UN ALLER SANS RETOUR

par Vir Sanghvi



     Vir Sanghvi est éditeur de « L' Hindustan Times », un des journaux les plus importants de langue anglaise en Inde, et fait partie du « secularist establishment » – comme il l'admet lui-même. Dans son éditorial du 28 février 2002 paru en première page, Vir Sanghvi reconnaît qu'il y avait quelque chose de profondément inquiétant dans la manière dont les journaux indiens ont réagi au massacre de Godhra suite à l'attaque du train Sabarmati Express le 27 février 2002.

 

     Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans la réponse des milieux dirigeants laïques au massacre de Godhra. Bien qu'il y ait quelques divergences dans les détails, nous savons maintenant ce qui s'est passé sur la ligne de chemin de fer. Une foule de 2 000 personnes a arrêté le Sabarmati Express peu de temps après son départ de Godhra. Le train comportait plusieurs wagons, plein de pélerins hindous qui retournaient à Ahmedabad après avoir participé au Poorna Ahti Yagya à Ayodhya. La foule a attaqué le train avec des cocktails Molotov et des bombes d'acide. Selon certains témoins des explosifs ont aussi été utilisés. Quatre wagons furent éventrés et au moins 57 personnes dont une douzaine d'enfants ont été brûlés vifs.
     Certaines versions disent que les pélerins criaient des slogans anti-musulmans, d'autres versions qu'ils avaient raillé et harassé des passagers musulmans. Selon ces dernières versions les passagers musulmans seraient descendus à Godhra et auraient demandé de l'aide à leur communauté. D'autres versions disent que les slogans étaient suffisants pour rendre enrager les musulmans locaux et qu'ils avaient attaqué pour se venger.
     Il faudra du temps pour établir la véracité de ces versions mais certaines choses sont claires. Rien n'indique que les pélerins aient débuté la violence. Le pire qui ait été dit c'est qu'ils s'étaient mal conduit vis-à-vis de quelques passagers. Il serait également extraordinaire que des slogans criés d'un train en mouvement ou d'un quai de gare aient pu rendre fous de rage les musulmans locaux au point que 2 000 d'entres eux se réunissent rapidement à 8 heures du matin avec des cocktails Molotov et des bombes d'acide déjà prêts.
     Même si on n'est pas d'accord avec la version de certains des pélerins – que l'attaque était préméditée et la foule prête et en attente de leur passage – on ne peut nier que ce qui est arrivé est indéfendable, impardonnable et ne peut se justifier comme une conséquence normale d'une provocation.
    C'est pourtant précisément comme cela que l' « l'establishment » a réagi.
    À peu près tous les leaders non BJP qui sont apparus à la télévision mercredi, et presque tous les médias ont considéré ce massacre comme une réaction au mouvement Ayodhya [1]. C'est seulement vrai dans la mesure où les victimes étaient des pélerins hindous. Mais presque personne ne s'est préoccupé d'un fait pourtant évident : ce n'était pas une conséquence des agissements de ces pélerins. Si un train de volontaires du VHP [2] avait été attaqué au retour de la démolition de Babri Masjid en décembre 1992, cela aurait été mal mais on aurait au moins compris la provocation comme intolérable.
     Cette fois-ci, on ne peut pas dire que cela ait été réellement provoqué par l'attitude des pélerins. Il n'est pas impossible que le VHP défie le gouvernement et la Cour de Justice et se mette à construire quand même leur temple. Mais pour ce que nous en savons, ce n'est pas le cas : il n'y a pas eu de confrontations réelles à Ayodhya, pour l'instant.
     Pourtant tous les commentaires laïques sous-entendent que les pélerins ont tout fait pour que cela leur arrive.
     En gros ils condamnent le crime mais blâment les victimes.
     Sortons l'incident du contexte de discours laïque, politiquement correct que nous avons si bien perfectionné en Inde et voyons à quel point cette attitude sonne bizarre dans d'autres contextes. Avons-nous dit que New York l'avait bien cherché quand les Twins Towers ont été attaquées l'année dernière ? Dans ce cas aussi il y avait un énorme ressentiment des fondamentalistes islamiques vis-à-vis de la politique américaine mais on ne s'est pas demandé si ce ressentiment justifiait cette action.
     À la place on a réagit comme toute personne raisonnable se doit : tout massacre est inacceptable et doit être condamné.
     Quand Graham Staines [3] et ses enfants furent brûlés vifs, avons-nous dit que les missionnaires chrétiens s'étaient rendus impopulaires en voulant faire des conversions et qu'ils en supportaient les conséquences ? Bien sûr que nous ne l'avons pas dit.
