Adapté d'un discours donné sous
les auspices du Cercle d'Études
Vivekananda II-T Madras, en janvier 1998
Introduction
À l'époque
de la Compagnie des Indes orientales ou par la suite, sous le règne
de l'empire britannique, l'esprit des colonisateurs semble avoir été
animé par deux motivations : s'approprier les richesses du pays
et supporter le « fardeau de l'homme blanc »,
qui consistait à civiliser les indigènes (terme qu'ils
utilisaient pour se référer à l'ensemble des Indiens).
Nous verrons de quelle manière, pour atteindre ces deux buts,
les Britanniques ont joué leurs cartes avec tellement d'intelligence
que, même après cinquante ans d'indépendance, nous
continuons à vivre dans un véritable état de stupeur,
incapables (et même refusant !) de nous réveiller de l'une
des pires hypnoses qui ait jamais été exercée sur
une nation tout entière.
Beaucoup d'entre nous
ignorent peut-être que l'Inde était le pays le plus riche
du monde avant l'arrivée des Britanniques. Alors que leur part
des exportations mondiales ne représentait à l'époque
que 9%, contre 19% pour l'Inde, la part actuelle de l'Inde n'est plus
que de 0,5%. La plupart des étrangers qui venaient en Inde étaient
en quête de sa fabuleuse richesse. Ernest Wood, dans un livre
intitulé « Un étranger défend notre
mère l'Inde », déclare qu' « au
milieu du dix-huitième siècle, Phillimore écrivait
que les produits de sa terre nourrissaient des territoires éloignés ».
Aucun voyageur ne trouva de pauvreté en Inde avant le dix-neuvième
siècle, mais les marchands et les aventuriers étrangers
recherchaient ses rivages pour les richesses quasi-fabuleuses qu'ils
pouvaient y trouver. « Secouer le sophora » devint
une expression consacrée, dont l'équivalent actuel serait
quelque chose comme « découvrir du pétrole ».
En Inde, 35% à
50% des terres des villages étaient détaxées et
le revenu correspondant était utilisé pour financer les
écoles, organiser les festivals dans les temples, produire les
remèdes, nourrir les pèlerins, améliorer l'irrigation,
etc. La cupidité des Britanniques réduisit la proportion
des terres détaxées à 5%. Lorsque des protestations
s'élevèrent, ils assurèrent aux Indiens que le
gouvernement créerait un département pour prendre en charge
l'irrigation, un conseil pour l'éducation, etc. Toute initiative
locale était étouffée. Mais les dirigeants, dépités,
constatèrent que même s'ils avaient conquis cette nation,
celle-ci restait néanmoins profondément enracinée
dans sa culture. Ils découvrirent qu'aussi longtemps qu'une nation
était consciente et fière de ses traditions, le « fardeau
de l'homme blanc » restait aussi « lourd et compliqué
que jamais »! À cette époque, l'Inde avait
un système d'éducation implanté sur la totalité
de son territoire, et il leur fallait le rendre inefficace s'ils voulaient
atteindre leurs objectifs. Aujourd'hui, on fait croire à la plupart
d'entre nous que l'éducation était entre les mains des
brahmanes, qu'elle était dispensée en sanscrit et que
toutes les autres castes étaient privées d'éducation.
Mais voici les faits qui montrent comment les Britanniques ont détruit
le système d'éducation indien et réduit à
l'analphabétisme l'une des nations les plus instruites du monde.
Lors de la table-ronde de
1931, le Mahatma Gandhi affirma dans l'un de ses discours : « L'arbre
magnifique de l'éducation a été abattu par vous,
les Britanniques. C'est ainsi que l'Inde est beaucoup moins instruite
aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a 100 ans ». Immédiatement,
le parlementaire Philip Hartog se leva et dit : « M. Gandhi,
c'est nous qui avons éduqué les masses indiennes. Vous
devez donc retirer vos propos et vous excuser, à moins de nous
prouver la véracité de vos dires ». Gandhiji
répondit qu'il les prouverait. Mais le débat fut interrompu
faute de temps. Par la suite, l'un des disciples du Mahatma, Shri Dharampal,
se rendit au British Museum, où il examina les rapports et les
archives. Il publia ensuite un livre, « L'arbre magnifique »,
où il étudie la question dans les moindres détails.
