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L’INDE, LABORATOIRE DU MONDE,
MODÈLE POUR L’EUROPE

Jacques Attali

Article paru dans La Revue de l'Inde N°3 – avril / juin 2006

 

     Le monde avance, aujourd’hui, comme un équilibriste surplombant un infini précipice, avec, devant lui sa plus belle promesse. L’Histoire hésite au bord d’un désastre épouvantable, fait de sécessions, de guerres civiles, de barbaries indicibles et de violences illimitées. Et en même temps, les hommes n’ont jamais été plus solidaires, plus reliés, plus interdépendants, plus proches de devenir une communauté humaine unique, consciente de l’extrême communauté de leurs destins et libérés des contraintes matérielles. Pour franchir le précipice, il faut que le marché crée, par la croissance qu’il entraîne, assez de richesses et que la démocratie réussisse à la répartir équitablement. Aujourd’hui, à l’échelle du monde, c’est bien la démocratie et le marché qui sont en train de se généraliser, au milieu de mille chaos. Et de l’équilibre dans ce couple dépend l’avenir du monde.

     Alors, ce qui se joue en Inde, c’est le sort de l’humanité. Car c’est là que la démocratie et le marché s’affrontent au plus haut niveau.

     L’Inde est, chacun le sait, à la fois la plus grande démocratie et la plus grande économie de marché du monde. Si ce pays réussit, il sera établi que la démocratie et le marché peuvent fonctionner dans un pays de plus d’un milliard d’hommes. Il sera alors possible d’imaginer la même chose en Europe et même, pourquoi pas, la à l’échelle de la planète tout entière. Ironiquement, l’Inde peut servir de modèle à l’Europe, et non l’inverse. Elle est même le laboratoire du monde.

     Elle a tous les moyens pour réussir : sa taille, sa diversité, sa position géostratégique, son niveau scientifique, son marché illimité, ses réserves de productivité, sa formidable diversité culturelle et intellectuelle, son histoire, héritage d’une philosophie de la méditation et d’une idéologie de l’action, à la fois conceptuelle et pragmatique ; son unité linguistique, autour d’une des langues mondiales et son exceptionnelle diaspora, légitimement influente dans le monde.

     Mais elle pourrait aussi échouer. C’est même, en toute logique, le plus vraisemblable une population en croissance rapide, une urbanisation de moins en moins contrôlée, une pauvreté galopante, une corruption envahissante. Cela devrait entraîner des inégalités croissantes, une incapacité de collecter l’impôt, la rupture des solidarités entre les régions et entre les groupes sociaux. L’Inde, qui ne fut jamais, dans son Histoire, avant la colonisation britannique, une entité unique [1], pourrait retourner au chaos.

     Ce qui se passe en ce moment, dans des pays moins vastes et encore plus récents qu’elle, comme l’Irak, donne une idée de ce que serait un désastre indien.

     Ce ne serait pas un désastre isolé. Ce serait d’abord la fin, pour le monde entier, de la vaste période de croissance où nous sommes entrés, dont l’Inde est aujourd’hui un des moteurs. Ce serait ensuite la remise en cause de la fragile stabilité des pays qui l’entourent, où l’Islam pourrait entrer en fusion, comme ailleurs. Ce serait enfin la preuve que la démocratie n’est qu’une forme provisoire d’organisation de la vie des hommes ; et le retour de l’idée, hideuse, que la dictature, religieuse ou laïque, est une forme plus stable de vie collective. L’Europe, qui n’a pas encore réussi à organiser sa démocratie continentale, y trouverait de nouvelles raisons de ne pas régresser vers le nationalisme. Le monde tout entier refluerait dans un reflux identitaire.

     Il est donc de l’intérêt de toutes les civilisations de voir celle de l’Inde réussir. Et pour cela, il est essentiel de ne pas penser l’Inde comme un rival, comme un concurrent, comme il devient à la mode de le penser, mais comme un partenaire dont le succès nous serait utile. Il est de notre intérêt que la pauvreté disparaisse des campagnes indiennes et des bidonvilles et de tout faire pour accueillir la force de l’Inde où qu’elle soit.

Jacques Attali

© La Revue de l'Inde

(Jacques Attali fut pendant près de 20 ans – dans l’opposition puis à l’Élysée – le principale conseiller de François Mitterrand. Il est l’auteur de C’était François Mitterrand (Fayard, 2005) .)

 

Notes :

[1] Rappelons toutefois la civilisation dite de l’Indus-Sarasvati de 3000 à 2000 avant notre ère qui s'étendait sur un territoire immense tout comme l'empire des Maurya – dont Chandragupta et Ashoka – qui régnèrent d’environ 325 à 180 avant notre ère (note Jaia Bharati).



 

     
© Jaïa Bharati