
HANTÉS PAR LE FANTÔME DE MACAULAY
par François Gautier
Traduction d'un article paru
dans l' « Hindustan Times » du 8 novembre
1998
Pour un journaliste étranger,
il est difficile de comprendre le battage excessif qu'a suscité
le Programme d'Éducation proposé par Murli Manohar Joshi
[1], car enfin, qu'y a-t-il de répréhensible
dans le fait de « vouloir indianiser, nationaliser et spiritualiser »
l'éducation en Inde ? Les détracteurs de Joshi
et ils sont nombreux l'ont taxé de « programme
hindou déguisé », et alors ?
Avec 800 millions d'âmes, les hindous
représentent la majorité du pays ; on peut donc se demander
pourquoi ils devraient avoir honte d'une « éducation
hindoue » ? Traditionnellement et tout au long de son histoire,
l'hindouisme a toujours été la plus tolérante des
religions, accueillant depuis des siècles sur le sol de l'Inde
des minorités persécutées venues du monde entier
qu'il s'agisse des juifs de Jérusalem, des Parsis de Perse,
des chrétiens de Syrie, ou même des marchands arabes
et leur permettant de pratiquer en paix leurs religions respectives.
Malheureusement, on ne peut en dire autant des envahisseurs de l'Inde,
qu'ils soient musulmans pendant dix siècles ceux-ci ont
impitoyablement tenté d'éradiquer cette religion, pourtant
la plus pacifique d'entre toutes ou missionnaires chrétiens,
qui ont utilisé tous les moyens à leur disposition pour
convertir les hindous à la « vraie » religion
(ce qu'ils continuent de faire encore aujourd'hui).
Par contre, l'hindouisme n'a jamais cherché
à convertir qui que ce soit, jamais envoyé d'armées
ni de missionnaires dans les pays voisins pour imposer ses croyances
ou ses coutumes même par des moyens non-violents, comme
l'ont fait les bouddhistes dans toute l'Asie. Il
faut préciser que l'hindouisme est bien plus qu'une religion,
c'est une manière de vivre, une conception spirituelle de l'univers
qui a permis à de nombreux courants, ramifications et philosophies,
de se développer dans son sein, pour autant que celles-ci restaient
fidèles à sa vérité centrale : le Dharma
[2]. L'hindouisme
va même jusqu'à reconnaître la vérité
et le bien-fondé des autres croyances et, pour un hindou,
il est tout à fait naturel d'avoir dans sa propre maison des
images de Gourou Govind [3], du Christ, du Bouddha,
à côté de celle de Krishna [4],
car ne sont-ils pas tous des avatars [5] ? Ceci
n'est-il point une preuve de véritable laïcité, comparée
à cette laïcité opportuniste affichée par
les politiciens indiens, qui a divisé l'Inde sur les questions
de castes et de religions ?
Alors pourquoi les hindous ne seraient-ils
pas fiers de l'hindouisme, qui non seulement a façonné
leur propre psyché, mais aussi celle des Indiens chrétiens,
jaïns, parsis, et même celle des musulmans qui ne ressemblent
à aucun de leurs coreligionnaires dans le monde, et pourquoi
devraient-ils avoir honte de leur propre civilisation dont la grandeur
a toujours été essentiellement hindoue ? En vertu de quoi
devraient-ils s'opposer à ce que leurs enfants lisent les Védas,
l'une des grandes sources de la sagesse spirituelle, ou la Bhagavad
Gita qui renferme les secrets d'une vie éternelle, ou encore
le Ramayana et le Mahabharata, véritables instructeurs des plus
hautes valeurs morales de l'humanité telles que le courage, le
désintéressement, l'effort spirituel, l'amour pour l'épouse
et le prochain
?
Croyez-vous que les Français désavouent
leur héritage gréco-romain ? Bien au contraire, ils pensent
même que les Grecs sont à l'origine de toute civilisation
! Vous viendrait-il à l'idée de traiter les Allemands
ou les Italiens de « nationalistes » parce qu'ils
ont des partis démocrates-chrétiens ? Le christianisme
est le fondement de la civilisation occidentale ; Clinton va à
la messe et jure sur la Bible sans que personne n'y trouve rien à
redire. En France, on nous éduque avec les valeurs éthiques
de L'Iliade d'Homère et du Cid de Corneille. Il est vrai qu'à
une certaine époque dans ce pays, l'Église ayant abusé
de son immense pouvoir politique pour s'attribuer de grandes quantités
d'or et de terres, la séparation entre Église et État
s'avéra nécessaire. Mais rien de semblable de s'est produit
en Inde ; les brahmanes n'ont jamais fait de politique et à l'heure
actuelle, ils sont souvent laissés de côté.
