
INDE ET
ISRAËL
VERS LE DÉVELOPPEMENT D'UNE COOPÉRATION
CONTRE-TERRORISTE ?
Article publié sur le site Terrorisme.net,
le 9 septembre 2003
Même si les relations
diplomatiques entre l'Inde et Israël n'ont été complètement
établies qu'il y a onze ans, les deux pays coopèrent en
matière de politique de sécurité, notamment dans
le domaine de la lutte contre le terrorisme : leur perception de l'ennemi
est en effet commune à bien des égards. Nul doute que
la visite d'Ariel Sharon marquera également dans ce domaine un
renforcement de la coopération entre les deux pays.
Ariel Sharon est arrivé
le 8 septembre 2003 à Delhi. C'est la première fois qu'un
chef de gouvernement israélien se rend en Inde. L'importance
à la fois stratégique et commerciale accordée aux
relations avec l'Inde dans le contexte actuel est notamment illustrée
par l'importance de la délégation israélienne :
150 personnes accompagnent le premier ministre israélien, parmi
lesquelles se trouvent les grands marchands d'armes d'Israël.
Comme le rappelle l'agence
de presse Proche-Orient.info (9 septembre 2003), « l'un des
principaux contrats en cours de négociation entre les deux pays
porte sur la livraison à New Delhi de trois radars aéroportés
d'alerte précoce Phalcon, pour un montant d'un milliard de dollars
(le plus gros contrat d'armement conclu par Israël). Signe des
temps, les États-Unis ont donné leur feu vert à
la transaction alors qu'elle est de nature à modifier le fragile
équilibre stratégique de la région : ces radars,
dont le rayon d'action pourra couvrir le territoire pakistanais, sont
capables de détecter une éventuelle attaque dès
son lancement. »
Dans le contexte de
la « guerre contre le terrorisme », l'Inde affectée
par des actions terroristes sur plusieurs fronts depuis des années
a une attitude claire, à la différence du Pakistan,
et Washington pouvait difficilement refuser à ce pays en train
de devenir un allié sûr une livraison qui suscite quelque
nervosité du côté d'Islamabad.
En raison des contraintes
de la guerre froide et de l'engagement de l'Inde au sein du mouvement
des non-alignés, il fallut attendre 1992 pour l'établissement
de relations diplomatiques complètes avec Israël.
La présente
intensification des relations entre l'Inde et Israël se produit
à un moment où un gouvernement d'orientation nationaliste
hindoue se trouve au pouvoir à Delhi. Or, contrairement à
beaucoup de mouvements nationalistes à travers le monde, qui
ont été accompagnées d'attitudes antisémites,
tel n'a jamais été le cas du nationalisme hindou, comme
ses partisans aiment à le rappeler.
On trouve certes dans
les publications de certains auteurs de ces courants des critiques des
« religions sémites », mais ces argumentations sont
dirigées vers l'islam et le christianisme, guère vers
le judaïsme : celui-ci n'est pas une religion missionnaire, et c'est
d'abord le prosélytisme qui provoque l'irritation des nationalistes
hindous (comme le montrent différentes nouvelles initiatives
récentes pour introduire des lois contre les conversions dans
certains Etats indiens, d'ailleurs pas seulement ceux dominés
par des groupes politiques nationalistes hindous).
En revanche, les nationalistes
hindous éprouvent une sympathie instinctive pour l'Etat d'Israël :
ils identifient en effet l'activisme islamique comme une menace (ne
serait-ce qu'en raison du conflit du Cachemire) et se sentent donc proches
de certaines préoccupations israéliennes.
Non seulement les juifs
en Inde dont la présence est séculaire n'ont
jamais eu à éprouver hostilité ou pogroms, mais,
au cours des dernières années, les relations commerciales
entre les deux pays se sont fortement développpées : l'Inde
est maintenant le second partenaire commercial d'Israël en Asie.
Sur le plan du terrorisme,
dans une analyse publiée le 9 septembre par le South Asia Analysis
Group (SAAG), B. Raman, ancien haut fonctionnaire indien et directeur
de l'Institute for Topical Studies, souligne que la coopération
entre l'Inde et Israël n'a pas commencé hier : « elle
existe depuis des années, mais est restée furtive et sans
publicité. » A juste titre, estime-t-il : si Raman considère
qu'il ne faut pas accorder trop d'importance aux réactions inquiètes
ou irritées de certains pays musulmans face à la visite
très visible d'Ariel Sharon, il s'inquiète en revanche
de l'impact de la publicité autour de cette visite au sein de
la minorité musulmane en Inde, où certains pourraient
l'interpréter ou l'exploiter comme une provocation.
Raman, qui n'a jamais
caché être un partisan d'une coopération contre
le terrorisme avec Israël, rappelle qu'il y a cependant d'inévitables
limites à cette coopération.
Tout d'abord les adversaires
ne sont pas les mêmes : les renseignements dont dispose Israël
sur des groupes du Proche-Orient ne sont la plupart du temps que d'une
utilité potentielle limitée pour l'Inde. En revanche,
les informations de provenance indienne sur les milieux extrémistes
du Pakistan, peuvent avoir un intérêt pour Israël,
car « ils présentent également une menace pour les
vies et les intérêts d'Israéliens ».
Raman note ensuite
une asymétrie dans les politiques de contre-terrorisme des deux
pays : l'armée joue un rôle essentiel en Israël, alors
qu'en Inde son rôle est prééminent uniquement au
Cachemire (dans une moindre mesure dans le Nord-Est), « en raison
de l'implication d'un grand nombre de Pakistanais ». Dans le reste
du sous-continent, c'est plutôt la police qui est chargée
de diriger la lutte contre le terrorisme.
Selon Raman, l'Inde
distingue clairement entre un terrorisme soutenu par l'étranger
contre lequel la réaction est impitoyable et un
terrorisme domestique, qui exige un usage plus mesuré de la force
et la prise en compte de mécontentements régionaux qui
peuvent avoir conduit à basculer dans le terrorisme. L'attitude
des Israéliens paraît différente à Raman.
Il ne lui paraît pas souhaitable de voir les admirateurs des méthodes
fortes israéliennes prendre le dessus à Delhi ou d'utiliser
massivement la force militaire face à tout type de violence politique :
« en dépit de l'utilisation de telles méthodes durant
plus de trente ans, Israël n'est pas plus près de résoudre
le problème du terrorisme. »
C'est sur le plan de
l'analyse et de l'évaluation, du renseignement technique (y compris
la cyberintelligence), des méthodes de pénétration
d'organisations terroristes, de la gestion des crises liées au
terrorisme, que l'Inde peut le plus bénéficier de l'expérience
israélienne, conclut Raman.
Notons enfin que la
visite d'Ariel Sharon prendra fin à une date hautement symbolique :
le 11 septembre...
Addendum : finalement,
en raison des attentats terroristes survenus en Israël, Ariel Sharon
a quitté l'Inde un jour plus tôt que prévu, renonçant
à une étape prévue à Mumbai (Bombay). L'un
des résultats concrets de la visite du chef du gouvernement israélien
en Inde a été la mise sur pied d'un groupe de travail
commun sur les questions de terrorisme.
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