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LE PEUPLE DES FORÊTS
Ces communautés
ne construisaient pas de temples : le Divin rayonne, lunivers
est son sanctuaire. Il peut shabiller du nom de toutes les divinités
du panthéon hindou, Il est en tout, Il est toi et moi, nous sommes
Un en Lui et Elle : la vénération ou la prière
avait lieu chez soi, dans le temple du cur. Depuis quelques décennies,
dautres notions se sont glissées dans cette coulée
naturelle de la vie. Des concepts qui divisent cette Terre Mère
qui jusqualors appartenait à chacun pour son progrès
individuel et le bien-être de la communauté. LInde
fut colonisée par les Anglais, et la graine de division a été
semée sciemment partout, et en particulier dans ces communautés
fragiles. Il ny avait pas de mendiants sur ces terres, pas dindigent,
pas dhospice. Pas dorphelin. Chaque membre de la famille
était pris en charge quoi quil arrive. Une naissance était
accueillie non seulement par les parents, mais par les enfants du village
; si cétait une fille, toutes les petites filles venaient
chanter leur bienvenue à la maison du nouveau-né : « Ensemble
nous serons, nous irons chercher le bois, nous irons puiser de leau... »
Chez les Adis dArunachal Pradesh, dès quun enfant
est conçu, les parents cessent de chasser pendant quelques jours
pour que cette vie en formation puisse recevoir les bénédictions
de tout lunivers.
Un capital social
Danse traditionnelle
des femmes de la communauté Nyishi
Les garçons seront donc entraînés à résoudre les problèmes de la communauté, à organiser la défense du village : ils seront la force dynamique et protectrice. Les filles apprennent à coudre, à tricoter, à ramasser et préparer le bois, à cultiver les champs ainsi que lart de parler à des étrangers et de soccuper des invités. Sans oublier une très ancienne tradition orale des généalogies : filles et garçons sauront conter, de maison en maison, la généalogie de chaque lieu ! Ces institutions sont la texture de la vie tribale ; ce sont des êtres qui ne savent pas toujours lire ni écrire, mais qui sont éduqués. Cest ce quon appelle un « capital social » dans le monde moderne qui la oublié [2].
Garçons
de la tribu « Idu-Mishmi » de lArunachal Pradesh,
La forêt dantan était ponctuée de foyers où brûlait le feu sacré. Cétait le lieu où résonnaient les litanies védiques, cétait le cur de la connaissance. Pour la tradition indienne, le peuple de la forêt nest pas plus « primitif » que celui des villes. Aranya la forêt au contraire, est le lieu où les ascétiques pratiquaient leur ascèse, cest là où les yogis et Rishis avaient leur ashram ; cest le lieu où nentrent pas les armes. Il ny avait pas de voleurs dans ces villages : on ne se vole pas soi-même. Pas de cadenas aux portes. « Leur système judiciaire est un processus organique avec un conseil du village et un chef, parfois héréditaire, parfois élu, qui peut convoquer des réunions de conseil et annoncer les décisions. En cas de dispute, il y aura des discussions, qui peuvent durer... un jour, deux jours, trois jours ! jusquà lobtention dun consensus. Jusquà ce que chacun voie quil ny a pas dalternative à la décision en route. Ce qui semblera le plus sage, tout bien considéré, sera final. Et tout le propos de la justice est la réintégration harmonieuse des partis en dispute au sein du village [3]. » Si lInde pouvait prendre un peu de cette simple graine de ses forêts et salléger de ses 31 millions de procès en attente dans les diverses cours, parfois depuis quinze ou vingt ans... un immense soupir de soulagement sentendrait sur toute lInde !
