, Sardar Patel déclara dans un discours public : « En ce jour propice du nouvel an, nous avons décidé que Somanatha devait être reconstruit. C'est à vous, le peuple de Saurashtra, de faire votre possible pour qu'il en soit ainsi. C'est une tâche sacrée à laquelle vous devez tous participer. » Munshi fut associé avec la reconstruction du temple dès le premier jour. En fait, c'est Sardar Patel lui-même qui lui en donna la responsabilité. Les premières difficultés vinrent de l'Archeological Survey of India (Département archéologique de l'Inde) qui voulait restaurer les ruines, mais ne voulait pas d'un temple. Patel trancha vite : « Le sentiment des hindous pour ce temple est à la fois très fort et généralisé. Dans les conditions présentes, il est peu probable que ce sentiment se satisfasse d'une simple restauration et d'un prolongement de la vie [des ruines]. Le retour de la déité [idol] est une question sentimentale et d'honneur pour le public hindou. » Le 13 décembre 1947,
les recherches préliminaires pour la construction purent commencer.
Le ministère des Travaux publics et des Mines dépêcha
son ingénieur en chef qui fit les relevés nécessaires.
Sur les conseils de Gandhi, Patel décida que le gouvernement
n'aiderait pas directement par des subventions. Munshi voulait que
toute la contrée soit un centre de connaissance et de savoir.
Il inclut donc dans le projet une université sanskrite, des zones
pour l'étude et le repos (dharamshala) et une goshala, une ferme
laitière modèle. Tout cela fut finalement présenté
à Sardar Patel qui accepta le plan. Tous les terres et les biens
(ainsi que les donations déjà reçues) furent donc
transférés au Trust en février 1949. L'année 1950
devait être une année très spéciale pour
l'Inde et l'Asie. Cela avait commencé le 1er janvier par l'annonce
de la Chine communiste que l'un de ses objectifs pour l'année
était de libérer le Tibet. Les premiers mois de l'année
virent le massacre de milliers de hindous au Pakistan oriental et une
guerre évitée de justesse entre l'Inde et le Pakistan.
En juin, la Corée du Nord envahissait le Sud et déclenchait
une guerre qui allait durer trois ans. Il est à noter que c'est
quelques jours après le début des hostilités en
Corée que Munshi visita Pondichéry. Quel est le rapport avec la construction d'un temple ? Ce projet était symbolique d'une Inde qui avait été subjuguée pendant des siècles et qui cherchait sa voie dans le monde moderne. Nombreux étaient ceux en Inde, comme Munshi et Patel, qui pensaient que la première étape sur le chemin était une re-découverte de ce que l'Inde avait été et de ce que l'Inde pouvait apporter dans les circonstances nouvelles. En fait, la majorité des membres du Cabinet ministériel de Nehru voyait l'importance de la redécouverte par le peuple indien de ses racines. Nous avons vu dans un article précédent le rôle de Shyama Prasad Mookerjee, mais il faut aussi citer Rajendra Prasad, le nouveau Président de l'Inde qui allait dans la même direction.
