Au centre de ce débat, plusieurs
livres, dont « Le négationnisme en Inde », (Voice
of India, New Delhi), écrit par l'historien et sociologue belge
Konraad Elst. Pour M. Elst, le négationnisme, « c'est
la perversion des données historiques d'un pays par ceux qui
en rédigent l'histoire officielle ». Dans le cas de
l'Inde, estime M. Elst, ce négationnisme s'est surtout appliqué
à gommer l'horreur des invasions musulmanes en Inde et à
dénigrer l'identité hindoue de la nation indienne.
M. Elst commence par rappeler que Nehru,
le premier leader de l'Inde indépendante, était un grand
admirateur de l'URSS. C'est lui d'ailleurs qui initia l'étatisation
de l'Inde sur le modèle soviétique, suivi en cela par
sa fille Indira, qui plus tard nationalisa toutes les banques. Pendant
longtemps, l'Inde suivra aveuglement sa politique pro-soviétique,
qui par exemple faisait des Juifs les oppresseurs et des Arabes les
opprimés ; c'est pourquoi New Delhi n'aura pas de relations
diplomatiques avec Israël pendant 47 ans. Sous l'impulsion de Nehru,
trois générations d'historiens et d'intellectuels indiens
marxistes s'efforceront de persuader leurs compatriotes (et le reste
du monde) qu'il n'y a jamais eu de génocide musulman sur la personne
des Hindous, alors que de nombreux historiens, tels Alain Daniélou,
Will Durant, Sitaram Goel, ou Konraad Elst ont toujours affirmé
le contraire. Le Professeur K.S. Lal dans son livre « La
croissance de la population musulmane en Inde », affirme par exemple
qu'entre les seules années 1000 à 1525, 80 millions d'Hindous
furent tués directement et indirectement (famines et autres calamités
naturelles engendrées par la guerre) par les musulmans. Ils leur
apprendront également à haïr le système des
castes et à ridiculiser tout ce qui est hindou, même si
pour beaucoup d'indianistes, l'Hindouisme constitue le génie
particulier de l'Inde. Écoutez ce qu'en dit Alain Daniélou
dans son « Histoire de l'Inde » (Fayard) :
« Le Congrès, dont la plupart des journaux étaient
de langue anglaise, présenta les partis hindous (dont le Jana
Sangha, l'ancêtre du Bharata Janata Party) comme barbares, fanatiques,
ridicules ; et la presse britannique eut beau jeu de reprendre
les propos de ses confrères
indiens ». (Aujourd'hui, rien n'a vraiment changé :
les journaux indiens de langue anglaise en Inde continuent de « croquer »
du Hindou (fondamentalistes, nazis, sectaires), fidèlement copiés
en cela par les correspondants occidentaux, qui à leur arrivée
en poste se tournent spontanément vers leurs confrères
indiens pour comprendre ce pays si compliqué et contradictoire).
La Mecque intellectuelle du marxisme nehruvien en Inde se situe à
New Delhi, au sein de la prestigieuse Jawaharlal
Nehru University. C'est là que les intellectuels indiens façonnèrent
le mythe musulman, en s'attardant sur le génie bienveillant des
Moghols. Ainsi, dans le célèbre livre « Communalism
and the writing of Indian history », Romila Thapar, Harbans
Mukhia et Bipan Chandra, professeurs à la JNU, nient le génocide
musulman, en le remplaçant par un conflit de classes : « les
Musulmans libérèrent les castes défavorisées
en leur donnant accès à l'Islam ». La redoutable
Romila Thapar, une sommité intellectuelle en Inde, a publié
par ailleurs chez Penguin, en collaboration avec l'historien britannique
Percival Spear, une « Histoire de l'Inde » où
elle écrit « que la supposée intolérance
d'Aurangzeb (un des empereurs moghols les plus sanglant qui soit), n'est
rien d'autre qu'une légende hostile basée sur quelques
actes épars, comme l'érection d'une mosquée sur
un temple à Bénarès ».