Construction dune
maison traditionnelle
Chaque village formait une famille et le travail des champs était partagé, du semis aux récoltes. Lorsquil fallait construire ou rénover un logis, tout villageois physiquement apte participait et en quelques jours, la maison de bambou, de rotin et de feuilles était sur pied. La famille célébrait lévénement en offrant avec enthousiasme une fête à tous. Cette cérémonie d« entrée dans la maison » : Griha pravesham, est pratiquée sur toute lInde. Les détails peuvent varier, mais une puja est offerte : on allume un foyer dans la maison, ou simplement une flamme, avec la récitation de mantras védiques pour imprégner le lieu de vibrations bénéfiques, quelques bâtons dencens, noix de coco et beaucoup de fleurs, limage dune divinité qui peut être souvent Ganesh, ou Lakshmi la Mère de lharmonie et de la prospérité, ou tous ceux que lon révère. Pendant ce temps le lait sera bouilli pour la première fois sur le réchaud, puis tous les amis et la famille sont invités au premier repas dans la maison. Si le village est une famille, cest que chacun chérit en son cur le Sacré. Cest quil ny a pas « le travail de lautre », ou ma maison il ny a pas d« autre », en fait. Cest la vérité centrale de la culture indienne.
Ce Nord-Est unique était alors un Assam, riche dun plat pays et de montagnes recouvertes de forêt vierge, gorgées de cascades, dotées de pics enneigés et de vallées trop belles avant que les différences entre ethnies ne soient exploitées et lAssam amputé de toute sa partie montagneuse, divisée à son tour en six petits états : Arunachal Pradesh, Manipur, Meghalaya, Mizoram, Nagaland et Tripura, quavec lAssam on surnomme « les sept surs ». Luvre de division est à peaufiner sans cesse, dit la politique. De Kolkata, nous nous sommes envolés pour Guwahati, la capitale de lAssam. Nos hôtes nous ont accueillis à laéroport avec des roses, belles comme leurs sourires. Ils se sont donnés pour tâche de continuer luvre de Swami Vivekananda : servir le pays en éduquant les enfants et en gardant la flamme de la Religion éternelle vivante. Et nous les avons trouvés admirables de dévouement, heureux denseigner, déveiller, de protéger lidentité et la culture tribales. Cest donc le Vivékananda Kendra, une organisation culturelle consacrée à léducation, qui nous reçoit, pour une série de conférences que donnera Michel aux enseignants dhistoire en Arunachal Pradesh. Nivédita qui porte bien son nom : cest « celle qui est consacrée », avec la transparence et une douce simplicité qui coulent de source nous emmène chez Dipankar pour un petit déjeuner en famille : de beaux visages nous accueillent. On nous offre un bol de riz cru trempé, entouré de sucre de canne et arrosé de crème fraîche. Bien mélanger le tout et le déguster accompagné de petites pommes et bananes sans oublier les sucreries indiennes à base de lait cuit jusquà la fermeté : vous êtes parés pour une longue matinée de labeur aux champs. Mais nous nirons
pas au champs ! cest au musée de létat que
nous allons, où nous attend la galaxie des dieux : Natarâja-Shiva,
Brahmâ, Indra, Vishnu, Durga, sans oublier Ganapati, celui qui
enlève les obstacles. Le Râmayana est là aussi,
en personne, lépopée de la rectitude et du devoir
: mais lhéroïne Sîtâ porte un nom assamais
et son palais est de bambous ! Au long des siècles ou des millénaires,
les divinités hindoues et tribales se sont constamment échangées,
modifiées, ont pris dautres noms : dire que les communautés
tribales ont contribué à la civilisation indienne est
un euphémisme, car on ne distingue pas les eaux dune même
rivière. Une symbiose sest effectuée, au niveau
des croyances, des mythes, des artisanats, de la musique, de la danse,
et des divinités au point de pouvoir difficilement distinguer
ce qui vient doù.
Brahmâ (Guwahati State Museum)
Ce peuple du Nord-Est
est généralement plus cultivé que bien des individus
considérés éduqués du seul fait davoir
traversé une scolarité. Ils sexpriment en douceur,
on nentendra guère les paroles prononcées à
un tiers ; quand lun deux doit passer au milieu dun
groupe, il passera courbé en signe dhumilité. Si
lappellation « tribale » porte une ombre,
ce nest quen justification des actes que lenvahisseur
a infligés à ladite communauté. Une ombre de convenance.
