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UNE DETTE POLITIQUE
« Pondichéry, 30 septembre 1947,
visite de Monsieur Maurice Schumann. Hindustan Standard, Jeudi 2 octobre 1947
1947
Nous publions ici des extraits dune interview que Monsieur Maurice Schumann a accordé à propos de cette mission à quelques membres de l'association Auroville International France (AV.I.F.) en décembre 1988.
AV.I.F. : Vous nous avez dit que c'était une raison politique qui vous avez amené à Pondichéry, à l'époque de quoi s'agissait-il exactement ?
Maurice Schumann : Il s'agissait d'une mission
proprement politique.
Or, cest grâce à Sri Aurobindo que cette mission a été miraculeusement réussie. Car quand je suis parti, le Président de le République lui-même, Monsieur Vincent Auriol, m'a dit : « Mon cher Maurice, [...] je suis navré qu'on vous ait chargé d'une mission dont j'ai bien peur qu'elle ne soit d'ores et déjà une mission désespérée. » Lorsque je suis arrivé
à Pondichéry, jy ai trouvé comme gouverneur
François Baron, disciple de Sri Aurobindo, pénétré
de mystique hindoue, mais avant tout ancien volontaire des Forces Françaises
Libres et uni à moi par les liens de solidarité qui, très
légitimement, reliaient les uns aux autres à cette époque
très proche de la fin de la guerre, ceux qui, dès 1940
et pas en 1942-43 ou 44 avaient fait le bon choix. Et
François me dit : « Nous allons voir immédiatement
la Mère qui veille sur lAshram,
Mme Alfassa » femme extraordinaire dont jai
souvent parlé. [...] Elle était animée, comme la
plupart des gens de sa génération elle me faisait
penser à mon père , par un patriotisme profond.
Et jai passé
une heure avec Sri Aurobindo qui ma vivement frappé par
le prodigieux rayonnement que dégageait sa personne. Jai
dailleurs remarqué tout de suite une chose qui ma
beaucoup frappé dans lInde et que jai essayé
dexpliquer dans le chapitre de mon livre auquel vous vous référiez,
à savoir que les penseurs hindous contemporains étaient
essentiellement et initialement marqués par lOccident.
Par un choc en retour, ils auront une influence énorme sur lOccident,
mais cest de lOccident quils viennent. Cela me frappera
au chevet de Gandhi avec lequel je passerai une journée entière.
Je verrai en particulier quil lit la Bhagavad-Gita dans
la version anglaise de Matthew Arnold ; ça ma beaucoup
frappé. Le livre essentiel de Sri Aurobindo, cest La
Vie Divine, The Life Divine.
Faut-il ajouter que lAshram qui, comme vous le savez, est une communauté de vie, avait attiré à ce moment-là un certain nombre de personnalités françaises, en particulier Barbier de Saint-Hilaire, un polytechnicien quon appelait « Pavitra » [...]
En quittant Pondichéry... il y avait deux hommes en moi : lhomme qui était chargé de mission, et lhomme qui, toute sa vie, a pratiqué ou enseigné la philosophie et qui, naturellement, était passionné par La Vie Divine.
Quand je suis arrivé
à Chandernagor, je me suis trouvé devant une situation
de toute évidence intenable. Essayez dimaginer que vous
sortez par la Porte dAuteuil, que vous arrivez à lentrée
de Boulogne, et que là vous voyez un drapeau indien, et on vous
dit alors : « Vous êtes en territoire indien ; il y
a ici un député qui siège au parlement de Calcutta ».
Chandernagor apparaissait, beaucoup plus que Pondichéry qui a
une unité propre, comme un scandale géographique, ou historique,
car cétait vraiment une ville de la banlieue industrielle
de Calcutta. Et le Consul général de Calcutta, qui s'appelait
Monsieur Cold-Bernard qui lui aussi était un résistant
de la première heure, un officier de marine des Forces Françaises
Libres m'a dit : « Je crois avoir prouvé que
je suis aussi patriote qu'on peut l'être, je n'ai pas hésité
en juin 1940, mais regarde... et dis moi si cette situation peut durer
? » Et je lui avais répondu : « Le problème
n'est pas là. Le problème, c'est que le gouvernement Ramadier
voudrait ne pas créer un précédent. »
L'armée française à Chandernagor, à l'époque,
se composait d'un Maréchal des logis et de deux gendarmes...
Voilà lessentiel de la mission... Donc, jai dabord une dette politique appelons les choses par leur nom envers la mémoire de Sri Aurobindo. Mais nayant jamais approfondi les connaissances superficielles que javais de la pensée ou de la philosophie hindoues, je me suis senti ramené quelques années en arrière dès que jai vu Sri Aurobindo. Pourquoi ? Eh bien parce que [...] Le Chant du Bienheureux (la Bhagavad-Gita) [était] devenu pour moi une véritable lecture de chevet [...] Et ce qui mintéresse beaucoup dans la Bhagavad-Gita, cest que cest une exaltation de la résistance au mal et non pas de la non-résistance au mal.
AV.I.F. : Cest lévangile de lengagement, justement...
