UNE INTERPRÉTATION FAUSSÉE
AU CŒUR DU PAYS

 

En tentant de saisir les problèmes politiques des basses castes du
Nord de l'Inde, Christophe Jaffrelot réalise une volumineuse erreur.



Par Chandan Mitra

 

Traduction de l'article « Heartland Blunder » par Chandan Mitra
paru dans « India Today » (semaine du 10 novembre 2002)

 


Cet article est une critique du dernier livre de Christophe Jaffrelot : « India's Silent Revolution : the rise of the low castes in north indian politics » (Traduction : « La Révolution silencieuse de l'Inde : L'éveil des basses castes dans la politique en Inde du nord »)


     Mandal est mort [1] ! Longue vie au mandalisme ! Voilà qui résume parfaitement les contradictions et les dilemmes que rencontre la politique des castes dans l'Inde contemporaine. Il n'est donc pas surprenant que des érudits comme Christophe Jaffrelot fassent preuve de confusion dans leur appréciation de la conduite des affaires politiques indiennes de l'ère post-Mandal. Le principal problème de Jaffrelot, c'est qu'il mélange Soudras et Chandals, et pratique un amalgame en les faisant entrer ensemble dans la catégorie des « basses castes ». Toutefois, dans sa conclusion, il arrive pratiquement à reconnaître la division, quand il parle de l'Uttar Pradesh et du succès croissant du Parti Bahujan Samaj qui s'opère au détriment du Parti Samajwadi.

     Pour volumineux et méticuleux qu'il soit, l'ouvrage de Jaffrelot souffre de sérieuses imperfections méthodologiques. Premièrement, le lecteur a du mal à déterminer si l'auteur accepte ou non la classification marxiste dans son approche des distinctions castes/classes sociales. Deuxièmement, il semble attaché à des notions des années 60 et 70, paradigmes qui ont été emportés dans les toilettes par la chasse d'eau des bouleversements électoraux qui ont secoué l'Inde depuis 1989. Troisième point, il croit que la « révolution » Mandal de V.P. Singh a déclenché dans le Nord de l'Inde un déchaînement de forces identiques à celles provoquées par la politique coloniale dans le Sud. En d'autres termes, il pense que le cœur même du pays hindi se met finalement au niveau des « progrès » réalisés par les Vindhyas au début du XXème siècle. Quatrièmement, il échoue à opérer une distinction critique entre le Parti du Congrès et le B.J.P., dans leurs approches respectives d'intégration des basses castes au sein de l'autorité politique. Enfin, en se focalisant de façon très significative sur le Madhya Pradesh, un État artificiellement formé et qui manque de cohésion de caste, il se trompe dans ses conclusions.

     Jaffrelot s'en tient à une lecture partiale du rapport Mandal et à l'opposition des hautes castes à ce programme.

     Malgré ses 500 et quelques pages, le travail de Jaffrelot pèche, en grande partie par son épouvantable empirisme. Certains de ses interminables tableaux statistiques et leurs explications textuelles laborieusement détaillées sont parfaitement hors de propos pour la compréhension de la configuration contemporaine des castes en politique. Sa confiance dans les données douteuses collectées par Yogendra Yadav [2] et le CSD, son équipe à l'idéologie contestable, est blâmable dans une large mesure. La dépendance aveugle de l'écrivain par rapport au prétendu travail de recherche entrepris par Yadav et Compagnie est absolument déconcertante. Aucun intellectuel digne de ce nom n'oserait proférer de telles généralisations fondées sur un matériel aussi suspect. Et quand il parle des castes inférieures, Jaffrelot commet également l'erreur fatale d'associer les « Autres Groupes Défavorisés » (Other Backward Classes – OBC) avec les « Castes Réperto-riées » (Scheduled Castes – SC).