Depuis six à sept siècles, les tribus du monde entier
ont été ravagées par le mercantilisme desdits « aventuriers »
ou « hommes de foi » des rives lointaines. Pour
justifier linjustifiable, on a qualifié les autochtones
de « sauvages », ou « exécrables »...
Spiritualité ou prédation ? Dans ce contexte, les organisations chrétiennes ont beau jeu, choyées par le gouvernement. Et contrairement à ce que nous pouvons penser en Europe, les vieilles Églises richissimes nont pas fini de meurtrir les sociétés dAsie et de séparer les êtres de leur propre sens du Sacré. Le pape Jean Paul II est venu en Inde en 1999, fort cordialement accueilli à la façon indienne douvrir les bras, y compris à celui qui promet déradiquer ce quon a de plus cher. Et de fait, le pape a appelé, devant ces millénaires de spiritualité profonde, à « une récolte de foi » en Inde et à « lévangélisation de lAsie en tant que priorité absolue de léglise catholique ». En quel déshonneur, une « récolte de foi » ? Prédation ou spiritualité ? La sombre hégémonie qui sest étalée pendant dix-sept siècles sur le monde ne sest pas arrêtée de bon gré, elle semble languir encore davoir perdu son pouvoir sur les âmes et sur les corps. Linquisition de Goa ne sest terminée quen 1812 sous la pression des Anglais. Elle a duré 252 longues années datrocités innommables. Entre autres ravages ponctuels dans le pays, du Kérala à Pondichéry. Avec un minimum dhumanité, quelques mots dexcuses du pontife en visite au Peuple de lInde nauraient pas été superflus. Sur ces terres lointaines du Nord-Est, hors de portée des regards du monde et négligées par le gouvernement indien pendant un demi-siècle, les deux-tiers de la population ont été convertis au christianisme, plus souvent au protestantisme, quoi que chacune de la multitude des sectes en jeu se prétende la meilleure. Appâtés par des promesses daide ou des pressions psychologiques, ou encore de force, ces villageois ont été « sauvés ». Peu importe le moyen, peu importe quils en meurent, il sagit daller grossir le chiffre des arrivants au paradis. Mahâtma Gandhi considérait lidée de convertir comme « le poison le plus mortel qui ait jamais sapé la source de vérité » « Si les missionnaires ne sont pas capables de rendre un service désintéressé, disait-il, si le prix de leur charité est la conversion, je préfère quils quittent lInde absolument. »
Le tourment La salle est pleine. Le public attend quon lui parle de ce qui loppresse, que quelque solution allège le tourment de sa vie quotidienne. À travers les plus superficiels truquages, comme on ferait chatoyer une étoffe au regard denfant, un cancer ronge. Swami Vivékananda disait que « un homme converti nétait pas seulement un Hindou de moins, mais un ennemi de plus ». Et en effet, le villageois converti au christianisme est dans linterdiction de participer aux rites ancestraux, aux cérémonies traditionnelles, aux travaux communautaires des hindous ou bouddhistes la famille encore hier. Il doit afficher son hostilité envers eux, son dédain pour tout ce qui lui était cher. Cest une blessure profonde pour lInde de Vasudhaiva kutumbakam, cette sublime réalité que porte la civilisation indienne depuis des millénaires : « le monde entier est une famille ». Tout à coup la famille est brisée. Deux surs que nous avons rencontrées à Guwahati résistaient la conversion dans une famille entièrement convertie. La plus jeune était protégée du fait quelle étudiait hors du village dans une institution