Mais l'histoire était loin d'être terminée. Le Jam Saheb de Nawanagar, Président du Trust, visant à démontrer l'universalité du temple, décida d'écrire aux ambassades indiennes pour demander une poignée de terre et un peu d'eau de chaque pays. Ce geste voulait symboliser que la terre entière était une grande famille, « Vasudhaiva kudumbakam », et que les hommes étaient tous frères. Cette eau et cette poignée de terre devaient être versées sur le Jyotirlinga pendant la cérémonie. Cela ne ressemble-t-il pas une autre cérémonie qui devait avoir lieu 18 ans plus tard [l'inauguration de la cité internationale d'Auroville en Inde.] ? Mais un des diplomates ne l'entendit pas ainsi. K.M. Panikkar, l'ambassadeur de l'Inde en Chine (qui restera par ailleurs dans les annales pour avoir offert le Tibet à la Chine communiste) écrivit à Nehru pour se plaindre. Ce petit geste symbolique, selon lui, n'était pas « laïque » et donnait une très mauvaise image de l'Inde moderne (probablement aux yeux de Mao et de ses confrères à Beijing). Nehru lui répondit quelques jours plus tard : « Je suis en complet accord avec ce que vous avez écrit sur cette histoire de Somath [Somanatha]. Toute cette affaire est fantastique. Je l'ai déjà dit au Président et à Munshi qui est le principal organisateur et sponsor J'ai essayé d'atténuer les effets de sa visite [du Président] et de ses motifs. » Dans les jours qui suivirent, Nehru écrira à nouveau au Président, à Munshi et même au Premier ministre pakistanais Liaquat Ali Khan (pour nier que le gouvernement afghan allait renvoyer des stèles que Mahmud de Ghaznî aurait emportées avec lui en Afghanistan). À Munshi, il dit : « Je crains que vous ne réalisiez pas comment les gens réagissent à nos façons de penser et d'agir À part cela, je ne comprends pas comment de l'eau de rivières chinoises peut être transportée en Inde. Je suis très préoccupé par cette histoire. » Il lui demandait la liste de toutes les ambassades auxquelles le Jam Saheb avait écrit pour qu'il puisse leur ordonner de n'en rien faire. L'affaire s'envenima
et vint sur la table du Conseil des ministres ; Nehru se plaignit du
fait que le gouvernement local avait alloué une somme de 500,000
roupies pour le temple. En fait, ce n'était pas vraiment correct.
Au vu du grand nombre de visiteurs de marque qui étaient annoncés
pour la cérémonie, le gouvernement avait dû prévoir
des mesures spéciales pour leur hébergement et leur transport.
D'autre part, une grande partie de cette somme devait être utilisée
pour l'aménagement des routes et autres équipements collectifs
pour les pèlerins. Bien qu'entre-temps, le gouvernement du Saurashtra eût clarifié la destination des fonds alloués, et que Munshi lui-même eût expliqué à Nehru que ce genre de frais occasionnés par des grands rassemblements populaires est toujours pris en charge par le gouvernement local (il cita même des réunions du Congrès national indien), le Premier ministre n'en continua pas moins à fulminer contre le projet. Finalement, Munshi
décida d'écrire une très longue lettre à
Nehru pour expliquer l'histoire du projet, sa participation personnelle
et en justifier l'importance. Après avoir donné un long
compte rendu historique de la restauration du complexe de Somanatha,
Munshi mentionna un problème qu'il jugeait très sérieux
: « Vous avez parlé hier de revivalisme
hindou, je connais
vos vues sur le sujet. Je les ai toujours respectées. J'espère
que, pour les miennes, vous faites de même. Nombreuses sont les
coutumes que j'ai rejetées depuis mon enfance, j'ai peiné
sur le chemin ; avec mes uvres littéraires et sociales,
j'ai essayé de donner une forme à certains éléments
de l'hindouisme et de les réintégrer avec la conviction
que cela seul ferait de l'Inde une nation forte et progressive dans
le monde moderne. » Finalement, le 11 mai 1951, le temple et le campus alentour étaient « re-consacrés » par le Président Rajendra Prasad. Nous nous sommes attardés sur ce sujet, car le débat est toujours vivant aujourd'hui, 52 ans plus tard. On peut seulement regretter, (même si l'on ne peut pas refaire l'histoire) qu'un certain équilibre ait disparu en 1950-51 avec le départ de Sardar Patel, l'élection de Rajendra Prasad à la Présidence, le transfert de Munshi comme gouverneur de l'Uttar Pradesh et la démission de Shyama Prasad Mookerjee du Cabinet. Nehru allait désormais régner en seul maître à bord du grand bateau « Bharat » et imposer ses vues « laïques ». Pour lui, les nouveaux temples de l'Inde seraient les grands barrages.
Mais revenons pour conclure à l'entretien entre Sri Aurobindo et Munshi. Nous avons plusieurs versions de l'entrevue. Tout d'abord, le Bhavan's Journal publia en décembre 1971, peu après la mort de Munshi, un texte de Munshi qui nous donne quelques détails : « Lorsque
j'ai rendu visite à Sri Aurobindo en 1950, après plus
de quarante années, je vis devant moi un être complètement
transformé, radieux, plein de félicité, enveloppé
d'une atmosphère calme semblable à celle des dieux. Il
parla d'une voix basse et claire qui remua les profondeurs de mon être.
