LE PEUPLE DES FORÊTS


Nicole Elfi

 

Michel Danino, de par ses activités et recherches concernant la culture indienne, et en particulier son livre sur l'Invasion aryenne (The Invasion That Never Was [1]) avait été invité au Nord-Est de l'Inde par l'organisation culturelle du Vivékananda Kendra, pour participer à un atelier avec des enseignants d'histoire, et je l'y avais accompagné. Cette organisation consacrée à la culture et l'éducation a développé plus de quarante écoles modèles en Inde, de Kanyakumari au Nord-Est, en passant par le Maharashtra et les îles Andaman.


     L’astre solaire fut, de tous temps, le symbole le plus vénéré. Il est Swar, le soleil intérieur, dans la tradition indienne. Il est le symbole de la vérité supramentale selon la vision de Sri Aurobindo. Ses rayons se distillent dans les consciences en gouttes de lumière et en révélation. Sur ces terres « où le soleil se lève », à la pointe Nord-Est de l’Inde, les peuples des tribus souvent vénèrent le soleil, comme ils vénèrent la Mère divine et son amour pour tout ce qui vit sur la Terre. Y a-t-il plus belle image du Divin ?

     Ces communautés ne construisaient pas de temples : le Divin rayonne, l’univers est son sanctuaire. Il peut s’habiller du nom de toutes les divinités du panthéon hindou, Il est en tout, Il est toi et moi, nous sommes Un en Lui et Elle : la vénération ou la prière avait lieu chez soi, dans le temple du cœur. Depuis quelques décennies, d’autres notions se sont glissées dans cette coulée naturelle de la vie. Des concepts qui divisent cette Terre Mère qui jusqu’alors appartenait à chacun pour son progrès individuel et le bien-être de la communauté. L’Inde fut colonisée par les Anglais, et la graine de division a été semée sciemment partout, et en particulier dans ces communautés fragiles. Il n’y avait pas de mendiants sur ces terres, pas d’indigent, pas d’hospice. Pas d’orphelin. Chaque membre de la famille était pris en charge quoi qu’il arrive. Une naissance était accueillie non seulement par les parents, mais par les enfants du village ; si c’était une fille, toutes les petites filles venaient chanter leur bienvenue à la maison du nouveau-né : « Ensemble nous serons, nous irons chercher le bois, nous irons puiser de l’eau... » Chez les Adis d’Arunachal Pradesh, dès qu’un enfant est conçu, les parents cessent de chasser pendant quelques jours pour que cette vie en formation puisse recevoir les bénédictions de tout l’univers.


Un capital social

     Aujourd’hui peu à peu, les bonnes écoles comme celles du Vivékananda Kendra (ou les moins désintéressées comme celles des missionnaires chrétiens) remplacent la tradition. Mais dans la plupart des communautés « tribales » de l’Inde, l’éducation était obligatoire passé dix ans d’âge et chaque village avait son centre traditionnel d’études et d’apprentissage. Après la journée aux champs ou au travail ménager l’enfant file rejoindre son groupe : léger, sans ces cartables casse-dos que les écoliers portent de par l’Inde « moderne ». Généralement, quelque ancien du village réside dans ces centres et enseigne aux jeunes gens les légendes, les épopées, les chants et danses traditionnels, rituels et coutumes. Cet entraînement est commun aux garçons et aux filles bien que donné dans des centres séparés. S’ajoute à cela pour les garçons l’apprentissage de la tradition du Panchayat, l’organisation des villageois qui traite de toutes les questions concernant la vie du village — une trame qui existait autrefois sur toute l’Inde, mais qui a quasiment disparu, sauf pour le nom : aujourd’hui l’administration des municipalités est notoire pour sa corruption.


Danse traditionnelle des femmes de la communauté Nyishi en Arunachal Pradesh

Danse traditionnelle des femmes de la communauté Nyishi
en Arunachal Pradesh.

 

     Les garçons seront donc entraînés à résoudre les problèmes de la communauté, à organiser la défense du village : ils seront la force dynamique et protectrice. Les filles apprennent à coudre, à tricoter, à ramasser et préparer le bois, à cultiver les champs — ainsi que l’art de parler à des étrangers et de s’occuper des invités. Sans oublier une très ancienne tradition orale des généalogies : filles et garçons sauront conter, de maison en maison, la généalogie de chaque lieu !

     Ces institutions sont la texture de la vie tribale ; ce sont des êtres qui ne savent pas toujours lire ni écrire, mais qui sont éduqués. C’est ce qu’on appelle un « capital social » dans le monde moderne qui l’a oublié [2].


