
LETTRE
AU PRÉSIDENT DE L'INDE
(New
Delhi 1er janvier 2002)
Votre Excellence,
Nous sommes heureux
de vous informer de l'inauguration de l'INTERNATIONAL FORUM FOR INDIA'S
HERITAGE (IFIH) [1]
lors de la convention des 18-19 novembre 2001 à New Delhi, à
laquelle ont participé la plupart de ses 152 membres fondateurs
; parmi ceux-ci figurent d'éminents savants, professeurs, spécialistes
de l'éducation, artistes, scientifiques, travailleurs sociaux,
défenseurs de l'environnement, intellectuels et écrivains
indiens et étrangers.
Nous nous sommes rassemblés dans
le but de promouvoir les valeurs intemporelles et universelles du patrimoine
culturel de l'Inde dans tous les domaines de la vie nationale. De ces
valeurs le monde d'aujourd'hui a d'autant plus besoin que, dans sa négligence
délibérée des idéaux anciens, il se retrouve
de plus en plus dépourvu de toute perspective, et en quête
de buts durables et porteurs de sens.
Depuis l'Indépendance, malgré
quelques tentatives bien intentionnées, la culture indienne n'a
pas connu le regain de force et de vitalité que beaucoup espéraient.
Au lieu de cela, elle a fait l'objet d'une indifférence et d'un
dénigrement croissants, alors qu'elle est peut-être la
seule, encore, à pouvoir proposer à l'humanité
une alternative à l'autodestruction induite par un matérialisme
aveugle ou par le fanatisme religieux. Nous affirmons que chaque homme,
femme ou enfant indien, de par sa naissance, doit pouvoir accéder
en toute liberté à ce patrimoine culturel, liberté
que notre système éducatif aliénant lui dénie
actuellement. Alors seulement l'ancienne culture de l'Inde contribuera
positivement aux changements que le pays doit opérer afin de
réaliser pleinement, enfin, son potentiel, et d'aider à
guider l'humanité dans son tortueux parcours. Le fait de ne compter
que sur l'approche matérialiste dominante de l'occident, aussi
performante puisse-t-elle paraître de prime abord, ne peut que
conduire au néant culturel et à la dégénérescence
humaine. Les penseurs les plus éclairés de l'occident
eux-mêmes nous mettent depuis longtemps en garde quant à
ce danger.
Dans l'Inde d'aujourd'hui, un enfant accomplit
toute sa scolarité en demeurant dans une quasi-totale ignorance
des valeurs essentielles qui sont issues de ce pays : valeurs telles
que le potentiel divin de tout être humain, la connaissance de
soi et l'esprit de recherche, l'unité et l'interdépendance
des humains, le respect du pluralisme, la vision synthétique.
Qui peut nier l'importance cruciale de valeurs aussi porteuses d'avenir
et de progrès pour le monde moderne ? Et pourtant
les jeunes Indiens à qui l'on fait étudier, par exemple,
le courant humaniste occidental au XIXème siècle ne savent
rien de notre vasudhaiva kutumbakam [2]
ou de ekaiva manushi jatih [3].
Ils abordent des concepts de la psychologie occidentale tels que «
le développement personnel » sans rien apprendre des
techniques confirmées du yoga. On leur parle de la nécessité
de développer un « esprit scientifique », mais
on ne leur montre pas à quel point le génie indien a été
profondément scientifique dans sa quête : ainsi apprennent-ils
l'arithmétique, mais ils ignorent que le zéro, le système
décimal ou le langage binaire nous viennent de l'Inde ; ils étudient
l'astronomie moderne, mais ne savent rien de la perception cosmique,
holistique, que les Indiens des temps anciens avaient d'un univers vieux
de huit milliards d'années ; on leur enseigne la relativité
mais rien sur le concept indien de temps fluide, l'évolution
selon Darwin, également, mais pas le concept évolutionniste
de nos propres Rishis, tel qu'il est exposé, par exemple, dans
la série des dix Avatars. De même on leur parle d'écologie,
mais pas de la tradition indienne qui redonne à la terre et à
la nature leur caractère sacré, ni de cette vénération
qui lui est propre pour les montagnes, les fleuves, les arbres, et les
innombrables animaux et végétaux qui les habitent ; c'est
cette tradition qui permit une réelle préservation de
la nature dans l'Inde rurale et tribale. Ils apprennent ce qu'est le
système de démocratie parlementaire de Westminster, mais
si peu sur les premières républiques indiennes du Nord
ou sur le système électoral méticuleux des royaumes
de Chola, au Sud, qui l'un comme l'autre garantissaient une plus grande
prospérité et une corruption bien moindre que ne le fait
notre système politique actuel. Ils connaissent
Shakespeare mieux que Vyasa, Valmiki ou Kalidasa, et les classiques
occidentaux, préférés au Shilappadikaram [4]
ou même au Panchatantra [5].