hindoue. Par contre laînée voulait une éducation pour ses enfants quelle tenta de faire admettre à lécole locale de Don Bosco. « Quand les enfants de Dieu (Ishvar ka batcha = les chrétiens) ne peuvent pas tous y entrer, comment vos enfants pourraient-ils y accéder ? » lui demande dédaigneusement le principal. Lironie est que les missionnaires sapproprient ce mot sanscrit qui signifie le Suprême, Ishvar, et qualifient les hindous d« enfants de Satan » ! Fâcheuse habitude de reporter sur les autres ce que lon porte en soi-même. Dun état de santé précaire, cette jeune femme recevait des visites incessantes de missionnaires. « Si vous vous convertissez, vous guérirez... Si vous avez la foi en la vraie religion, on vous aidera... Vous adorez Satan, cest pourquoi vous êtes malade ! » Un jour elle a succombé, comme la proie fatiguée préfère en finir plus vite. Mais bien entendu, elle ne pouvait pas guérir si ses quatre enfants restaient des « enfants de Satan ». Et comme sa santé demeurait précaire, cest quelle nétait « pas assez sincère », sa foi nétait « pas assez profonde » : « Dieu te voit », lui disait-on. Nous navons pas trouvé cette pauvre femme très convaincue mais plutôt embarrassée, et profondément troublée. « Quel est donc le sens exact de AUM ? » demande-t-elle un jour à sa jeune sur. « Parce que le prêtre dit que cest lorigine de tous les maux du monde. » AUM ! cette syllabe sacrée qui comprend tout. Dans un petit village
presque entièrement converti dArunachal Pradesh, une grand-mère
résiste, avec sa fille et sa petite-fille. Le père nest
plus de ce monde. Chaque dimanche les villageois passent devant
la maison et appellent la grand-mère : « Mâ,
venez Mâ ! nous allons à léglise. » Dans une autre famille hindoue de loyauté impeccable, la mère souffrait dun cancer en phase terminale. Après léchec des traitements, elle avait été renvoyée chez elle. Cest alors quun défilé decclésiastiques a commencé. Dès que sa fille quittait la maison pour se rendre au travail, ils arrivaient. « Si vous vous convertissez, vous serez sauvée. » Ils venaient prier, posaient la photo de Jésus près de son lit, racontaient toutes sortes dhistoires miraculeuses et étalaient la littérature prosélytique. La mère a commencé un jour à dire à sa fille : « Regarde, cet homme insiste tellement, il raconte tant de choses, sans doute veut-il maider ? Est-ce que tu ne veux pas me voir vivante ? Pourquoi dis-tu non ? » La mère décida de se convertir. Il y a une délicatesse
dans ce peuple tant quil reste dans sa tradition qui fait quil
ny aura pas de pression pour empêcher quelquun daller
à son choix. Puis un jour... La jeune femme était effarée : « Nous qui parlons contre les conversions, allons-nous devoir appliquer à notre propre mère des rites chrétiens ?! Que penseront les villageois ? » Elle commença
à entreprendre sérieusement sa mère à son
tour et réussit à léclairer. Mais le plus
souvent sexacerbent les pressions dans la famille et chacun consent
par égard au malade. Puis comme le malade ne guérit toujours
pas... Les jeunes sont spécialement
visés car chacun formera à son tour une famille chrétienne.
En attendant nous les retrouvons déracinés et dépravés
au cur du village et de la famille blessée. Mais il arrive
aussi que ce soient les enfants qui résistent quand toute la
maisonnée a succombé aux pressions des missionnaires.
En Arunachal Pradesh une fille de quatorze ans éclate en sanglots
à lécole au cours dune séance de questions-réponses.
