Mandal est mort [1]
! Longue vie au mandalisme ! Voilà qui résume parfaitement
les contradictions et les dilemmes que rencontre la politique des castes
dans l'Inde contemporaine. Il n'est donc pas surprenant que des érudits
comme Christophe Jaffrelot fassent preuve de confusion dans leur appréciation
de la conduite des affaires politiques indiennes de l'ère post-Mandal.
Le principal problème de Jaffrelot, c'est qu'il mélange
Soudras et Chandals, et pratique un amalgame en les faisant entrer ensemble
dans la catégorie des « basses castes ».
Toutefois, dans sa conclusion, il arrive pratiquement à reconnaître
la division, quand il parle de l'Uttar Pradesh et du succès croissant
du Parti Bahujan Samaj qui s'opère au détriment du Parti
Samajwadi.
Pour volumineux et
méticuleux qu'il soit, l'ouvrage de Jaffrelot souffre de sérieuses
imperfections méthodologiques. Premièrement, le lecteur
a du mal à déterminer si l'auteur accepte ou non la classification
marxiste dans son approche des distinctions castes/classes sociales.
Deuxièmement, il semble attaché à des notions des
années 60 et 70, paradigmes qui ont été emportés
dans les toilettes par la chasse d'eau des bouleversements électoraux
qui ont secoué l'Inde depuis 1989. Troisième point, il
croit que la « révolution » Mandal de V.P.
Singh a déclenché dans le Nord de l'Inde un déchaînement
de forces identiques à celles provoquées par la politique
coloniale dans le Sud. En d'autres termes, il pense que le cur
même du pays hindi se met finalement au niveau des « progrès »
réalisés par les Vindhyas au début du XXème
siècle. Quatrièmement, il échoue à opérer
une distinction critique entre le Parti du Congrès et le B.J.P.,
dans leurs approches respectives d'intégration des basses castes
au sein de l'autorité politique. Enfin, en se focalisant de façon
très significative sur le Madhya Pradesh, un État artificiellement
formé et qui manque de cohésion de caste, il se trompe
dans ses conclusions.
Jaffrelot s'en tient
à une lecture partiale du rapport Mandal et à l'opposition
des hautes castes à ce programme.
Malgré ses 500 et quelques pages,
le travail de Jaffrelot pèche, en grande partie par son épouvantable
empirisme. Certains de ses interminables tableaux
statistiques et leurs explications textuelles laborieusement détaillées
sont parfaitement hors de propos pour la compréhension de la
configuration contemporaine des castes en politique. Sa confiance dans
les données douteuses collectées par Yogendra Yadav [2]
et le CSD, son équipe à l'idéologie contestable,
est blâmable dans une large mesure. La dépendance aveugle
de l'écrivain par rapport au prétendu travail de recherche
entrepris par Yadav et Compagnie est absolument déconcertante.
Aucun intellectuel digne de ce nom n'oserait proférer de telles
généralisations fondées sur un matériel
aussi suspect. Et quand il parle des castes inférieures, Jaffrelot
commet également l'erreur fatale d'associer les « Autres
Groupes Défavorisés » (Other Backward Classes
OBC) avec les « Castes Réperto-riées »
(Scheduled Castes SC).
Cette erreur apparaît
dès le début de sa monographie, alors qu'il identifie
les Brahmanes, les Rajpoutes et les Banias en tant que castes dominantes
et met dans la même catégorie les Sudras et les SC. Comme
les événements en Uttar Pradesh l'ont prouvé de
manière décisive, la contradiction fondamentale de l'Inde
contemporaine se situe entre les classes « arriérées
» (OBC) et les Dalits. Si Jaffrelot avait lu les écrits
érudits de l'intellectuel dalit Chandrabhan Prasad, il aurait
pu aboutir à des conclusions différentes et plus réalistes.