On ne leur permet pas non plus d'apprécier tout ce en quoi la
civilisation mondiale est redevable à l'Inde en matière
de science et de technologie, de spiritualité et de beaux-arts,
de pensée et de culture. Toutes ces avancées novatrices
devraient-elles nous faire honte, au point d'en taire l'existence à
nos enfants ?
Une telle ignorance, entretenue par un
système éducatif non réformé depuis qu'il
fut imposé à l'Inde par ses ex-dirigeants coloniaux, est
impardonnable et indigne d'une nation libre dont le patrimoine culturel
est salué partout dans le monde (mais dévalorisé
dans notre pays pour cause de sordides intérêts politiques
et d'une stratégie de division). Nous refusons catégoriquement
à quiconque le droit de priver les enfants indiens de l'accès
à ces valeurs, qui ont gardé intact leur pouvoir de façonner
un être humain meilleur et de construire le caractère national.
Tous les grands hommes de l'Inde qui se sont battus pour la liberté
de ce pays Swami Vivekananda, Sri Aurobindo, Rabindranath Tagore,
le Mahatma Gandhi, pour en citer quelques-uns ont constaté
à quel point « nous avons été coupés
par une éducation mercantile et sans âme de toutes les
anciennes racines de notre culture et notre tradition » et
nous ont appelés à « créer une sphère
complète de culture indienne en mouvement ». Cette
« véritable éducation nationale », ont-ils
affirmé, est la clé de la création d'un «
véritable esprit national ». Dans la pratique, nous
avons fait exactement le contraire de ce qu'ils attendaient d'une Inde
libre, comme si leur pensée et leur vision n'avaient strictement
aucune valeur, et nous en sommes arrivés au point où l'étudiant
indien moyen ne sait pratiquement rien de la culture indigène
de sa patrie. De fait, certaines universités occidentales offrent
actuellement plus de cours sur la civilisation indienne que leurs homologues
indiennes.
Nous vous prions donc instamment de soutenir
de votre recommandation d'importants changements dans le système
éducatif, afin que les valeurs essentielles et les racines du
patrimoine indien né du sous-continent soient intégrées
à toutes les disciplines enseignées dans les écoles
et les universités. Vous serez contents de savoir que l'IFIH
projette non seulement de produire un matériau pédagogique
de qualité, mais aussi, dès que cela sera réalisable,
d'élaborer un programme simple mais néanmoins complet
sur le patrimoine de l'Inde (incluant des domaines tels que la science,
yoga et spiritualité, arts, éducation, économie
et gestion, rôle et place de la femme, l'Ayurveda, archéologie,
écologie, etc., d'une façon qui n'ajoute pas au fardeau
pesant sur les étudiants, mais qui donnerait au patrimoine de
l'Inde une place intégrale et vivante dans le processus pédagogique.
Nous appelons aussi à la création de facultés ou
d'instituts du Patrimoine de l'Inde au sein de toutes les universités
existantes, de façon à favoriser une recherche intensive
et de nouvelles approches quant à la contribution de l'Inde à
la civilisation mondiale.
Nous ne prônons pas un retour au
passé, ni un rejet irréfléchi de tout ce qui vient
de l'Occident, au contraire : les meilleures, les plus modernes techniques
pédagogiques doivent être mises en uvre afin de redonner
à notre héritage des formes nouvelles et plus vivantes
qui parlent aux jeunes générations. Là est la clé
d'une modernisation constructive de l'Inde, qui lui permettra de jouer
son rôle sur la scène mondiale.
Hélas, l'usage récent de
slogans tels que la « talibanisation », ou la « safranisation »
de l'éducation indienne vise à politiser et obstruer un
débat national sincère et objectif sur les nécessaires
réformes d'un système éducatif qui met à
rude épreuve l'écolier indien moyen, accablé par
un cartable trop lourd, un programme trop chargé, et un système
d'évaluation qui génère un stress insupportable.
C'est à nous tous de décider si nous voulons rester prisonniers
de méthodes et de contenus arriérés, n'acceptant
de changement que s'il nous vient de l'Occident, ou si nous choisissons
d'écouter des vois plus sensées et d'avancer vers une
contribution renouvelée de l'Inde à l'humanité
en montrant concrètement qu'une porte lui reste ouverte.
Nous souhaitons à
votre Excellence et à notre pays une heureuse et féconde
Nouvelle Année,
Avec nos respectueux
hommages,