
NOUVELLES
TENSIONS AUTOUR DE LA QUESTION
DES CONVERSIONS
Jean-François
Mayer
L'État
du Tamil Nadu (Sud de l'Inde) vient de promulguer une ordonnance interdisant
les conversions par la force, la persuasion ou des moyens frauduleux.
Bien que ce souci puisse paraître légitime à première
vue, il suscite de vives réserves du côté des communautés
chrétiennes, qui le perçoivent comme une tentative de
vouloir décourager toute conversion et d'entraver leurs activités.
Les milieux nationalistes hindous font en revanche l'éloge de
cette ordonnance. Ce nouveau développement met une fois de plus
en lumière les tensions qui découlent d'activités
de prosélytisme et des conversions dans différentes zones
du monde, dont certaines régions de l'Inde, à l'heure
de la réaffirmation de l'identité hindoue.
Il serait cependant
inexact de faire de la question des conversions un problème récent :
au 19e siècle déjà, ce sujet suscitait des controverses
en Inde. Il existait alors déjà des réactions antimissionnaires
hindoues.
Le rapport de la commission Niyogi en 1956
Plus récemment,
après l'indépendance, dans l'État du Madhya Pradesh,
une commission d'enquête officielle prépara un volumineux
rapport sur les « activités missionnaires chrétiennes ».
Il fut publié en deux volumes à Nagpur en 1956, et réédité
en 1998 avec une préface, sous le titre Vindicated by Time,
par la maison d'édition militante hindoue Voice of India (Nouvelle
Delhi).
La lecture de cet épais
document reste instructive aujourd'hui et permet de replacer ces développements
dans une plus longue durée. Elle montre aussi que l'activité
missionnaire n'est pas simplement perçue en termes de concurrence
religieuse, mais également de subversion sociale, voire de menace
politique : « les organisations missionnaires sont tellement
répandues dans le pays qu'elles semblent constituer un état
dans l'état », s'inquiétait le rapport de 1956
(vol. 1, p. 30).
Le rapport concluait
qu'un large afflux de missionnaires étrangers n'était
pas désirable, que les Églises indiennes devraient établir
une Église indépendante sans soutien de l'étranger,
que l'utilisation de services médicaux ou autres dans le but
d'obtenir des conversions devait être interdit (de même
que tout autre avantage financier ou moyen frauduleux) et que la diffusion
de propagande religieuse sans l'approbation de l'État ne devait
pas être autorisée entre autres mesures proposées.
Les mesures prises dans le Tamil Nadu
Intitulée « Tamil
Nadu Prohibition of Forcible Conversion of Religion Ordinance »,
l'ordonnance promulguée le soir du 5 octobre 2002 dans le Tamil
Nadu va dans le sens de certaines des mesures alors évoquées.
Cette ordonnance qui sera soumise pour ratification à
l'assemblée parlementaire de l'État lors de sa session
qui débutera le 24 octobre prévoit une peine d'emprisonnement
pouvant aller jusqu'à 3 ans et une amende jusqu'à 50.000
roupies pour qui force ou suscite une conversion. Un magistrat de district
devra être informé par le clergé ayant procédé
à la conversion ou par le converti lorsque se produit une conversion.
Ce n'est pas le premier
État indien à choisir cette voie. Certains commentateurs
soutiennent que ces mesures permettront de réduire les tensions
entre communautés religieuses. En effet, les milieux activistes
hindous sont très sensibles à la question des conversions
et en font souvent un point crucial de leurs critiques à l'encontre
du christianisme certaines conversions de groupes entiers sont
d'ailleurs mentionnées dans les attendus pour justifier la décision
prise. Comme le rappelle Églises d'Asie (16 octobre 2002), la
conversion de 250 paysans de basse caste à l'adventisme du septième
jour au mois d'août, dont la presse a beaucoup parlé, a
causé une forte impression. Ces conversions sont largement perçues
en dehors des milieux chrétiens comme étant le résultat
de la pauvreté et de l'espoir d'un sort meilleur plus que d'une
motivation spirituelle.
Ce ne sont pas seulement
les conversions au christianisme qui irritent, mais également
les conversions à l'islam. Les conversions se produisent surtout
dans les milieux sociaux les moins favorisés : 70% des 24
millions de chrétiens indiens sont des dalits (hors castes),
rappelle l'agence de presse cuménique ENI (9 octobre 2002).
Certains milieux saluent
une mesure qu'ils considèrent comme une contribution à
la prévention de tensions entre communautés. Mais la perspective
d'une application extensive de cette ordonnance inquiète les
milieux chrétiens : ils craignent de la voir utilisée
comme prétexte pour entraver toute activité missionnaire.
Ils craignent en outre que toute activité d'aide sociale puisse
être interprétée comme une incitation camouflée
à la conversion.
Toutes les communautés
chrétiennes ont donc réagi. Le Conseil national des Églises
de l'Inde qui regroupe des Églises protestantes et orientales
estime que la loi porte atteinte aux droits constitutionnels
et, loin de prévenir des tensions, va attiser la méfiance
entre communautés religieuses.
Le All India Christian
Council a pour sa part l'intention de contester l'ordonnance devant
la justice, tandis que les évêques catholiques du Tamil
Nadu ont rappelé que les conversions forcées étaient
de toute façon invalides au regard du droit canon. Avec le soutien
de la Conférence des évêques catholiques de l'Inde,
ils ont demandé le retrait de cette ordonnance. Des actions de
protestation de la part d'organisations chrétiennes, musulmanes
et dalits sont prévues pour les 19 et 24 octobre.
