UNE ÉDUCATION BASÉE SUR LES VALEURS


Traduction d'une l'interview de Kireet Joshi parue dans « The Times of India » du 18 janvier 2002

 

     « Si l'Inde veut être forte dans le futur, elle doit connaître la force et les faiblesses de son passé. » Ainsi s'exprime Kireet Joshi, Directeur du Conseil Indien de Recherche Philosophique (ICPR), qui organise le premier séminaire national qui traitera de la « philosophie d'une éducation basée sur les valeurs ».
     Répondant aux questions de Mahendra Ved, il explique pourquoi il est temps de réparer les dégâts causés par Macaulay*.

     M.V. : Comment est né le concept de « philosophie d'une éducation basée sur les valeurs » ?

     K.J. : Indira Gandhi fut la première à promouvoir l'idée dans les années 80. Elle fit la distinction entre la religion d'un côté, qui ne peut être promue au sein d'un état laïque, et les valeurs spirituelles de l'autre. « Nous devons d'abord transmettre une éducation basée sur les valeurs à nos enseignants » disait-elle.
     Nous avons alors mis en place des programmes de formation pour ces enseignants, suivant les recommandations de la Commission de D.P. Chattopadhyaya. Un Conseil National pour l'Éducation des Enseignants fut également constitué. Le mouvement alla encore plus loin lorsque P.V. Narasimha Rao devint Ministre de l'Éducation sous le gouvernement de Rajiv Gandhi. La politique nationale en matière d'éducation fut présentée, et plusieurs débats s'ensuivirent. Il existe un lien étroit entre ce qu'Indira Gandhi perçut alors, et ce que Murli Manohar Joshi essaie de réaliser aujourd'hui. Une éducation basée sur les valeurs est plus appropriée que jamais, alors que Libéralisation, Privatisation et Globalisation (L.P.G.) se développent à grande vitesse. Si nous devons suivre ce mouvement de façon significative et préserver cependant notre identité, la priorité doit être donnée à nos enseignants.

     M.V. : Dans cette optique, quel rôle joue l'ICPR ?

     K.J. : Nous nous sommes attachés à l'étude des philosophies qui entrent dans les valeurs, à les relier à l'axiologie, qui est l'étude des valeurs – vérité, devoir, bonté. La logique, l'esthétique, l'éthique, font toutes partie de cet exercice interdisciplinaire.
     Une série de séminaires est planifiée, le premier débutera le 18 janvier prochain. La philosophie n'a pas de frontières, et toutes sont étudiées au sein de l'ICPR. Nous nous concentrons en ce moment sur la philosophie indienne – comment la rendre utile à la société. Là, l'Inde peut mener le débat d'une façon globale. L'éducation ne pourra jamais s'épanouir si vous ne lui donnez pas une base philosophique. Elle restera un passeport pour l'emploi et rien d'autre. Mais si une société veut suivre des valeurs, elles doivent être identifiées puis transmises. Mais elles doivent être débattues.
     S'il en sort quelque conclusion, nous devons donner l'élan et l'orientation pour d'autres débats concernant la théorie et à la mise en pratique.
     Lors du séminaire, nous discuterons de la contribution de la littérature à l'éducation orientée vers les valeurs. Ce sujet n'a jamais été débattu auparavant. Nous avons invité les professeurs de langue et de littérature. Nous choisirons les 5 plus grands chefs de file de la renaissance indienne : Gandhi, Tagore, Vivekananda, Sri Aurobindo et Dayanand Saraswati. Nous sommes en train de préparer un exposé sur chacun de ces personnages. Nous voulons découvrir à quel point l'éducation de Macaulay a détruit les valeurs indiennes. Après l'Indépendance, nous l'avons adoptée partout. Il est temps d'arrêter et de réfléchir à l'ampleur des dégâts qu'elle a causés. Elle a produit la force de travail anglicisante la plus nombreuse du monde, mais elle a empêché l'Inde de s'épanouir. Comment enseigner des valeurs dans une société si corrompue, tant sur le plan matériel que spirituel ? Le seul moyen est à travers l'éducation. Les éducateurs doivent soulever des questions et chercher des réponses. Il n'y a pas d'autre moyen. Le système éducatif de Macaulay a chassé de notre société la poésie, la musique et l'art. Nous n'avons réintégré aucun des trois après l'Indépendance. L'étude de la poésie (différente de celle des poèmes) n'a pas de place dans notre système éducatif. Étudions-nous Valmiki, Kalidas, Vyasa ? Nous avons compartimenté l'éducation et l'avons dépouillée de ses valeurs culturelles. Le résultat est que nous n'avons aucun système éducatif mais seulement un système d'examens. Nous avons absorbé seulement les valeurs négatives de l'Occident. À l'inverse de celui-ci, nous avons rarement eu de débat sur ce que nous enseignons à nos étudiants.