Konraad Elst, pour qui le négationnisme,
c'est aussi la négation des grands génocides de l'humanité,
prend en exemple le sac de la ville de Vijaynagar au XVIème siècle
par Husain Nizam Shah. Vijaynagar fut le dernier grand royaume hindou
des Indes, un des plus beaux, celui qui symbolisait une renaissance
hindoue après 9 siècles de conquête musulmane. Pour
Alain Daniélou, « la mentalité chevaleresque,
la justice humaine, le respect de la vie et de la propriété
qui y régnaient, forment un contraste étonnant avec la
cruauté, la barbarie, les massacres, les viols, les populations
entières réduites à l'esclavage, qui caractérisent
les empires musulmans ». Et il ajoute : « Barbosa
remarque avec étonnement que le roi (de Vijaynagar) permet une
telle liberté que chacun peut aller, venir et vivre sa religion
sans que personne ne l'inquiète ou lui demande s'il est chrétien,
juif, musulman ou hindou ». Le 23 janvier 1565, Husain Nizam
Shah s'empara de Vijayanagar : « pendant cinq mois les
musulmans s'employèrent à tout détruire... les
scènes de massacre et d'horreur, disent les contemporains, dépassèrent
tout ce que l'esprit peut imaginer et il ne resta plus de la belle et
prospère cité que quelques ruines fumantes »...
(Histoire de l'Inde. A. Daniélou).
Que dit cependant l'histoire officielle ? Prenez
par exemple « l'Histoire de l'Inde Moderne »,
parue en 94 chez Fayard. Dans le chapitre consacré à Vijaynagar,
on ne peut s'empêcher de percevoir l'inimitié de l'auteur
(7 historiens ont coécrit cette histoire) pour l'Hindouisme.
On accuse d'abord les deux jeunes princes fondateurs de Vijaynagar,
qui furent convertis de force à l'Islam, d'avoir « renié
l'Islam », aussitôt remis en liberté ;
puis on souligne « l'ambition des brahmanes »,
qui se servirent de ces princes renégats pour reconquérir
leur pouvoir perdu aux mains des Arabes (p.54). On mentionne ensuite
« l'insatiable exigence du pouvoir central (hindou, bien
sûr), à l'égard de ceux qui lui étaient soumis »
(p.56), en oubliant de mentionner qu'à Vijaynagar les Hindous
connaissaient enfin la liberté du culte, qu'on ne les tuait pas,
qu'on ne rasait pas leurs temples, qu'on ne violait pas leurs femmes,
qu'on n'envoyait pas leurs enfants en esclavage. On qualifie par ailleurs
Vijaynagar de « royaume guerrier » (p.57), comme
si les Hindous avaient le privilège du militantisme et qu'il
leur fallait baisser les bras devant l'ennemi musulman, le belliciste
sans pitié par excellence... Et tout cela finalement pour passer
en exactement sept mots sur l'horrible sac de Vijaynagar: « pillages
et massacres durèrent trois jours entiers », ajoutant,
pour bien montrer la magnanimité des Moghols : « les
sultans laissèrent à chacun ses prises, joyaux, esclaves,
tissus précieux, ne gardant que les éléphants chargés
de trésor » (p.60). Que de pages et de pages qui sous-entendent
l'esprit fanatique des Hindous, la cupidité des brahmanes et
le pouvoir absolu des maharajas (en l'occurrence le merveilleux Krishna
Deva Raya), et si peu sur un des massacres les plus terrible, les plus
inutile, les plus monstrueux de l'histoire de l'Inde. « Voilà
bien du négationnisme », s'exclame l'historien indien
Ram Swarup !

2ème
PARTIE : LE
NÉGATIONNISME EN INDE
L'INDIANISME
FRANÇAIS
L'historien
français Alain Daniélou, qui avait vécu l'Inde
du dedans, résidant pendant vingt ans à Bénarès,
où il apprit le sanskrit et la musique indienne, se plaignait
souvent du « biais islamisant de l'indianisme français ».
