
LE
PROBLÈME DES CONVERSIONS SÈME
LA CONFUSION DANS LE TISSU SOCIAL
par Sandhya Jain
Traduction de l'article « Conversions
disrupt the social fabric »
paru dans « The Pioneer » du 22 octobre 2002)
L'ordonnance inattendue
du gouvernement du Tamil Nadu bannissant les conversions religieuses
par intimidation, fraude ou promesse de récompense a révélé
au grand jour un sujet épineux. Tandis que cette mesure a mécontenté
les communautés qui ne se satisfont pas de la liberté
constitutionnelle garantissant la libre pratique de leur foi, les groupes
qui ne sont pas motivés par le désir d'éradiquer
les autres croyances l'ont accueilli avec soulagement.
Toutefois, pour le moment, les critiques formulées
contre cette décision ont plus été superficielles
que substantielles. On l'a étiquetée comme une initiative
« pro-hindoue » de Madame Jayalalitha [Premier
ministre du Tamil Nadu], qui, en demandant récemment à
ce qu'on interdise l'accès aux postes gouvernementaux pour les
citoyens naturalisés, a fort contrarié le parti du Congrès.
[Réclamation qui vise directement Sonia Gandhi]. L'initiative
du Chief Minister qui consiste à offrir Annadhanam (des repas
gratuits) et des « classes d'éducation spirituelle »
le dimanche dans les principaux temples de la région est déjà
considérée comme la preuve d'une ouverture vers le B.J.P.
de Mme Jayalalitha, qui espèrerait en échange l'indulgence
judiciaire pour les plaintes déposées contre elle. (Encore
que personne ne puisse vraiment expliquer comment le B.J.P. pourrait
lui porter assistance à cet égard).
Dans la mesure où Mme Jayalalitha
est une politicienne qui parle et agit intentionnellement, il serait
plus juste de chercher des raisons plus profondes à son action.
En effet, voilà une occasion parfaitement appropriée de
comprendre pourquoi le problème des conversions reste un sujet
tellement brûlant en Inde, et son rôle dans la dysharmonie
sociale. Il est également urgent et impératif de recadrer
les revendications des tenants du soi-disant « droit »
de convertir, contre le droit des victimes programmées de résister
à la conversion.
Il est essentiel d'insister sur ce point,
dans la mesure où la conversion ne fait pas que dénoncer
la validité de la religion originale du converti programmé,
mais déclare également que cette religion n'a pas le droit
d'exister, et que tous ses adeptes se doivent de rejoindre la soi-disant
« vraie » foi. Cette espèce de « police
de l'esprit » totalitaire est en fait le seul raisonnement
qui se cache derrière les conversions, et elle s'accompagne habituellement
de pratiques douteuses de la part de ses acteurs. Le plus surprenant,
c'est que des nations et des groupes qui se disent civilisés
la considèrent comme une activité légitime. Madame
Jayalalitha a bien fait de prouver leur bluff.
Les véritables raisons qui ont
motivé la promulgation de cette ordonnance se trouvent dans le
zèle excessif des missionnaires dans les États du Sud
(George Iype, India Abroad, 20 septembre 2002). Pour preuve,
le journal rapporte la conversion de près de deux mille Dalits
à Madurai par les Adventistes du Septième Jour (financement
américain), dans les six derniers mois. En juillet, le Covenant
and High Trinity a converti à la chrétienté soixante-dix
villageois de Guntur, dans l'Andra Pradesh, après leur avoir
offert de l'argent et donné du travail. Ces quinze derniers jours,
au Kérala, le Master Ministry of Jesus a converti deux douzaines
d'hindous d'une colonie pauvre près de la ville de Pathanamthitta,
avec des procédés similaires. De même, la secte
islamiste interdite, Deendar Anjuman, est allée convertir de
pauvres villageois de Hubli et Gulbarga au Karnataka et de Vijaywada
dans l'Andra Pradesh.
En Inde, le problème de la conversion
concerne principalement les hindous et les sikhs, dans la mesure où
la petite communauté Jaïn s'est complètement immunisée
contre les sollicitations extérieures et que les bouddhistes
ont reçu un afflux régulier de nouveaux adeptes. La raison
pour laquelle il n'existe pas d'hostilité de la part des hindous
contre les bouddhistes, c'est que l'acceptation de cette foi n'implique
pas la négation du passé hindou ; pour les membres des
hautes castes, attirés par la Sakya Muni, ses enseignements permettent
une heureuse association avec les traditions familiales. Qui plus est,
le Docteur B.R. Ambedkar avait spécifiquement précisé
qu'il amenait les Dalits au bouddhisme pour élever leur statut
social, tout en les maintenant au sein de la famille indienne. Le Dr.