Quand ils prirent le pouvoir en Inde,
les Britanniques s'attachèrent à former une race hybride
d'Indiens, capables d'assumer leur travail à des échelons
intermédiaires et de devenir, un jour, des instruments adaptés
pour leur permettre de gouverner par procuration ou semi-procuration.
La méthode utilisée pour former ces « clones
britanniques » fut l'éducation. Citons les propres
paroles de Macaulay, le « pape » de l'enseignement
britannique en Inde : Il nous faut à présent orienter
nos efforts pour constituer une classe d'individus qui seront nos interprètes
auprès des millions que nous gouvernons ; une classe d'individus,
Indiens de sang et de couleur, mais Anglais d'affinités, d'opinions,
de moralité et d'intellect. Macaulay avait très peu
d'estime pour la culture et l'éducation hindoues : Toutes
les connaissances historiques rassemblées dans l'ensemble de
la littérature en langue sanscrite sont de moindre valeur comparées
à ce que l'on peut trouver dans le plus médiocre des abrégés
utilisé dans nos écoles primaires en Angleterre.
Aujourd'hui en Inde,
il semble que l'intelligentsia marxiste et musulmane soit en accord
total avec Charles Grant et Macaulay car le rêve de ce dernier
est devenu réalité puisque les plus grands adversaires
de « l'éducation indianisée et spiritualisée »,
voulue par Joshi, sont les descendants de ces « sahibs [6]
à la peau brune » : tous les politiciens « laïcs »,
les journalistes, les bureaucrates de haut niveau, en fait, toute la
crème occidentalisée de l'Inde et ceci est d'autant
plus paradoxal qu'ils sont pour la plupart hindous. Ce sont eux qui,
après l'indépendance, ont dépossédé
l'Inde de sa véritable identité et emprunté aveuglément
au système d'éducation britannique, sans prendre la peine
de l'adapter au caractère unique de la mentalité et de
la psychologie indiennes. Ce sont eux encore, qui refusent d'accepter
« l'indianisation, la nationalisation et la spiritualisation »
de ce système éducatif entièrement occidentalisé.
Et ce que l'Inde récolte d'une telle éducation, c'est
une jeunesse qui singe l'Occident.
Mais alors, qu'est-ce qui fait le génie
unique de l'Inde ? Prenons par exemple la proposition de Joshi de rendre
l'étude du sanscrit obligatoire à l'école. Excellente
idée ! Le sanscrit est la mère de toutes les langues et
pourrait devenir la langue unificatrice de l'Inde, mis à part
l'anglais, seulement connu d'une petite minorité. Le sanscrit
devrait encore avoir un avenir en tant que langue des milieux cultivés
et ce ne sera pas une bonne chose pour l'Inde le jour où l'on
cessera entièrement d'écrire ou de parler cette langue
ancienne prévenait voici 50 ans Sri Aurobindo, le plus grand
sage et visionnaire de l'Inde.
Langue morte, impossible à faire
revivre, dites-vous ? Mais c'est exactement ce que l'on prétendait
au sujet de l'hébreu. Pourtant, en 1948 quand le peuple juif
réintégra sa terre, il fit revivre sa langue « morte »
qui est maintenant parlée dans tout le pays. La même chose
devrait être faite pour le sanscrit. Que dès maintenant,
les érudits entament la tâche de le faire renaître
et de le moderniser serait le signe certain de l'aurore d'une Renaissance
de l'Inde. D'ici quelques années, on devrait l'enseigner en seconde
langue dans toutes les écoles du pays avec, en première
langue, la langue régionale et l'anglais en troisième
langue. Alors seulement, l'Inde retrouvera sa propre langue unificatrice.