En 1820, les Britanniques avaient déjà détruit
les ressources financières qui étayaient notre système
d'éducation, une destruction à laquelle ils s'étaient
acharnés pendant près de vingt ans. Mais les Indiens n'avaient
pas pour autant abandonné leur système. Les Britanniques
décidèrent donc d'en analyser les complexités.
Une étude fut lancée dans ce but en 1822, conduite par
les percepteurs de district britanniques. Cette étude montre
que le Bengale possédait cent mille écoles de village,
que dans le district de Madras il n'existait pas un seul village sans
école et qu'à Bombay, les villages disposaient d'une école
dès que leur population approchait la centaine d'habitants. Professeurs
et écoliers de toutes classes fréquentaient ces écoles.
Les brahmanes représentaient entre 7% et 48% des enseignants,
et le reste des professeurs provenait d'autres castes, quel que soit
le district. De plus, tous les élèves recevaient cette
éducation dans leur langue maternelle.
L'équivalent
de l'enseignement primaire actuel durait de 4 à 5 ans. Nous savons
tous que c'est par une éducation primaire universelle que se
forge une nation, et non par une éducation supérieure
dispensée à quelques privilégiés. Les administrateurs
britanniques admiraient le dévouement et la capacité des
professeurs indiens. Lorsque les élèves quittaient l'école,
ils avaient acquis la capacité d'être compétitifs,
de comprendre leur culture et d'en avoir leur propre perception. Un
certain Mr. Bell, missionnaire chrétien à Madras, ramena
et introduisit le système d'éducation indien en Angleterre.
Jusqu'alors, seuls les nobles bénéficiaient d'une éducation,
et c'est lui qui entreprit l'instruction des masses de son pays. Nous
en déduisons donc que c'est à l'exemple de l'Inde que
les Britanniques ont adopté un système d'enseignement
universel.
La cause de la dégradation
: la méthode du filtrage vers le bas
Mais
qu'arriva-t-il en Inde ? Les missionnaires chrétiens étrangers
protestaient même contre l'attribution de cent mille roupies,
affectées nominalement à l'éducation des Indiens.
Les Britanniques diminuaient les ressources financières et introduisaient
l'une après l'autre des règles telles que : « Il
doit y avoir une maison pucca »,
etc. C'était sans fin. Ils invitèrent alors T.B Macaulay
[1] à décider comment utiliser l'argent
et à déterminer le vecteur et le mode d'éducation
des Indiens. Macaulay fit de l'anglais le véhicule de l'instruction
et consacra l'argent à une éducation de type anglais.
G.D. Trevelyan écrit dans sa « Vie de Lord Macaulay »
( vol.1 p.164 ) « Une nouvelle Inde est née en 1835 ».
Là où Alexandre, Ashoka et les missionnaires occidentaux
avaient échoué, les dispositions de Macaulay concernant
l'éducation allaient réussir, en décrétant
que l'éducation en Inde se ferait à travers l'anglais,
le langage de l'Occident. « Les fondations mêmes de
leur ancienne civilisation commencèrent à osciller. Pilier
après pilier, l'édifice en vint à s'écrouler ».
Mais Macaulay prit une mesure encore plus pernicieuse, qui est généralement
ignorée. Il adopta la « méthode du filtrage
vers le bas » pour éduquer les Indiens. Quelle est
cette méthode? Les Indiens étaient nombreux et les Anglais
seulement une poignée : tel était le problème auquel
Macaulay se trouvait confronté. Comment les Anglais allaient-ils
éduquer les Indiens ? Comment affaiblir cette nation suffisamment
pour que, dans l'oubli d'elle-même, elle en vienne à soutenir
le Raj Britannique ?