Ambedkar était catégorique sur le fait que la conversion
à une foi monothéiste ferait perdre aux Dalits le sentiment
de leur appartenance à la Nation et constituerait pour eux une
terrible injustice.
Il existe aujourd'hui une perception grandissante
du fait que les conversions par les religions monothéistes, qui
nient le mérite spirituel et les richesses culturelles des autres
pays, constituent une forme extrême de violence et d'intolérance.
On assiste également à une prise de conscience croissante
au niveau populaire : il est maintenant évident que toutes les
religions n'ont pas les mêmes buts pour leurs adhérents
et que l'incitation politique à privilégier telle ou telle
foi a (eu) des effets délétères sur la stabilité
sociale. Madame Jayalalitha a reconnu que l'état ne pouvait simplement
se délester de sa responsabilité à cet égard,
et il sera désormais délicat pour les partis politiques
et les autres états d'ignorer le sentiment populaire à
propos des conversions.
Loin de constituer une activité
bénigne, la conversion implique une offensive ouverte et soutenue
contre les traditions vivantes et les cultures des autres peuples, et
il est choquant de constater que la communauté internationale
ait été si négligente face à cela. À
mon avis, l'incapacité de percevoir les traditions vivantes,
comme celle de l'Inde, comme faisant partie de l'héritage vivant
de l'humanité dans son ensemble, explique l'échec de la
tentative de protéger les Bouddhas de Baniyan des exactions des
Talibans l'année passée. Pour les Nations Unies et le
monde occidental, les Bouddhas n'étaient tout au plus que des
statues antiques d'une certaine valeur aux yeux des amoureux de l'art,
des défenseurs de l'environnement et des touristes. Mais pour
l'Inde, ils étaient des dieux vivants, et les Talibans, marionnettes
du Pakistan, les ont détruites pour humilier l'Inde publiquement.
L'imam Shahi de New Delhi a aussi justifié leur démolition
de son point de vue.
Si le monde civilisé peut admettre
que la destruction des statues était un acte de barbarie, il
doit également concéder que l'annihilation de représentations
vivantes de déités villageoises ou tribales, vénérées
depuis des millénaires, constitue un geste de violence également
répréhensible. Dans la tradition hindoue, culture et religion
sont étroitement mêlées, et la tentative de M. Jawaharlal
Nehru de les séparer artificiellement a été fermement
rejetée par le peuple. Quand, une dizaine d'années plus
tôt, le Ramayana et le Mahabharata ont été diffusés
à la télévision pour la première fois, on
a pu voir des familles hindoues de la classe moyenne pratiquer la cérémonie
de l'Arti devant leur téléviseur. Non pas qu'ils étaient
fous, mais pour les hindous, les légendes sont à la fois
des écritures, des classiques littéraires, du théâtre
et du folklore. Le continuum profane-sacré se rejoint sans effort,
il n'y a pas de compartiment étanche.
C'est la raison pour laquelle la transition
du Dharma hindou vers une foi monothéiste entraîne inévitablement
une perte de la culture commune qui est ressentie par la société
dans son ensemble. Dans le Sud, par exemple, les familles converties
s'interdisent de dessiner les motifs rangoli à l'entrée
de leur maison, s'écartant ainsi de traditions rituelles centenaires.
Les conversions divisent douloureusement les familles : quand certains
membres adoptent une nouvelle religion et qu'ils abandonnent les pratiques
culturelles partagées, les autres ressentent une profonde sensation
de perte. Ils ont le sentiment que leurs valeurs et leur mode de vie
ont été avilis.
Dans ce contexte, des indiens de la classe
moyenne s'interrogent sur le rôle d'enseignant que joue le clergé
d'une certaine religion dans les institutions éducatives laïques,
du fait qu'il utilise cette opportunité pour dénigrer
les autres croyances. Ils pensent que seuls des professionnels qualifiés
non-religieux devraient être autorisés à enseigner
aux enfants, particulièrement dans les écoles subventionnées
par l'État. Il existe aussi une demande pour que les fonds privés
en provenance de l'étranger, reçus par les institutions
qui s'occupent des minorités, soient rendus publics et leur usage
contrôlé. J'ai été très surpris d'apprendre
que dans les États du Sud de l'Inde, des fonctionnaires locaux
et gouvernementaux partagent ouvertement cette activité avec
celle de prêcheur, et donnent libre cours à leurs occupations
de conversion en pratiquant le porte à porte.
En ce moment même, plusieurs groupes
missionnaires proclament que le droit constitutionnel de propager une
religion inclut également le droit de convertir. C'est complètement
faux, et le débat a été parfaitement tranché
par l'Assemblée Constituante elle-même. Par la suite, la
Cour Suprême, dans un arrêt rendu par son Président
P.B. Gajendragadkar, a catégoriquement statué que la propagation
ne confère pas le droit de conversion.