Elle livre son cur et le groupe de ses camarades et éducateurs
est aux bord des larmes. Elle ne veut pas se convertir : elle vénère
Shiva, cest sa représentation du Divin et elle veut rester
fidèle. Mais les ordres de lÉglise sont formels : tant
que vous avez quelquun dans la maison de non converti, vous devez
le convaincre, ou le combattre, ou sinon couper toute relation, le rejeter
aussi loin que possible. Lorsque cest votre enfant ? Ces peuples des montagnes,
une fois « persuadés », suivront les conseils
pervers. Ainsi, lorsque la petite Y. grimpe les marches pour rentrer
chez elle, elle entend ses parents qui sexclament : « Voilà
Satan ! Satan est de retour ! » Un jour, elle a réuni
son courage pour rétorquer à sa famille : « Au
lieu dessayer de chasser ce Satan qui est à lextérieur,
chassez plutôt celui qui est en vous ! » Un ancien élève
du Vivékananda Kendra refusait la conversion jusquau
moment où ses parents lont mis dehors. Après trois
jours derrance, sans abri ni nourriture, il se rend chez sa sur
à quelques kilomètres de là et limplore :
je ten prie, jai faim, ne me rejette pas... « Va
ten ! » sempresse la sur comme si elle
chassait un diable. Ladolescent a 16 ans. Il revient à
lécole et confie quil ne lui reste plus quà
se suicider. V., le responsable, lamène à la salle
à manger : « Dabord tu te nourris... »
Msieur, quest-ce que vous pensez des missionnaires ? demande
un autre étudiant. Les femmes de lInde portaient de fabuleuses étoffes depuis des millénaires. Des couleurs à ravir, draperies de coton ou de soies sublimes. Mais notre âge est au dépouillement, lheure défait les coutumes. Les jeunes voient donc les vêtements de lOccident comme un symbole de liberté, de libération de voyage. Les jeunes filles de lInde moderne troquent lensemble traditionnel pour le tee-shirt et jeans moulants, à laise et ravies. Ainsi donc va la propagande, au Nord-Est comme dans les tribus aux quatre coins de lInde, que le monde entier est chrétien : si vous vous convertissez au christianisme, les portes de lOccident vous seront ouvertes et ces vêtements, symbole de libertés seront les vôtres alcool et sexe en prime ! « Vous navez pas de culture, lhindouisme ne vous offre aucune identité », leur disent les missionnaires qui visent tout simplement la sécession. Une jeune femme décidée nous demande : « Si je vais en Europe, est-ce que ma religion fera une différence lorsque je chercherai du travail ? » Le triste tableau pourrait sétirer selon un modèle et une stratégie appliqués à tout ce quon appelle « tribu » en Inde, quoique plus violemment au Nord-Est. Et non seulement les tribus mais lInde entière est quadrillée, par village, par code postal, pour la « récolte de foi » : un porte-à-porte dont les outils principaux dexploitation sont la maladie et la pauvreté. Les missionnaires fournissent volontiers quelques médicaments aux recrues en voie de conversion : largent arrive à flots, récolté surtout en Occident auprès des braves gens à qui lon fait miroiter les « bonnes uvres » des hôpitaux ou des écoles, ou les orphelinats en Inde. Ou la prise en charge dun étudiant pour ses études : souvent même les gens envoient quelque petit cadeau à leur « filleul », mais force est de constater que dans quatre-vingt-dix neuf pour cent des cas, rien narrive. Vous pouvez même rendre visite à votre « filleul » : on vous présentera à celui-ci ou un autre, mais vous ne pourrez pas échanger dans la langue locale et repartirez en nayant compris que ce quon voulait vous faire comprendre. Largent innocemment envoyé sert à lappropriation de terres sur lesquelles sélèvent des hôpitaux, des écoles, de nouvelles églises (« une par semaine », selon le slogan des missionnaires) qui à leur tour vont chercher à imposer lévangélisation à travers leur « service », harceler ceux qui y résistent et générer des fonds, car rien de tout cela nest gratuit. Une fois convertie, la nouvelle recrue ne recevra guère plus daide que si elle avait résisté, mais la division est établie. Un jour un singe pêchait au bord dune rivière. Il attrapait des poissons à la main et les posait sur la rive. Que fais-tu donc ? demande un passant intrigué. « Je les sauve », répondit le singe ! En dépit des
injustices et des misères, ce peuple hindou se défend