Les choses ont-elles vraiment changé aujourd'hui ? Prenez par
exemple le livre de Christophe Jaffrelot « Le nationalisme
hindou ». M. Jaffrelot, qui est chercheur au CNRS, possède
une remarquable connaissance académique de l'Inde, mais il prend
un tout petit bout de l'histoire indienne de 1920 à nos
jours pour expliquer la naissance du nationalisme hindou. Pour
l'historien indien Sitaram Goel, « s'il y a nationalisme
hindou et c'est discutable il résulte de dix siècles
de soumission peureuse, abjecte, absolue, aux persécutions musulmanes.
Gandhi ne nous a-t-il pas appelé des couards » ?
Quand on lui parlait de nationalisme hindou, Daniélou rétorquait
toujours « que tout au long de son histoire, l'Hindouisme
a fait montre d'une une remarquable tolérance, permettant aux
Chrétiens de Syrie, aux marchands arabes, aux Parsis de Zoroastre,
aux Juifs de Jérusalem, persécutés chez eux, de
s'établir en Inde et d'y pratiquer leur religion en toute liberté ».
Peut on en dire autant des musulmans ? « On ne dira jamais
assez l'horreur que furent les invasions arabes en Inde. Les ignorer
parce qu'elles appartiennent au passé
est ridicule, car elles se répercutent encore dans les événements
politiques d'aujourd'hui », affirme l'historien belge Konraad
Elst dans son livre « Le négationnisme en Inde »
(Voice of India, New Delhi). On ne peut donc comprendre l'Inde de 1998
sans une connaissance approfondie de son histoire. « Ne prendre
par exemple qu'Ayodhya pour en faire les fondations du fanatisme
hindou, c'est non seulement ne percevoir qu'un tout petit bout
de l'iceberg, mais c'est aussi un mensonge flagrant », écrit
toujours M. Elst.
Pour
M. Elst, le négationnisme en Inde, qui est d'inspiration marxiste,
s'est appliqué à gommer des livres d'histoire écrits
après l'indépendance indienne de 1947, toute l'horreur
des invasions musulmanes et à dénigrer l'identité
hindoue de l'Inde, en s'attaquant aux partis politiques, tel le Jana
Sangh, (l'ancêtre du Bharata Janata Party, qui vient de prendre
le pouvoir en Inde), qui au début des années 20 s'efforcèrent
de contrebalancer l'influence grandissante de la Ligue Musulmane qui
commençait déjà à réclamer la création
d'un état séparé pour les musulmans indiens.
L'indianisme français du XXème
siècle semble s'être fortement inspiré de ce négationnisme-là,
témoin « L''Histoire de l'Inde Moderne »,
paru en 1994 chez Fayard et qui fait référence aujourd'hui
chez nous. Dans le chapitre « La splendeur moghole »,
Marc Gaborieau, Directeur du Centre d'Études de l'Inde et de
l'Asie du Sud, parle en termes élogieux de l'empereur Aurangzeb,
lequel avait la réputation même aux yeux des musulmans
indiens d'avoir été le plus sanguinaire et le plus
pervers des Moghols : « Aurangzeb a concentré sur
sa personne la haine des Hindous militants qui lui attribuent des destructions
systématiques de temples et des conversions forcées massives...
cette image manichéenne doit être sérieusement corrigée » (126).
« Malheureusement, intervient Konraad Elst, Aurangzeb était
si fier de ses actes, qu'il les avait fait dûment archiver et
qu'ils sont parvenus jusqu'à nous ». M. Elst rappelle
donc qu'Aurangzeb (1658-1707), ne construisit pas seulement une énorme
mosquée sur le plus vénérable temple de Bénares,
la ville sainte hindoue, temple qu'il avait auparavant fait raser, il
ordonna les destruction de TOUS les temples en Inde, dont le Kashi Vishvanath,
un des plus sacrés du pays, celui de Krishna à Mathura,
le temple de Somanath au Gujurat, ou le temple Treka-ka-Thakur à
Ayodhya, et fit construire des mosquées à leur place.
Le nombre de temples détruits par Aurangzeb se compte non pas
en centaines mais en milliers. Aurangzeb ne se contenta pas de détruire
des temples, il fit aussi éliminer les païens : « Ahmed
Khan fit savoir à sa Majesté que 2 000 Hindous furent
exécutés parce qu'ils continuaient leurs abominations
religieuses », rapporte une chronique de l'époque.