     Pourquoi ces pauvres pélerins seraient-ils une exception ? Pourquoi les avons-nous déshumanisés au point de ne pas voir cet incident comme la tragédie humaine que sans nul doute elle est et la considérons-nous seulement comme une conséquence de la politique des fondamentalistes du VHP ?
     Je soupçonne la réponse : nous nous sommes programmés à voir les relations hindou-musulmanes de façon simpliste : les hindous provoquent, les musulmans souffrent. Quand la raison ne marche pas – il est avéré maintenant que des musulmans bien armés ont tués des hindous désarmés – on ne sait comment s'en sortir. Nous nous détournons de la réalité – des musulmans ont commis un acte indéfendable – et avons recours au blâme des victimes.
     Naturellement, il y a toujours des « raisons rationnelles » pour expliquer cette attitude. Les musulmans font partie d'une minorité et doivent donc être traités avec une considération particulière. Les musulmans doivent déjà faire face à une discrimination, pourquoi leur rendre les choses plus difficiles encore ? Si vous rapportez la vérité vous allez enflammer les sentiments des hindous et ce serait irresponsable. Et ainsi de suite.
     Je connais bien ces arguments, comme la plupart des journalistes je les ai moi-même utilisés. Et je pense encore qu'ils sont souvent nécessaires et valables.
     Mais il y a un moment où cette structure mentale rigide des laïques ne va pas seulement trop loin, elle est aussi contre-productive. Quand tout le monde a pu constater qu'un train d'hindous a été massacré par une foule de musulmans on ne gagne rien à blâmer le VHP pour ces meurtres ou à arguer que ces hommes et ces femmes qu'on a tué l'avaient bien cherché.
     Ce n'est pas seulement une insulte aux morts (et les enfants l'avaient-ils « bien cherché » ?), c'est aussi une insulte à l'intelligence du lecteur. Même les hindous modérés, du genre qui déteste le VHP, sont interpellés par les histoires qui sourdent du Gujarat. Des histoires qui font ressurgir les souvenirs pénibles de 1947, avec des détails comme la fermeture des wagons avant la mise à feu et le wagon des femmes particulièrement endommagé.
     Tout média – à fortiori tout pouvoir public – qui ne s'inquiète pas de ce qui arrive aux gens risque de perdre sa crédibilité. C'est quelque chose comme cela qui s'est passé dans le milieu des années 80 où une politique laïque dur et agressive de la part de la presse et du gouvernement avait amené, même les hindous modérés, à croire qu'ils étaient devenus des citoyens de seconde zone dans leur propre pays. C'est par contre-coup que le mouvement Ayodhya – jusque là marginal – pris une telle ampleur et propulsa le BJP de LK Advani sur le devant de la scène politique.
     Ma crainte est que quelque chose de similaire se produise. Le VHP posera une question évidente : pourquoi est-ce une tragédie quand Staines est brûlé vif et simplement un « déroulement politique logique » quand le même destin concerne 57 pélerins hindous ?
     Parce qu'en tant que laïques nous n'avons pas la bonne réaction, c'est la réaction du VHP qui sera crédible. Une fois de plus les hindous vont penser que leurs souffrances ne sont d'aucune importance et ils seront tentés de voir dans la construction d'un temple à Ayodhya une expression de la fierté hindoue face à l'indifférence du pouvoir.
     Mais, même si cela ne devait pas arriver, même s'il n'y a pas danger d'un contrecoup hindou, je pense que les milieux dirigeants laïques devraient prendre le temps de réfléchir.
     Il y a une question qu'il est nécessaire que nous nous posions : sommes-nous devenus tellement prisonniers de notre propre rhétorique qu'un horrible massacre n'est pour nous que l'occasion d'une attaque virulente contre le Sang Parivar [4].

 


(traduction de l'article « One-way ticket » de Vir Sanghvi
paru dans le The Hindustan Times le 28 février 2002)







[1] Mouvement pour la reconstruction d'un temple à Rama dans la ville d'Ayodhya, son lieu de naissance     selon la tradition hindoue. Le temple originel fut rasé en 1528 par le « Grand » Moghol Babar, et sur     ses ruines Babar fit érigé une mosquée en son honneur, la Babri Masjid.

[2] VHP : Vishva Hind Parishad (World Hindu Council/Conseil mondial hindou)

[3] Missionnaire chrétien australien engagé dans des conversions auprès des populations tribales.

[4] Sang Parivar : nom donné à l'ensemble des organisations et partis politiques hindous.





     
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