La thèse de Chandrabhan sur le conflit qui oppose d'une part,
ceux qu'il nomme les Sudras Supérieurs (Upper Shudras)
c'est à dire les Yadav, les Jats, les Marathas et les Kammas,
et d'autre part les Dalits, présente clairement la situation
qui façonne actuellement le paysage politique dans la majeure
partie du pays. Une reconnaissance inadéquate de cette réalité
implique obligatoirement des conclusions erronées. C'est pourquoi
le travail méticuleux de Jaffrelot ressemble à des préparatifs
inachevés ; nous devons maintenant attendre l'uvre aboutie.
De son propre aveu,
Jaffrelot s'est basé sur un « plan quinquennal »
pour réaliser la chronique de la croissance politique des basses
castes de l'Inde du Nord en remontant aux années 90, et c'est
bien dommage. Il est donc resté bloqué à sa lecture
du rapport Mandal et à l'opposition soulevée à
l'époque par les « hautes castes ». Même
s'il concède que les « deux fois nés »
ont fini par accepter la montée de leurs compatriotes rituellement
inférieurs, il ne réussit pas à comprendre le phénomène
de la percée du B.J.P. dans un tel contexte. Après tout,
la politique n'est pas seulement une question de caste, bien que cette
forme d'organisation sociale spécifiquement hindoue puisse être
un déterminant crucial dans un processus d'élections démocratiques.
C'est là que Jaffrelot se trompe encore. Ses premières
lignes sont presque injurieuses : « L'Inde revendique le
statut de démocratie la
plus grande démocratie du Monde
et elle détient de sérieux arguments pour défendre
cette prétention. » Prétention, Monsieur Jaffrelot
? Même après les élections au Jammu et Cachemire
?
Il serait injuste de
blâmer un intellectuel étranger d'avoir été
incapable de comprendre les subtilités entre castes qui jalonnent
le paysage politique indien. La plupart des universitaires indiens eux-mêmes,
gavés de théories obscures comme le concept hilarant de
Mode de Production Asiatique, ou qui ont participé de façon
routinière aux séminaires sponsorisés du Mandi
House Golchakkar, ne font pas mieux. La « révolution »
dont parle Jaffrelot, se déroule en ce moment même au cur
de l'Inde du Nord, mais pour la sentir, pour vibrer avec elle, certaines
notions en vogue dans le milieu des cocktails mondains doivent être
abandonnées. Nous devrons donc attendre son prochain livre pour
cela. Enfin, espérons.
Chandan
Mitra
Notes :
[1] Mandal : La commission Mandal, créée
en 1978, a recommandé en 1980, dans son rapport, l'établissement
de quotas dans l'administration en faveur d'une liste de castes « arriérées »,
les OBC (Other Backward Classes), à distinguer des intouchables,
qui d'après le rapport représentaient à eux seuls
52% de la population. Le rapport Mandal préconisait de leur réserver
27% de postes administratifs. La réforme a été
finalement promulguée par le gouvernement non congressiste et
socialiste du parti Janata Dal de V. P. Singh en août 1990. Ces
autres classes défavorisées bénéficient
désormais, comme les Scheduled Castes (« classes répertoriées »)
et les Scheduled Tribes (« tribus répertoriées »),
de réservations et d'avantages dans les emplois publics et semi-publics
et d'admissions dans les institutions éducatives, dans une limite
de 27% des postes, limite imposée par la Cour Suprême pour
que le total des réservations ne concerne pas plus de 50% des
postes Cette décision politique, sous couvert de nobles intentions,
était destinée principalement à créer une
division de « classes » dans la société
hindoue. Elle élargit le fossé entre les basses castes
et les autres en privant notamment de débouché les jeunes
diplômés indiens n'appartenant pas aux basses castes, ceux-ci
devant céder leur place, afin que les quotas soient respectés
à des personnes appartenant aux basses castes même non
diplômées. En 1990, de nombreux jeunes étudiants
brahmines s'immolèrent par le feu en signe de protestation. Après
son accession au gouvernement, le B.J.P. réussit à neutraliser
les effets pervers des quotas et à réunifier la société
hindoue autour de ses valeurs fondamentales.
[2] Yogendra Yadav : jeune sociologue,
commentateur de la vie politique indienne qui a été formé
à la Jawaharlal Nehru University de Delhi fief de l'intelligentsia
marxiste indienne.