À l'inverse,
la Vishva Hindu Parishad (VHP, Association hindoue universelle) se réjouit
de ces mesures et souhaite l'adoption de mesures contre les conversions
dans tous les États. Une autorité religieuse de l'hindouisme,
Jayendra Saraswathi, Shankaracharya de Sri Kanchi Kamakoti Peetam, à
Kanchipuram qui avait déclaré dans un entretien
de 1999 que ceux qui se convertissaient le faisaient « par
appât du gain » et retourneraient tôt ou tard
à l'hindouisme a exprimé le vu que l'interdiction
des conversions soit mise en application à l'échelle nationale :
« C'est regrettable que, même après cinquante
ans d'indépendance, des conversions aient lieu au nom de Dieu. »
(Associated Press, 7 octobre 2002)
Dans un éditorial
intitulé « Tu ne convertiras pas », publié
dans son numéro du 13 octobre 2002, l'hebdomadaire « The
Organiser », organe du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS),
s'attend à voir l'ordonnance ratifiée sans grands obstacles
par le parlement du Tamil Nadu bien qu'elle suscite des réactions
hostiles de la part des partis d'opposition. L'éditorial appelle
les chrétiens et musulmans à accepter la réalité.
Controverses dans le Tripura
Les missions chrétiennes
ont obtenu des résultats particulièrement importants
dans des États du Nord-Est de l'Inde zones par ailleurs affectées
par de nombreuses activités de guérilla. C'est donc aussi
une zone dans laquelle la question des conversions est souvent
évoquée par les milieux nationalistes hindous lorsqu'ils
brossent un tableau de la menace chrétienne telle qu'ils la perçoivent.
Au mois d'août,
on apprenait qu'un conseil tribal hindou dans le Tripura, lié
à la tribu des Jamatias, avait lancé une campagne pour
la reconversion à l'hindouisme des convertis au christianisme
(Indo-Asian News Service, 22 août 2002). Selon le Jamatia Hoda,
250 personnes seraient déjà passées par une procédure
de conversion dans des villages reculés du Tripura. Cette action
est présentée comme une mesure indispensable pour préserver
de l'extinction les croyances des tribus de la région.
Il est vrai que, dans
le Tripura, l'expression de « conversion forcée »
a peut-être un sens qu'on ne saurait lui attribuer dans d'autres
régions. En effet, dominé par des baptistes, le National
Liberation Front of Tripura (NLFT) aurait développé une
attitude de plus en plus anti-hindoue, au point qu'en 2001, un certain
nombre de ses militants hindous l'ont quitté pour constituer
une organisation séparée. Différentes sources font
état de fortes pressions exercées par le NLFT pour contraindre
des indigènes des zones sous son contrôle à se convertir,
et en tout cas pour y interdire différentes pratiques hindoues.
Des convertis dans toutes les régions de l'Inde
Toutes confessions
confondues, les chrétiens ne représentent qu'un peu plus
de 2% de la population indienne. Si l'on considère les décennies
d'efforts déployés par différentes Églises,
ces résultats restent modestes et l'hindouisme démontre
en fait une remarquable capacité de résistance. Mais dans
cet immense pays, les médias apportent chaque mois des nouvelles
sur quelques dizaines de conversions ici et là, et chacun de
ces faits alimente un peu plus les craintes et controverses.
Dans l'Orissa, qui
avait connu une triste notoriété au moment de l'assassinat
du missionnaire australien Graham Staines et de ses deux enfants en
janvier 1999, 15 membres d'un groupe tribal ont sollicité officiellement
et dans les règles au mois de septembre la permission de se convertir.
Quatre autres personnes ont demandé la même permission
quelques jours plus tard.
L'Orissa Freedom of
Religion Act exige en effet que les personnes désirant changer
de religion en informent les autorités et que le caractère
volontaire et libre de la conversion soit attesté par un document
officiel.
Dans chaque cas, un officier de police
est envoyé mener une enquête, et la permission est accordée
ou non sur la base de son rapport. Il n'est cependant pas certain que
tous les convertis fassent la démarche et celle-ci met
d'ailleurs plutôt les autorités dans l'embarras, en raison
du caractère épineux de ce sujet.
La question des conversions
a été l'un des sujets au cur de la seconde rencontre
qui s'est tenue le 20 août 2002 au Kerala entre des militants
nationalistes hindous de premier plan dont K.S. Sudarshan, chef
du RSS et un groupe de chrétiens. À cette occasion,
rapporte le mensuel nationaliste Aseemaa (Mangalore) dans son numéro
de septembre 2002, Sudarshan a présenté la question des
conversions comme le principal point de friction empêchant de
bonnes relations entre les communautés, en déclarant notamment :
« Derrière
les conversions religieuses, il y a une attitude selon laquelle ma voie
est la seule vraie voie, et toutes les autres voies vous mènent
en enfer, et cela a pour résultat de créer des frictions. »
Il a également
exprimé une nouvelle fois son désir de voir les chrétiens
créer une « Église nationale »,
qui ne soit pas dépendante de pouvoirs extérieurs
un thème sur lequel le chef du RSS revient fréquemment
depuis quelque temps. Quant aux droits des minorités, il ne pense
pas que ceux-ci soient nécessaires si chrétiens et musulmans
s'intègrent pleinement dans la culture nationale.
Le sujet des conversions
va continuer de causer des tensions : pas seulement en Inde, mais
également dans différentes autres régions du globe
à certains égards, les controverses que connaissent
certains pays occidentaux autour des conversions à des « sectes »
en sont une autre forme. Religioscope se propose donc de continuer également
à fournir des informations sur ces frictions, en essayant de
présenter les différents points de vue en présence
et les implications non seulement religieuses, mais également
politiques ou stratégiques de ces débats.
Jean-François Mayer