Garçons de la tribu « Idu-Mishmi » de l’Arunachal Pradesh, en habit traditionnel

Garçons de la tribu « Idu-Mishmi » de l’Arunachal Pradesh,
en habit traditionnel

 

     La forêt d’antan était ponctuée de foyers où brûlait le feu sacré. C’était le lieu où résonnaient les litanies védiques, c’était le cœur de la connaissance. Pour la tradition indienne, le peuple de la forêt n’est pas plus « primitif » que celui des villes. Aranya — la forêt — au contraire, est le lieu où les ascétiques pratiquaient leur ascèse, c’est là où les yogis et Rishis avaient leur ashram ; c’est le lieu où n’entrent pas les armes.

     Il n’y avait pas de voleurs dans ces villages : on ne se vole pas soi-même. Pas de cadenas aux portes. « Leur système judiciaire est un processus organique avec un conseil du village et un chef, parfois héréditaire, parfois élu, qui peut convoquer des réunions de conseil et annoncer les décisions. En cas de dispute, il y aura des discussions, qui peuvent durer... un jour, deux jours, trois jours ! jusqu’à l’obtention d’un consensus. Jusqu’à ce que chacun voie qu’il n’y a pas d’alternative à la décision en route. Ce qui semblera le plus sage, tout bien considéré, sera final. Et tout le propos de la justice est la réintégration harmonieuse des partis en dispute au sein du village [3]. » Si l’Inde pouvait prendre un peu de cette simple graine de ses forêts et s’alléger de ses 31 millions de procès en attente dans les diverses cours, parfois depuis quinze ou vingt ans... un immense soupir de soulagement s’entendrait sur toute l’Inde !


Construction d’une maison traditionnelle dans la communauté des Adi d’Arunachal Pradesh

Construction d’une maison traditionnelle
dans la communauté des Adi d’Arunachal Pradesh

 

     Chaque village formait une famille et le travail des champs était partagé, du semis aux récoltes. Lorsqu’il fallait construire ou rénover un logis, tout villageois physiquement apte participait et en quelques jours, la maison de bambou, de rotin et de feuilles était sur pied. La famille célébrait l’événement en offrant avec enthousiasme une fête à tous. Cette cérémonie d’« entrée dans la maison » : Griha pravesham, est pratiquée sur toute l’Inde. Les détails peuvent varier, mais une puja est offerte : on allume un foyer dans la maison, ou simplement une flamme, avec la récitation de mantras védiques pour imprégner le lieu de vibrations bénéfiques, quelques bâtons d’encens, noix de coco et beaucoup de fleurs, l’image d’une divinité qui peut être souvent Ganesh, ou Lakshmi la Mère de l’harmonie et de la prospérité, ou tous ceux que l’on révère. Pendant ce temps le lait sera bouilli pour la première fois sur le réchaud, puis tous les amis et la famille sont invités au premier repas dans la maison.

     Si le village est une famille, c’est que chacun chérit en son cœur le Sacré. C’est qu’il n’y a pas « le travail de l’autre », ou ma maison — il n’y a pas d’« autre », en fait. C’est la vérité centrale de la culture indienne.


Un pays si beau

     Après vingt-huit ans passés au Tamil Nadu, c’était presque un pèlerinage d’aller poser les pieds aux confins Nord-Est du pays, sur cette langue de terre qu’on appelle Assam. On connaît l’Assam pour ses champs de thé, ses paysages vastes traversés par le Brahmaputra majestueux qui descend de ses éternités tibétaines. La « Partition » a tronqué l’Inde de ce qui s’est appelé le Pakistan de l’Est (devenu le Bangladesh) et dans l’opération, toute cette partie nord-est de l’Inde s’est retrouvée comme une feuille fragile liée à la mère Inde par une tige. Seulement 2% de ses frontières sont restées conjointes à l’Inde, et 98% avec le Bhutan, la Chine, le Bangladesh et Myanmar...

     Ce Nord-Est unique était alors un Assam, riche d’un plat pays et de montagnes recouvertes de forêt vierge, gorgées de cascades, dotées de pics enneigés et de vallées trop belles… avant que les différences entre ethnies ne soient exploitées et l’Assam amputé de toute sa partie montagneuse, divisée à son tour en six petits états : Arunachal Pradesh, Manipur, Meghalaya, Mizoram, Nagaland et Tripura, qu’avec l’Assam on surnomme « les sept sœurs ». L’œuvre de division est à peaufiner sans cesse, dit la politique.