En signe de protestation,
les ministres des différents états assistant à
la présentation du nouveau programme d'éducation ont quitté
la séance quand on entonna le Sarawati Vandanam [7]
; mais pourquoi s'élever contre Saraswati, la déesse de
la Connaissance qui a accordé tant de bienfaits à l'Inde
? En 1939, un disciple faisait remarquer à Sri Aurobindo : Il
y a des gens qui s'opposent à ce que le Vande Mataram [8]
soit l'hymne national. Autant demander aux hindous de renoncer
à leur culture, répondit Sri Aurobindo. Mais le disciple
insista : Leur argument est que le chant parle de divinités
hindoues comme Dourga et que c'est offensant pour les musulmans.
Mais ce n'est pas un chant religieux, expliqua Sri Aurobindo, c'est
un hymne national, et la Dourga dont il est question représente
l'Inde en tant que Mère. Pourquoi les musulmans ne pourraient-ils
pas accepter cela ? Dans une conception indienne de la nationalité,
il est naturel que la perspective hindoue soit présente. Si elle
devait ne pas y trouver de place, il ne resterait plus qu'à demander
aux hindous de renoncer à leur culture. Les hindous ne s'opposent
pas à « Allah-Ho-Akbar. »
Par conséquent, il est évident
que le système éducatif doit être totalement revu.
Ce genre d'éducation à l'occidentale qui est la norme
dans le pays a sa place, car l'Inde veut être à égalité
avec le reste du monde et sa jeunesse doit avoir les moyens d'aborder
l'Occident avec assurance : faire des affaires, s'exprimer, avoir des
relations avec une culture universelle. Néanmoins, la première
chose que l'on devrait enseigner aux enfants indiens est la grandeur
de leur propre culture ; on devrait leur apprendre à révérer
les Védas, à découvrir le génie du Mahabharata
et du Ramayana ; on devrait leur dire que dans ce pays tout a été
tenté, que sa civilisation ancienne était incomparable
au temps où l'Occident en était encore à ses premiers
balbutiements et qu'elle a atteint des sommets non encore surpassés.
Très tôt, on devrait leur enseigner que la grandeur de
l'Inde réside dans sa spiritualité et sa sagesse universelles.
La nouvelle éducation de l'Inde doit être spiritualisée,
elle doit enseigner à regarder toute chose à travers le
prisme intérieur et non le miroir artificiel occidental.
Dès son plus jeune âge, on
devrait inculquer à l'enfant le Dharma de l'Inde, son éternelle
quête de la vérité. Et à partir de cette
base solide, alors tout peut être enseigné, depuis les
mathématiques les plus modernes jusqu'aux technologies scientifiques
les plus avancées.
François Gautier
(Écrivain, journaliste et photographe
français, François Gautier, né à Paris en
1950, fut le correspondant en Inde et en Asie du Sud du Figaro pendant
plusieurs années. Il vit en Inde depuis plus de trente ans, ce
qui lui a permis d'aller au-delà des clichés et des préjugés
qui ont généralement trait à ce pays, clichés
auxquels il a longtemps souscrit lui-même comme la plupart des
correspondants étrangers en poste en Inde (et malheureusement
aussi la majorité des historiens et des indianistes).
François Gautier a été invité à présenter
Un Autre Regard
sur l'Inde à l'émission Bouillon de Culture
en juin 2000.)
Notes :
[1] Ministre de l'Éducation du gouvernement
actuel.
[2] Dharma : loi éternelle.
[3] Gourou Govind : dixième et dernier gourou
des Sikhs (adeptes d'un courant religieux d'inspiration à la
fois musulmane et hindoue).
[4] Krishna : huitième incarnation du dieu
Vishnou.
[5] Avatars : incarnations divines.
[6] Sahib : « maître ».
Titre donné en Inde aux étrangers de distinction.
[7] Saraswati Vandanam : hymne à la Connaissance,
personnifiée en Inde par la déesse Saraswati.
[8] Vande Mataram (ou Bande Mataram au Bengale)
fut dans toute l'Inde le cri de la lutte pour l'indépendance.
C'est avec ces deux mots de Vande Mataram (« Salut à
la Mère Inde ! ») que commençait
un hymne composé au XIXe siècle par l'écrivain
bengali Bankim Chandra Chatterji. Aujourd'hui
encore, dans toutes les récitations officielles de Vande Mataram,
les strophes qui mentionnent
la Mère sous la forme de Dourga et d'autres divinités
sont omises. (L'Inde et la Renaissance
de la Terre, Sri Aurobindo, p. 246).