Maurice Schuman : Cest lévangile
de lengagement... le dialogue dArjuna est quelque chose
dabsolument extraordinaire. AV.I.F. : Et la politique? Maurice Schuman : La politique ? La politique,
cétait le seul fait dêtre reçu. Et il
fallait même nen pas parler. Il fallait que les journaux
disent : « Monsieur Maurice Schumann, Député,
délégué en mission dans lInde par le Gouvernement
de Monsieur Paul Ramadier, a eu hier une entrevue directe dune
heure avec Sri Aurobindo ». Cétait ça
la politique.
AV.I.F. : Est-ce que vous vous souvenez de ce quil a dit ?
Maurice Schuman : Non-non... cétait assez banal, mais cétait clair : « Moi qui, déjà, ne suis plus tout à fait dici... »
AV.I.F. : En 47 il était déjà malade puisquil est mort dune crise durémie en 1950.
Maurice Schuman : Il ne donnait pas limpression dêtre malade, mais il donnait limpression dêtre très âgé.
AV.I.F. : Est-ce que Mère est intervenue dans la conversation ?
Maurice Schuman : Au début, pour faire les présentations, après quoi elle na plus ouvert la bouche. En 47 elle devait déjà avoir 70 ans...
AV.I.F. : Elle est née en 1878.
Maurice Schuman : En 78 ?... 1947... Elle avait 70 ans, cest ça. Pas besoin de vous dire que pour moi, qui aujourdhui en ai 77, elle mapparaissait comme une trisaïeule (comment pouvait-on avoir 70 ans ?) Mais elle ma sidéré parce que, après le frugal repas du soir, elle ma dit : « Vous navez pas envie de faire une partie de ping-pong ? Il paraît que vous savez jouer » Et je lui ai répondu : « Oui, je jouais même bien quand javais dix-huit ans, mais maintenant je moccupe dautre chose » Et alors, jai vu cette septuagénaire qui volait dun bout à lautre de la table... elle ma bel et bien battu ! (rires)
AV.I.F. : Avez-vous discuté avec elle ?
Maurice Schuman : Elle na fait que minterroger sur la France...
AV.I.F. : Sur la situation politique de la France ?
Maurice Schuman : Sur la situation politique de la France, où en était, après la guerre, lAlsace, etc. Je lui ai dit : « Vous me faites penser à Marco Polo, nest-ce pas, qui ne pensait quà Venise ; seulement lui, il est revenu... » Eh bien, cétait là lintérêt de la Mère ; elle était toute entière fondue dans Sri Aurobindo et sa pensée, et en même temps, elle restait, là où elle était, intégralement française. Elle était intégralement... je ne veux pas dire hindoue, mais intégralement plongée dans la mystique hindoue et intégralement liée à son terroir dorigine.
AV.I.F. : Vous avez parlé en anglais lors de votre rencontre ?
Maurice Schuman : Avec Sri Aurobindo, oui, bien sûr. [...]
AV.I.F. : On pourrait presque dire que cest cette conversation (avec Sri Aurobindo ) sur la Bhagavad-Gita qui a « sauvé » la France à ce moment-là...
Maurice Schuman : Sauver la France... cest beaucoup dire, parce que le destin de la France nétait pas lié à ses colonies, dune part, et encore moins à ses comptoirs. [ ] Le but, cétait de maintenir à Pondichéry une sorte de vitrine française sur lInde et de vitrine hindoue vers la France... Quelle est la situation actuelle ? Je crois quil y a encore une spécificité pondichérienne ?
AV.I.F. : La présence française y est importante : il y a dabord plusieurs milliers dIndiens pondichériens de nationalité française, on y trouve un Lycée français, une Alliance française et un Centre de Formation, un Institut dIndologie, un Consulat ; de nombreux Français vivent à Pondichéry, il y en a aussi beaucoup à Auroville le tout faisant une ambiance encore très française.
Maurice Schuman : Eh bien, cétait le but ! Le but, cétait de nous laisser le temps de construire la vitrine française que à lépoque de la domination coloniale, nous navions pas créée du tout, de nous laisser le temps de la créer à la faveur de lUnion française et ensuite, de la conserver par accord avec lInde. Cest un modèle de décolonisation intelligente.
AV.I.F. : Nous avons retrouvé dans « Le Monde » de 1947 un certain nombre de déclarations de François Baron, où il dit je cite : « Nous avons le projet de créer à Pondichéry une université dont le succès serait assuré », et cela revient plusieurs fois, au mois daoût, au mois de novembre
Maurice Schuman : Cest cela, cétait cela lidée.
AV.I.F. : Mais apparemment elle na jamais débouché sur quelque chose ?
Maurice Schuman : Université cest peut être trop dire, je ne sais pas, parce quil ny avait peut être pas la possibilité de créer une véritable université française.
AV.I.F. : Parce que nous savons que Sri Aurobindo avait aussi été intéressé par créer un centre universitaire
Maurice Schuman : Mais on la créé, il y a tout de même un centre universitaire. Il ny a pas duniversité mais
AV.I.F. : Il y a un lycée français.
Maurice Schuman : Cest peut être plus important encore
Note :
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