     De Kolkata, nous nous sommes envolés pour Guwahati, la capitale de l’Assam. Nos hôtes nous ont accueillis à l’aéroport avec des roses, belles comme leurs sourires. Ils se sont donnés pour tâche de continuer l’œuvre de Swami Vivekananda : servir le pays en éduquant les enfants et en gardant la flamme de la Religion éternelle vivante. Et nous les avons trouvés admirables de dévouement, heureux d’enseigner, d’éveiller, de protéger l’identité et la culture tribales.

     C’est donc le Vivékananda Kendra, une organisation culturelle consacrée à l’éducation, qui nous reçoit, pour une série de conférences que donnera Michel aux enseignants d’histoire en Arunachal Pradesh.

     Nivédita — qui porte bien son nom : c’est « celle qui est consacrée », avec la transparence et une douce simplicité qui coulent de source — nous emmène chez Dipankar pour un petit déjeuner en famille : de beaux visages nous accueillent. On nous offre un bol de riz cru trempé, entouré de sucre de canne et arrosé de crème fraîche. Bien mélanger le tout et le déguster accompagné de petites pommes et bananes — sans oublier les sucreries indiennes à base de lait cuit jusqu’à la fermeté : vous êtes parés pour une longue matinée de labeur aux champs.

     Mais nous n’irons pas au champs ! c’est au musée de l’état que nous allons, où nous attend la galaxie des dieux : Natarâja-Shiva, Brahmâ, Indra, Vishnu, Durga, sans oublier Ganapati, celui qui enlève les obstacles. Le Râmayana est là aussi, en personne, l’épopée de la rectitude et du devoir : mais l’héroïne Sîtâ porte un nom assamais et son palais est de bambous ! Au long des siècles ou des millénaires, les divinités hindoues et tribales se sont constamment échangées, modifiées, ont pris d’autres noms : dire que les communautés tribales ont contribué à la civilisation indienne est un euphémisme, car on ne distingue pas les eaux d’une même rivière. Une symbiose s’est effectuée, au niveau des croyances, des mythes, des artisanats, de la musique, de la danse, et des divinités au point de pouvoir difficilement distinguer ce qui vient d’où.


Brahmâ (Guwahati State Museum)

Brahmâ (Guwahati State Museum)

 

     Ce peuple du Nord-Est est généralement plus cultivé que bien des individus considérés éduqués du seul fait d’avoir traversé une scolarité. Ils s’expriment en douceur, on n’entendra guère les paroles prononcées à un tiers ; quand l’un d’eux doit passer au milieu d’un groupe, il passera courbé en signe d’humilité. Si l’appellation « tribale » porte une ombre, ce n’est qu’en justification des actes que l’envahisseur a infligés à ladite communauté. Une ombre de convenance. Depuis six à sept siècles, les tribus du monde entier ont été ravagées par le mercantilisme desdits « aventuriers » ou « hommes de foi » des rives lointaines. Pour justifier l’injustifiable, on a qualifié les autochtones de « sauvages », ou « exécrables »...
     Les Amérindiens étaient pacifiques et doux, sans méchanceté ni convoitise, ils riaient comme des enfants — avant de découvrir « ces longs battons d’où sortait le feu », qui les terrifiaient. Ils vénéraient la nature comme leur mère nourricière et adoraient la terre et l’air et leur pays si beau… Ils avaient des connaissances qui dépassaient de loin celles du pays d’origine des conquistadores ou autres « civilisateurs » avides. Ils avaient hélas, « de l’or qui pendait aux oreilles », et leurs terres étaient trop belles, leur air trop doux…
     
     En Inde de même, les voyageurs ont témoigné de la gentillesse des Indiens, de leur affabilité, de leur honnêteté. Les érudits chinois et grecs entreprenaient de longs voyages afin de puiser à la source indienne aimablement partagée.


Spiritualité ou prédation ?

     Il est difficile d’imaginer dans nos pays que le succès d’un étudiant ne découle pas de ses aptitudes et de son intelligence. Pourtant ici un règne de l’absurde a le monopole des affaires académiques. Non seulement les valeurs traditionnelles et tout ce qui est propre au génie indien sont tenus à l’écart, mais la notion de mérite et celle d’une aide égale aux étudiants pauvres quelque soit leur caste, n’ont presque aucune place.

     Dans ce contexte, les organisations chrétiennes ont beau jeu, choyées par le gouvernement. Et contrairement à ce que nous pouvons penser en Europe, les vieilles Églises richissimes n’ont pas fini de meurtrir les sociétés d’Asie et de séparer les êtres de leur propre sens du Sacré.