     M.V. : Vous préconisez une révision non seulement de l'éducation et de sa philosophie, mais de notre histoire également ?

     K.J. : Tous les grands leaders, de quelque parti ou philosophie qu'ils aient été, ont ressenti le besoin de travailler de nouveau sur l'histoire et sur l'éducation. Nous nous devons de le faire, car les deux nous ont été légués par les Anglais. Je n'ai pas lu à l'école ce que nos ancêtres ont écrit. Les Oupanishads sont le sommet de la littérature indienne. Un écrivain ou un penseur peut-il le démontrer sans que ce soit dilué dans ce que nous ont légué les Anglais et l'Occident ? Sri Aurobindo étant une exception. Tagore en étant une autre. Sa Geetanjali est réellement une Oupanishad moderne.
     Nous parlons de façon plutôt inadéquate du fait d' « être indien ». Quel est ce concept ? Nous parlons de la « nature indienne » mais en avons-nous réellement approfondi le sens ? Nous devons vraiment étudier en profondeur comment nous avons réagi aux complexités sociologiques. Nos enfants ont besoin de connaître notre philosophie, notre mythologie.

     M.V. : Ne sommes nous pas en train de devenir exclusifs et isolationnistes, acceptant tout ce qui est hindou sans juger si cela est approprié aujourd'hui ?

     K.J. : Vous êtes dans l'erreur. La philosophie indienne est un débat constant. Le bouddhisme dévia radicalement de la pensée védique. Le jaïnisme un peu moins. L'Inde ancienne assista à un bouillonnement constant entre l'ordre orthodoxe – surnommé à tort l'ordre brahmanique – et l'ordre bouddhiste. La pensée indienne fut hautement analytique, extrêmement synthétique, explorant les extrêmes pour revenir assimiler les idées et pensées nouvelles. La pensée indienne inclut à la fois le « théisme » et « l'athéisme spirituel » dont le bouddhisme et le jaïnisme sont les meilleurs exemples. À l'autre bout, on trouve « l'athéisme matériel » de Chavaka.
     L'islam et le christianisme n'ont posé aucun problème d'assimilation. Lorsque les pensées et les philosophies d'autres cultures sont entrées chez nous, nous les avons assimilées, et ce processus nous a enrichis. Ce point fondamental doit être compris et mis en lumière si l'on veut comprendre la nature indienne. La synthèse défendue par Akbar et Nanak, les idées de Ramakrishna et de Sri Aurobindo font partie d'un processus constant qui se développa dans le passé. Ce processus doit se poursuivre énergiquement et doit être transmis au peuple.
     Nous insistons sur le fait que la religion est un choix individuel. Nous ne devons pas nous quereller à ce sujet. Dans le débat sur conviction et connaissance, la première ne doit pas être remise en question alors que la seconde peut et doit l'être. Je crois qu'il faut toujours avoir le courage de tout remettre en question. Il faut combattre l'ignorance. Le problème surgit lorsqu'il y a confusion entre les deux.

     M.V. : Comment tout cela peut-il s'appliquer à notre 21ème siècle ?

     K.J. : À travers une série de séminaires, nous allons débattre des valeurs que nous devrions inculquer aujourd'hui. C'est un processus à la fois objectif et subjectif. La question que nous avons choisie d'étudier est comment les transmettre à la société au sens large. Les moyens pourront être divers : poèmes, pièces de théâtre, tragédies… Ce sera l'hypothèse principale. Notre siècle a besoin de nouvelles histoires. Nous sommes en train de revenir au passé pour y puiser ce qui est approprié au présent. C'est un énorme défi pour les éducateurs. Une recherche sans introduire les dieux ni les déesses. Nous devons faire sortir le symbolisme du passé et du présent. Trois cents histoires ont déjà été glanées. Nous espérons qu'elles feront partie du programme scolaire. À travers elles, nous voulons donner aux enfants une vraie vision de l'Inde.

(traduit de l'anglais)


* Thomas Babington Macaulay (1800-1859), l'un des architectes de l'établissement de l'Empire britannique en Inde, y énonça un programme d'éducation destiné à déraciner toute culture indienne : Nous devons à présent nous efforcer de créer une classe d'individus indiens de sang et de couleur, mais anglais de goût, d'opinion, de morale et d'intellect. C'est cette éducation qui sévit en Inde encore aujourd'hui malheureusement.



 

 

     
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