Je lui dis mes besoins spirituels. Le sage répondit : Je
vous ai écrit que je vous aiderais, et de la manière qui
m'est propre je vous aide
Je veillerai à votre progrès. Ailleurs, Munshi a raconté que Sri Aurobindo lui avait dit : « Le Pakistan doit venir dans la sphère d'influence. » Munshi commenta « La sphère de coopération et de force combinée ». D'après cette même source, l'entrevue avec Munshi dura une vingtaine de minutes. C'était le 9 juillet 1950. La guerre de Corée avait commencé une dizaine de jours plus tôt. Munshi se souvenait de son ancien professeur « comme d'un patriote, en 1907 c'était un amoureux passionné de sa Mère Patrie, tremblant d'un fervent désir pour sa liberté et sa grandeur. » Maintenant, il le reconnaissait à peine physiquement : « Sa personnalité a assumé une beauté dépassant de beaucoup ce que l'on associe avec les êtres humains. » Mais Munshi reconnaissait ce même Sri Aurobindo qui avait fortement conseillé au Congrès national indien d'accepter les propositions de Sir Stafford Cripps, lequel en 1942 offrait à l'Inde le statut de dominion. Les dirigeants indiens avaient dit à l'époque : « Qui est ce Sri Aurobindo ? On croyait qu'il s'était retiré de la vie politique ! » Neuf ans plus tard Munshi déclarait : « Nous avons rejeté son conseil. Nous, qui l'avons rejeté, avions de bonnes raisons pour cela, mais aujourd'hui, nous réalisons que si la première proposition avait été acceptée, il n'y aurait pas eu de partition, pas de réfugiés, pas de problème au Cachemire. » Nous l'avons déjà mentionné, la visite de Munshi eut lieu peu de temps après le début de la guerre de Corée. Là encore Sri Aurobindo avait lancé un appel, l'Inde devait se ranger du côté des Nations Unies et défendre la Corée du Sud contre les forces communistes : « Toute l'affaire est claire comme le jour. C'est le premier coup dans les plans de campagne communistes pour dominer et prendre dans un premier temps possession de l'Asie du nord, puis de l'Asie du sud-est comme une manuvre préliminaire pour continuer avec le reste du continent et en passant par le Tibet la porte de l'Inde. S'ils réussissent, il n'y a pas de raison que la domination du monde ne suive par étapes jusqu'à ce qu'ils soient prêts de s'attaquer à l'Amérique. » Cette lettre était écrite quatre mois avant l'invasion du Tibet, alors que Panikkar et ses collègues prêchaient une amitié éternelle avec Beijing et avaient peur de froisser les dirigeants chinois en leur demandant une poignée de terre et quelques gouttes d'eau. (Il est d'ailleurs à signaler que toute cette histoire ne devait être que dans la tête de Panikkar, car cinq ans plus tard, Zhou Enlai, le Premier ministre chinois offrit à l'Inde une relique sacrée : une dent du Boudha). Pour en revenir à la Corée, Munshi écrivit en 1951 : « Il avait raison. Par son action en Corée, les Nations Unies et le monde civilisé, pour la première fois combinèrent leurs efforts pour s'opposer à une agression injustifiée. Pour la première fois, une action mondiale conjointe est devenue réalité ; sans cette action des Nations Unies, le monde serait aujourd'hui différent. » Ils
parlèrent aussi du sort de Pondichéry. Sri Aurobindo expliqua
à Munshi que les comptoirs reviendraient à l'Inde, mais
pas par un plébiscite (que les gouvernements indiens et français
envisageaient à l'époque), seulement après des
négociations internationales [5]. Munshi apprit le départ
de Sri Aurobindo par un appel téléphonique du Consul général
de l'Inde à Pondichéry. Munshi raconta plus tard : « Pendant
deux heures, mon esprit fut complètement vide. Je ne sais pas
pourquoi. »
Notes :
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