avec un sourire. Lhumour aussi, sauve. En bordure de route, au milieu de nulle part, parfois un petit temple surgit. Cest que la construction de cette unique route na pas été sans péril : une succession daccidents survenait, avec des morts, des blessés. Ou encore le travail sarrêtait et semblait ne plus pouvoir reprendre. Lentrepreneur, lingénieur, étaient bien embarrassés. Quand soudain, un matin lun deux se réveillait empreint du souvenir dun « rêve ». Il arrivait sur le chantier et racontait sa vision : « Construis un temple » lui avait-on dit dédié à la Mère divine, parfois à Shiva « construis un temple et la Divinité viendra. » Le temple bâti, la construction de la route reprenait sans obstacle. LInde abonde en anecdotes de ce genre. Jayrampur est à 56 kilomètres de la frontière birmane. Dans ce petit village, au bout du monde, il y avait très peu de boutiques ; mais dans un minuscule périmètre se tenaient deux commerces de cadeaux. Voyons, quest-ce que cest que cette boutique ? et puis cette autre ? Ces bibelots hétéroclites, fleurs de papier, photos encadrées, boules décoratives, objets brillants, statuettes en tous genres... « Les gens ici aiment à se faire des cadeaux », nous expliqua en souriant le boutiquier. Tout est tranquille à Jayrampur, jusquau moment où lapparent villageois se révèle militant. Les militants sillonnent, spécialement entre la frontière birmane et les districts de Changlang et Tirap, qui sont leurs bases en Arunachal Pradesh. Le militant est un simple villageois à lorigine, le plus souvent enlevé de sa famille encore adolescent, arraché à son monde, puis convaincu au séparatisme chrétien : victime, puis lui-même propagateur de lévangélisation armée. Les adolescents enrôlés retournent au village parfois la nuit, mais quelle mère va dénoncer son fils ? Au moins une fois par mois, les « militants » sinstallent chez le chef de village un soir, et de là, lancent des ordres : nous voulons des vivres, des graines, des réserves, de largent. Et des garçons. Le chef de village passe linstruction aux villageois, et les militants repartent avec leur butin. Ils reçoivent des fonds, non seulement de leurs églises, mais extorqués des pauvres villageois et des fonctionnaires. Les taux sont fixés : chaque employé du gouvernement doit redonner dix pour cent de son salaire, chaque maison de villageois deux pour cent, et les politiciens dénormes sommes. Personne ny échappe, sauf le domaine de léducation, jusquà présent. Les militants viennent faire leurs courses à Changlang et les remontent jusquà la frontière de Birmanie sur le dos des enfants des villages. Ces derniers disparaissent pendant plusieurs jours pour acheminer les lourdes charges comme des ânes, sans nourriture, sans soins. Toutes les armes traditionnelles que les villageois gardaient chez eux leur ont été retirées par les militants. Lorsquun village est particulièrement pauvre et a peu de contact avec le monde extérieur, les missionnaires ne font pas de quartier pour les conversions à la « vraie religion ». Le village est ciblé. Au beau milieu de la nuit, les villageois sont réveillés, contraints à sortir de leurs maisons, rassemblés sur une place du village. Lordre est hurlé, mitraillette en main : « Demain matin, tout le monde ira à léglise se convertir. » Il arrive que pour des raisons politiques lordre soit publique, comme celui du NSCN en août 2004 (National Socialist Council of Nagaland, une organisation séparatiste chrétienne armée), dans le district de Tirap : tout le monde devait être « converti ou sattendre à la peine capitale ». Les femmes de Changlang sont sorties en procession pour protester contre la fusion du district de Changlang (en Arunachal Pradesh) à lÉtat du Nagaland. Quiconque a participé à cette manifestation est sommé de se présenter au chef du NSCN pour sexpliquer, sinon de « faire face aux conséquences ». Et le gouvernement indien dengager des pourparlers avec ce même NSCN en tant que représentant du peuple Naga. On imagine la terreur et le peu de conviction de ces pauvres villageois. Comme des automates, ils suivront les ordres : dabord aller le dimanche à léglise. Ils y vont, bible neuve en mains, ils sasseyent, ouvrent le livre sans aucune idée du contenu, retournent chez eux quand on leur dit de le faire ; ils vont à des rencontres lorsquils sont appelés mais secrètement continuent de chérir en leur cur leur image du Sacré. Un chef de la tribu Tika, nous attendait un soir, accompagné de sa fille. Il était dhumeur à parler. « Advienne que pourra, je ne veux pas mourir en lâche : personne ne me convertira. » Depuis des dizaines dannées ce harcèlement sur leur village se poursuit. Mais la communauté bouddhiste est unie, elle est forte. Il samuse à nous raconter quà deux reprises il avait reçu un paquet par la poste. « Tiens, quelquun menverrait un petit cadeau ? » Cétait une nouvelle édition de la Bible ! Quelques années auparavant, de la même manière était arrivé un Coran ! Car le Nord-Est est
également lobjet dune massive invasion musulmane
depuis le Bangladesh. Il en résulte une croissance de la population
musulmane de 67% au dernier recensement de 2004. Vingt millions de Bangladeshis
illégaux en Inde. Là aussi, il y a une méthode.