L'histoire raconte
que, lors de l'un de ses séjours dans sa résidence d'Ooty,
Macaulay vit un officier indien s'approcher d'un péon assis à
l'extérieur de son bureau (qui se trouvait à proximité
de sa résidence) et lui toucher les pieds. Pourquoi un officier
touchait-il les pieds d'un péon ? « Vous ne le savez
pas, mais cette société indienne est tout à fait
particulière, lui expliqua-t-on. Les brahmanes y sont respectés
et le péon appartient à cette caste ». Les
changements que Macaulay introduisit après cette observation
sont attestés et authentifiés dans les livres. La « méthode
du filtrage vers le bas » fut formulée de telle façon
que la caste supérieure (même si cela ne s'appliqua que
beaucoup plus tard) ait la priorité dans les écoles. Citons
les propos de Macaulay : « Mais il est impossible, avec nos
moyens limités, d'éduquer tout le monde en anglais. Nous
devons à présent faire de notre mieux pour former une
classe de gens qui soient Indiens par le sang et la couleur, mais Anglais
par leurs goûts, leurs opinions, leur morale et leur intellect ».
Pour estimer à quel point il réussit dans sa mission,
il suffit d'examiner l'histoire des classes indiennes éduquées
depuis cette époque. Le fait est que nous n'avons pas abordé
le problème macaulayien, même après l'indépendance,
et que, ce qui est encore plus grave, très peu d'entre nous réalisent
simplement que ce problème existe. Le système qui a donné
la préférence aux brahmanes dans les écoles dirigées
par le gouvernement ou par les missionnaires a été effectif
pendant une centaine d'années. Dans l'intervalle, les castes
qui exerçaient un commerce ont été ruinées
par l'invasion des produits anglais sur le marché indien, en
même temps que par l'étranglement délibéré
de leur activité. En raison de la politique foncière des
Britanniques, née de leur avidité, les fermiers étaient
devenus de simples laboureurs dépouillés de leurs terres,
et les propriétaires les cruels laquais des colonisateurs. La
destruction systématique du système indien d'éducation
priva certaines castes de tout enseignement. C'est ainsi que durant
un siècle, ces castes ont sombré dans la pauvreté
et l'ignorance, tandis que les brahmanes, qui étaient supposés
conduire la société, n'avaient plus qu'une compréhension
des choses faussée, en raison de leur éducation étrangère.
Macaulay frustré dans ses
desseins
Dans une lettre datée
du 12 octobre 1836, Macaulay écrit à son père :
« Nos écoles anglaises prospèrent
magnifiquement; nous avons des difficultés à les ouvrir
à tous. L'effet de cette éducation sur les hindous est
prodigieux. Après avoir reçu une éducation anglaise,
aucun hindou ne peut rester sincèrement attaché à
sa religion. Je crois vraiment que, si nos plans d'éducation
sont poursuivis, il ne restera pas un seul idolâtre d'ici à
trente ans dans les classes respectées. Et ceci sera obtenu
indépendamment de nos efforts de prosélytisme; je me
réjouis de tout cur de cette perspective ».
Cette confidence lève
bien le voile sur les intentions des Britanniques. Mais les missionnaires,
après des années de dur labeur, réalisèrent
que leurs efforts de prosélytisme avaient échoué.
C'est ainsi que quelques années plus tard, en 1882, se tint une
conférence des missionnaires en Inde. Ils se réunirent
et discutèrent les résultats de leur éducation
sur les brahmanes. Ils constatèrent que, même s'ils avaient
dans un certaine mesure réussi à éloigner les brahmanes
de leurs idéaux, ils n'avaient pas obtenu leur conversion. Ils
décidèrent alors que leurs institutions éducatives
prendraient progressivement pour cible les autres castes, ainsi que
les tribus. Jusqu'à ce que les Anglais commencent à régner
sur l'Inde, la plupart des castes étaient éduquées
et prospères, mais la politique insidieuse des Britanniques est
responsable de la détérioration ultérieure de leur
condition. Les brahmanes, qui étaient supposés fixer les
règles de conduite de la société, étaient
visés en priorité, et lorsqu'ils déviaient un tant
soit peu du chemin tracé, c'était à eux que l'on
reprochait la condition des autres castes. Il faut noter ici qu'ils
ont leur part de responsabilité, non pas pour avoir confisqué
à leur seul bénéfice la totalité de l'éducation,
comme on le croit généralement, mais parce qu'ils se sont
laissés corrompre intellectuellement par les Britanniques, et
ont investi toutes les professions jusqu'alors exercées par les
autres castes. Ils ont également fait main basse sur les postes
gouvernementaux, ouvrant ainsi la voie à la compétition
et à la haine entre les castes de la société. Aujourd'hui
ils sont généralement tombés dans le discrédit,
et ne sont plus considérés comme des exemples à
suivre. Mais même si les brahmanes se sont laissés corrompre,
il est à l'honneur de toutes les autres castes d'être restées
intransigeantes, même si elles aussi avaient été
sollicitées, et d'avoir ainsi déjoué les desseins
des Britanniques.