     Cette erreur apparaît dès le début de sa monographie, alors qu'il identifie les Brahmanes, les Rajpoutes et les Banias en tant que castes dominantes et met dans la même catégorie les Sudras et les SC. Comme les événements en Uttar Pradesh l'ont prouvé de manière décisive, la contradiction fondamentale de l'Inde contemporaine se situe entre les classes « arriérées » (OBC) et les Dalits. Si Jaffrelot avait lu les écrits érudits de l'intellectuel dalit Chandrabhan Prasad, il aurait pu aboutir à des conclusions différentes et plus réalistes. La thèse de Chandrabhan sur le conflit qui oppose d'une part, ceux qu'il nomme les Sudras Supérieurs (Upper Shudras) – c'est à dire les Yadav, les Jats, les Marathas et les Kammas, et d'autre part les Dalits, présente clairement la situation qui façonne actuellement le paysage politique dans la majeure partie du pays. Une reconnaissance inadéquate de cette réalité implique obligatoirement des conclusions erronées. C'est pourquoi le travail méticuleux de Jaffrelot ressemble à des préparatifs inachevés ; nous devons maintenant attendre l'œuvre aboutie.

     De son propre aveu, Jaffrelot s'est basé sur un « plan quinquennal » pour réaliser la chronique de la croissance politique des basses castes de l'Inde du Nord en remontant aux années 90, et c'est bien dommage. Il est donc resté bloqué à sa lecture du rapport Mandal et à l'opposition soulevée à l'époque par les « hautes castes ». Même s'il concède que les « deux fois nés » ont fini par accepter la montée de leurs compatriotes rituellement inférieurs, il ne réussit pas à comprendre le phénomène de la percée du B.J.P. dans un tel contexte. Après tout, la politique n'est pas seulement une question de caste, bien que cette forme d'organisation sociale spécifiquement hindoue puisse être un déterminant crucial dans un processus d'élections démocratiques. C'est là que Jaffrelot se trompe encore. Ses premières lignes sont presque injurieuses : « L'Inde revendique le statut de démocratie – la plus grande démocratie du Monde – et elle détient de sérieux arguments pour défendre cette prétention. » Prétention, Monsieur Jaffrelot ? Même après les élections au Jammu et Cachemire ?

     Il serait injuste de blâmer un intellectuel étranger d'avoir été incapable de comprendre les subtilités entre castes qui jalonnent le paysage politique indien. La plupart des universitaires indiens eux-mêmes, gavés de théories obscures comme le concept hilarant de Mode de Production Asiatique, ou qui ont participé de façon routinière aux séminaires sponsorisés du Mandi House Golchakkar, ne font pas mieux. La « révolution » dont parle Jaffrelot, se déroule en ce moment même au cœur de l'Inde du Nord, mais pour la sentir, pour vibrer avec elle, certaines notions en vogue dans le milieu des cocktails mondains doivent être abandonnées. Nous devrons donc attendre son prochain livre pour cela. Enfin, espérons.

Chandan Mitra


Notes :

[1] Mandal : La commission Mandal, créée en 1978, a recommandé en 1980, dans son rapport, l'établissement de quotas dans l'administration en faveur d'une liste de castes « arriérées », les OBC (Other Backward Classes), à distinguer des intouchables, qui d'après le rapport représentaient à eux seuls 52% de la population. Le rapport Mandal préconisait de leur réserver 27% de postes administratifs. La réforme a été finalement promulguée par le gouvernement non congressiste et socialiste du parti Janata Dal de V. P. Singh en août 1990. Ces autres classes défavorisées bénéficient désormais, comme les Scheduled Castes (« classes répertoriées ») et les Scheduled Tribes (« tribus répertoriées »), de réservations et d'avantages dans les emplois publics et semi-publics et d'admissions dans les institutions éducatives, dans une limite de 27% des postes, limite imposée par la Cour Suprême pour que le total des réservations ne concerne pas plus de 50% des postes Cette décision politique, sous couvert de nobles intentions, était destinée principalement à créer une division de « classes » dans la société hindoue. Elle élargit le fossé entre les basses castes et les autres en privant notamment de débouché les jeunes diplômés indiens n'appartenant pas aux basses castes, ceux-ci devant céder leur place, afin que les quotas soient respectés à des personnes appartenant aux basses castes même non diplômées. En 1990, de nombreux jeunes étudiants brahmines s'immolèrent par le feu en signe de protestation. Après son accession au gouvernement, le B.J.P. réussit à neutraliser les effets pervers des quotas et à réunifier la société hindoue autour de ses valeurs fondamentales.

[2] Yogendra Yadav : jeune sociologue, commentateur de la vie politique indienne qui a été formé à la Jawaharlal Nehru University de Delhi – fief de l'intelligentsia marxiste indienne.

 

 

 

     
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