Un homme arrive seul. Il séduit une jeune fille locale dont la
famille a des terres, ce qui est généralement le cas,
et la fait se convertir à lislam. Il obtient une carte
de rationnement, puis délecteur indien, qui feront office
de pièces didentité personne ne pourra
plus prouver quil nest pas indien. Il construit sa maison,
quil peindra en vert, couleur de lislam, fait des enfants,
puis ramène sa ou ses premières femmes et les siens du
Bangladesh. Doù une explosion démographique impressionnante
dans ces régions. Lun deux, à Marguerita en
Assam, se vantait de ses cinquante enfants et de son but den concevoir
encore autant pour arriver au chiffre rond de cent !
Rêve de paix Au milieu de tout cela, notre ami a lair dun sage. Il rêve de paix. Lunion fait la force et aujourdhui sa communauté ressent le besoin de se rassembler devant une image qui aime, dans un lieu sacré qui accueille, « qui charge latmosphère damour serein, non seulement pour les hommes, mais pour toute créature vivante ». Khimun a déjà
reçu plusieurs visites des militants. « Tu arrêtes,
sinon... » Entre deux doigts on lui a montré une balle
: « Regarde bien, cest pour toi. » Ce jour-là, à Changlang, le public demande comment vaincre ce harcèlement journalier en chaque famille, comment renverser ce processus de désintégration des valeurs. Aux premiers rangs, on distingue rapidement quelques personnages cravatés en pantalon noir et chemise blanche, chaussures vernies ou presque, des lunettes noires qui laissent tout de même passer un mépris indubitable vers lestrade : ceux-ci ne sont pas venus en quête de nouvelles connaissances ! Ces personnages comiques sont les missionnaires ou nouveaux convertis, venus espionner les propos du rassemblement. Dès le début dune séance de « questions et réponses », lun deux sempare du micro pour déverser un flot confus et énervé de slogans insensés. Les réponses ne sont guère difficiles, après quoi beaucoup dautres vraies questions poignantes fusent de la salle intense. Ces peuples sont en voie de disparition. On élimine leur religion, leur culture, et donc le ciment qui les unit à lInde. Laboutissement ne peut être que le séparatisme, et en fin de compte le morcellement : les missionnaires publient depuis longtemps des cartes montrant le Nord-Est de lInde comme une nation séparée ! Ceux qui résistent ont besoin de se sentir soutenus pour les vraies raisons. Pour limportance de cette philosophie qui unit. Non seulement pour eux-mêmes, mais pour combien dentre nous, originaires dautres rives, qui nous tournons vers cette découverte centrale de lexistence, sans dogme, sans intermédiaire, simplement au cur de nous-mêmes. Nicole Elfi
Une vue du Brahmaputra, à Guwahati
(« Je remercie
les amis de lInstitut de Culture du Vivékananda Kendra,
et des Vivékananda Kendra Vidyalayas pour leur accueil chaleureux;
et en particulier Sujatha Nayak et Apijo Pulu pour certaines des photographies.
» N.E.) (Nicole Elfi a pris la route de l'Inde il y a plus de trente ans et y séjourne depuis, dans le Tamil Nadu. Elle est venue à l'Inde attirée par l'expérience de Mère et de Sri Aurobindo et a travaillé à la publication d'oeuvres les concernant ainsi qu'à des recherches sur la culture indienne.)
Notes : [1] La version
française, enrichie, de cet ouvrage est disponible en français
sous le titre L'Inde et
l'invasion de nulle part publié aux Éditions Les
Belles lettres.
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