Mais alors que le poison
instillé par Macaulay continue d'affaiblir notre nation, c'est
à peine si nous nous soucions de savoir en quoi consiste la « pensée
indienne », les problèmes indiens, et de nous demander
quels pourraient être les modèles et les solutions indiens
à ces problèmes. Les meilleurs cerveaux et les plus grandes
énergies sont concentrés sur le développement et
sur l'application des modèles et des solutions de l'Occident.
Nous semblons en savoir de moins en moins sur notre propre nation. Après
tout, comment une nation meurt-elle ? Elle peut être physiquement
détruite, comme les Européens l'ont fait en Amérique
en éliminant toutes les civilisations Amérindiennes. Mais
un peuple peut aussi perdre sa foi dans son propre mode de vie, ses
philosophies, ses principes, ses courants de pensée, etc., et
c'en est fait de lui. Prenez par exemple les civilisations grecque et
romaine. N'étaient-elles pas de grandes civilisations ? Mais
il vint un temps où leur intelligentsia perdit la foi dans son
propre mode de vie, dans sa propre sagesse, et adopta dans la vie une
philosophie totalement différente. Et où sont à
présent ces nations et leurs civilisations ? Elles existent encore
d'une certaine façon dans les monuments et les musées
!
Faites
la comparaison avec l'Inde ! La Grèce, pays dont la continuité
culturelle est la plus ancienne et qui constitue la plus vieille nation
vivante, n'a pas physiquement disparu. Ses habitants ne sont pas morts.
Les habitants de la Grèce, de l'Italie et de la Perse sont les
descendants de ceux qui furent à l'origine de ces grandes civilisations.
Mais à présent, si nous leur demandons quels sont les
idéaux que nourrisse leur nation, ils diront : « Nous
ne savons pas, c'est dans les livres ou dans les musées, il vaut
mieux que vous cherchiez de ce côté ». C'est
ainsi qu'une nation se retrouve détruite, ou plutôt momifiée.
Aujourd'hui, ces pays ne sont rien d'autre que des entités géographiques
ou politiques, qui essayent de faire évoluer leur état
en une nation. Comment une nation peut-elle s'affaiblir ? Une nation
s'affaiblit lorsque son peuple devient de plus en plus ignorant de ses
propres racines, et se met à avoir honte de lui-même ou
de ses ancêtres. En fait, c'est ainsi que débute la véritable
régression. Une nation qui veut oublier ce qu'elle est et imiter
d'autres nations ne peut plus se racheter, elle est en passe de se détruire
elle-même. Aujourd'hui, la régression est à l'uvre
dans notre pays. Et si vraiment nous ne voulons pas nous affaiblir en
tant que nation, nous devons affranchir notre système d'éducation
de ses caractéristiques macaulayiennes et tendre à une
compréhension neuve et pure de nos idéaux, parce que ce
sont eux qui ont fait de nous une nation unie pendant près de
dix mille ans. Puis il nous faut les offrir aux jeunes générations
pour un examen renouvelé, de sorte que s'ils venaient à
être adoptés, ils puissent s'exprimer avec des sentiments
que le temps rendra plus forts, plus nobles et plus grands.
[1]
Thomas Babington Macaulay (1800-1859), l'un des
architectes de l'établissement de l'Empire britannique en Inde,
y énonça un programme d'éducation destiné
à déraciner toute culture indienne : Nous devons à
présent faire de notre mieux pour former une classe de gens qui
soient Indiens par le sang et la couleur, mais Anglais par leurs goûts,
leurs opinions, leur morale et leur intellect. C'est cette éducation
qui sévit en Inde encore aujourd'hui malheureusement.