Le gourou sikh Tegh Bahadur fut décapité parce qu'il protestait
contre les conversions forcées d'Aurangzeb. Et même le
propre frère de l'empereur, Dara Shikoh, fut exécuté
pour s'être intéressé à la religion hindoue.
Par contre Shivaji, un des rares Hindous, qui
au XVIIème siècle, seul dans un océan de terreur,
osa s'élever contre les Moghols, ne trouve pas grâce aux
yeux des auteurs de l'Histoire de l'Inde : « Il s'illustre
par son sens de la provocation » (127). (Ce n'est pas bien
de provoquer les pauvres Moghols, ô Shivaji) ! « Il
put mettre en déroute par traîtrise l'armée de Bijapur ».
(Ce qui prouve qu'il ne faut jamais faire confiance à un Hindou).
D'ailleurs, « Il fait aussi une fausse soumission à
Aurangzeb ». (Oh, le vilain traître) ! En plus bien
sûr, c'est un païen, un idolâtre : « Il
ressuscite la vieille cérémonie hindoue du sacre et se
pose comme le protecteur des vaches, des brahmanes et des dieux »
(128) (Notez la triple association pernicieuse : vaches, brahmanes
et dieux)...
De
nombreux observateurs estiment aujourd'hui « que l'Indianisme
français doit se remettre en question, car ses bases reposent
sur des données archéologiques et linguistiques qui datent
du XIXème siècle ». Le magazine indien « India
Today », que l'on ne peut accuser de « nationalisme »,
vient par exemple de publier un grand dossier racontant comment des
récentes découvertes archéologiques et linguistiques
prouvent entre autre qu'il n'y a jamais eu d'invasion
aryenne en Inde. Or, l'indianisme français continue à
défendre ce théorème, comme c'est le cas à
Pondichéry, par exemple.
Pondichéry, c'est la Mecque de
l'Indianisme français en Inde : l'École française
d'Extrême Orient et l'Institut français y font un remarquable
travail de recherche depuis l'indépendance ; les uns traduisent
des vieux textes tamouls écrits sur parchemin de palme ;
d'autres photographient les temples de Tanjore afin d'en recenser toutes
les subtilités ; d'autres encore sont des sanskritistes
de renom. « Malheureusement, se plaint un chercheur indien
qui a été associé à l'EFEO, les Français
semblent mépriser l'hindouisme en tant que religion ».
« Nous ne faisons pas de la théocratie »,
a rétorqué l'un des chercheurs français, lorsqu'on
lui demandait, lors d'une conférence internationale de Sanskrit
à Pondichéry, le sens de certaines écritures religieuses
hindoues. Mais comment prétendre étudier les temples de
Tanjore, le Sanskrit ou le Tamoul ancien, tout en les dissociant de
l'hindouisme, qui est la trame de l'Inde, son génie culturel
et spirituel ? « Voilà une arrogance bien française
que de tenter d'appliquer à l'Inde des paramètres qui
ne sont valables qu'en France, en l'occurrence la séparation
de l'Église et l'État », s'offusque un chercheur
indien. Il faudait donc que l'indianisme français de Pondichéry
remette aussi de l'ordre dans sa maison : l'École Française
d'Extrême Orient et l'Institut français collaborent rarement
ensemble ; et l'EFEO s'est scindée en deux pour cause d'incompatibilité
de ses chercheurs.
François Gautier
New Delhi/Pondichéry
(Écrivain, journaliste et photographe français, François
Gautier, né à Paris en 1950, fut le correspondant en Inde
et en Asie du Sud du Figaro pendant plusieurs années. Il vit
en Inde depuis plus de trente ans, ce qui lui a permis d'aller au-delà
des clichés et des préjugés qui ont généralement
trait à ce pays, clichés auxquels il a longtemps souscrit
lui-même comme la plupart des correspondants étrangers
en poste en Inde (et malheureusement aussi la majorité des historiens
et des indianistes).
François Gautier a été invité à présenter
Un Autre Regard
sur l'Inde à l'émission Bouillon de Culture
en juin 2000.)
