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L'ANNIVERSAIRE DE VASCO DE GAMA


par François Gautier




     Vasco de Gama appartient-il au club très fermé des grands navigateurs européens, tels Magellan, Cook, ou Christophe Colomb ? Ou bien fut-il un aventurier sans scrupule, ambitieux, vaniteux et cruel ? La controverse fait rage en Inde, au moment où on s'apprête à célébrer le 500ème anniversaire de son débarquement sur la côte Malabar [1].


     C'est en effet le 19 mai 1498 que l'explorateur portugais, après avoir « découvert » une nouvelle route des Indes, arrivait en face de Calicut, en Inde du sud. Neuf jours plus tard, il débarquait pour rencontrer le roi local.
     Mais avait-il vraiment découvert un nouveau passage ? L'historien indien K.M. Pannikar, qui a consulté des archives portugaises, affirme que c'est le roi Melinde de Mozambique qui offrit à Vasco de Gama des pilotes arabes qui connaissaient parfaitement la route des Indes, car depuis huit siècles c'étaient eux qui monopolisaient le commerce des épices entre l'Afrique et la côte Malabar. Et M. Pannikar ajoute : « de toute manière, l'ouverture de cette nouvelle route n'a pas grande importance maritime, car le cap de Bonne Espérance avait déjà été doublé dix ans auparavant. Son unique intérêt c'est qu'elle brise le monopole que les Arabes avaient du commerce avec l'Inde et établit le premier contact direct entre l'Europe et l'Inde depuis Alexandre le Grand ».

     Pannikar n'est pas le seul à douter du mérite du célèbre marin portugais. L'historien français Alain Daniélou rapporte que Gama fut très bien accueilli par le Zamorin, le souverain hindou de Calicut, qui lui permit d'établir des entrepôts et de pratiquer librement le commerce d'épices. « Mais, écrit Daniélou, les Portugais, au lieu de se contenter de ces avantages, cherchèrent bientôt à établir leur hégémonie sur les mers orientales et commencèrent à molester les navires des autre nations. Cela déplut au Zamorin, car la prospérité de Calicut dépendait depuis longtemps des marchands arabes. Les Portugais se lancèrent alors dans des intrigues politiques et s'allièrent au souverain de Cochin, principal rival du Zamorin. » (Histoire de l'Inde p. 299)

     Cette « découverte » des Indes par Vasco de Gama aura des conséquences désastreuses pour le Kérala et Goa, qui fut le dernier siège de l'empire portugais. Voici ce qu'en pense l'indianiste français Guy Deleury. « En 1510, les Portugais s'emparèrent de Goa, où il instaurèrent un règne de terreur, brûlant les hérétiques, crucifiant les brahmanes et encourageant leurs soldats à prendre des maîtresses indiennes. Or Goa, de son vrai nom indien Gomäntak, était avant la conquête, un centre religieux hindou fort important dominé par de nombreuses communautés de brahmanes qui y possédaient une grande quantité de temples. Tout porte à croire que ces brahmanes n'auraient eu aucune objection à servir un prince chrétien, comme ils s'accommodaient à l'époque des sultans musulmans, mais les Portugais investis par le pape de la mission de convertir les païens sous leur juridiction, exproprièrent les brahmanes et détruisirent leurs temples pour avec leurs pierres construire des églises ». (Modèle Indou, 44).

     Mais les Portugais ne furent jamais assez nombreux, ni assez forts, pour donner à leurs massacres l'ampleur d'un génocide. D'ailleurs, ils furent rapidement chassés de la côte Malabar par les Hollandais, puis supplantés par les Anglais ; et il ne leur resta plus que Goa, Diu et Daman, de minuscules territoires, plus insignifiants les uns que les autres. Cela ne les empêcha d'être les derniers à quitter l'Inde – et à contrecœur en plus : il fallut que Nehru envoyât ses chars en 1956.

     Aujourd'hui, il ne reste pas grand chose de l'héritage de Vasco de Gama, qui mourut le 24 décembre 1524 à Cochin, lors de son deuxième voyage en Inde (son corps fut ramené au Portugal en 1538 et est enterré aujourd'hui sous la cathédrale de Belem), si ce n'est une certaine atmosphère portugaise à Goa (carnaval et frous-frous) et les noms portugais de nombreux de ses habitants. Le gouvernement régional de Goa, avait bien prévu, en collaboration avec le Portugal, de célébrer en grande pompe ce 500ème anniversaire, mais ce fut un tollé général et il dut faire marche arrière. Cinq organisations écologistes, nationalistes et de gauche menées par Claude Alvares, descendant d'un de ces mariages forcés entre soldats portugais et femmes autochtones, doivent d'ailleurs organiser les 27 et 28 mai diverses manifestations à Calicut, dont une marche sur la plage où Vasco de Gama débarqua. « On ne célèbre pas le jour où votre pays a été envahi », a affirmé M. Alvares. « Le débarquement de Vasco de Gama a marqué le début de notre servitude vis-à-vis des colonisateurs européens ».

François Gautier

 

(Écrivain, journaliste et photographe français, François Gautier, né à Paris en 1950, fut le correspondant en Inde et en Asie du Sud du Figaro pendant plusieurs années. Il vit en Inde depuis plus de trente ans, ce qui lui a permis d'aller au-delà des clichés et des préjugés qui ont généralement trait à ce pays, clichés auxquels il a longtemps souscrit lui-même comme la plupart des correspondants étrangers en poste en Inde (et malheureusement aussi la majorité des historiens et des indianistes).
François Gautier a été invité à présenter Un Autre Regard sur l'Inde à l'émission Bouillon de Culture en juin 2000.)

 



[1] La Côte Malabar (hé oui, le mot « malabar » nous vient de là) qui part du haut du Kérala, jusqu'au Cap Comorin, l'extrême pointe de l'Inde, a toujours été séparée du reste de l'Inde par les montages des Ghats occidentaux. C'est pourquoi très tôt, les habitants du Malabar furent-ils en contact avec d'autres peuples venus de la mer. On a retrouvé trace de colonies phéniciennes ; des piliers de bois de teck en provenance des Indes furent découverts en Mésopotamie ; les Juifs du roi Salomon connaissaient les habitants de Malabar (le mot tamoul « tokai » (paon), est devenu tuki en hébreu) ; et de nombreux voyageurs romains et grecs, tel Pline l'Ancien, ont laissé des descriptions très précises de la côte Malabar. Vasco de Gama ne fit donc que « redécouvrir » un territoire que le monde ancien connaissait déjà depuis fort longtemps.

F.G.

 

 

     
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