     Le pape Jean Paul II est venu en Inde en 1999, fort cordialement accueilli à la façon indienne d’ouvrir les bras, y compris à celui qui promet d’éradiquer ce qu’on a de plus cher. Et de fait, le pape a appelé, devant ces millénaires de spiritualité profonde, à « une récolte de foi » en Inde et à « l’évangélisation de l’Asie en tant que priorité absolue de l’église catholique ». En quel déshonneur, une « récolte de foi » ? Prédation ou spiritualité ? La sombre hégémonie qui s’est étalée pendant dix-sept siècles sur le monde ne s’est pas arrêtée de bon gré, elle semble languir encore d’avoir perdu son pouvoir sur les âmes et sur les corps. L’inquisition de Goa ne s’est terminée qu’en 1812 sous la pression des Anglais. Elle a duré 252 longues années d’atrocités innommables. Entre autres ravages ponctuels dans le pays, du Kérala à Pondichéry. Avec un minimum d’humanité, quelques mots d’excuses du pontife en visite au Peuple de l’Inde n’auraient pas été superflus.

     Sur ces terres lointaines du Nord-Est, hors de portée des regards du monde et négligées par le gouvernement indien pendant un demi-siècle, les deux-tiers de la population ont été convertis au christianisme, plus souvent au protestantisme, quoi que chacune de la multitude des sectes en jeu se prétende la meilleure. Appâtés par des promesses d’aide ou des pressions psychologiques, ou encore de force, ces villageois ont été « sauvés ». Peu importe le moyen, peu importe qu’ils en meurent, il s’agit d’aller grossir le chiffre des arrivants au paradis.

     Mahâtma Gandhi considérait l’idée de convertir comme « le poison le plus mortel qui ait jamais sapé la source de vérité »… « Si les missionnaires ne sont pas capables de rendre un service désintéressé, disait-il, si le prix de leur charité est la conversion, je préfère qu’ils quittent l’Inde absolument. »

 

Le tourment

     Nous nous hâtons pour une conférence publique à Kharsang, en Assam. Les étudiants et le public ont attendu. La nuit est là, bien sûr, il est presque 19 heures et dès 16 heures il fait nuit à cette pointe orientale de l’Inde. Dès l’entrée, une explosion irrésistible de flonflons nous surprend : la fanfare des étudiants nous attendait ! Nous suivons, ravis, ces enfants qui avancent au pas cadencé des tambours, encadrés par d’autres qui bordent le chemin de l’accueil.

     La salle est pleine. Le public attend qu’on lui parle de ce qui l’oppresse, que quelque solution allège le tourment de sa vie quotidienne. À travers les plus superficiels truquages, comme on ferait chatoyer une étoffe au regard d’enfant, un cancer ronge.

     Swami Vivékananda disait que « un homme converti n’était pas seulement un Hindou de moins, mais un ennemi de plus ». Et en effet, le villageois converti au christianisme est dans l’interdiction de participer aux rites ancestraux, aux cérémonies traditionnelles, aux travaux communautaires des hindous ou bouddhistes — la famille encore hier. Il doit afficher son hostilité envers eux, son dédain pour tout ce qui lui était cher. C’est une blessure profonde pour l’Inde de Vasudhaiva kutumbakam, cette sublime réalité que porte la civilisation indienne depuis des millénaires : « le monde entier est une famille ». Tout à coup la famille est brisée.

     Deux sœurs que nous avons rencontrées à Guwahati résistaient la conversion dans une famille entièrement convertie. La plus jeune était protégée du fait qu’elle étudiait hors du village dans une institution hindoue. Par contre l’aînée voulait une éducation pour ses enfants qu’elle tenta de faire admettre à l’école locale de Don Bosco. « Quand les enfants de Dieu (Ishvar ka batcha = les chrétiens) ne peuvent pas tous y entrer, comment vos enfants pourraient-ils y accéder ? » lui demande dédaigneusement le principal. L’ironie est que les missionnaires s’approprient ce mot sanscrit qui signifie le Suprême, Ishvar, et qualifient les hindous d’« enfants de Satan » ! Fâcheuse habitude de reporter sur les autres ce que l’on porte en soi-même.

     D’un état de santé précaire, cette jeune femme recevait des visites incessantes de missionnaires. « Si vous vous convertissez, vous guérirez... Si vous avez la foi en la vraie religion, on vous aidera... Vous adorez Satan, c’est pourquoi vous êtes malade ! » Un jour elle a succombé, comme la proie fatiguée préfère en finir plus vite. Mais bien entendu, elle ne pouvait pas guérir si ses quatre enfants restaient des « enfants de Satan ». Et comme sa santé demeurait précaire, c’est qu’elle n’était « pas assez sincère », sa foi n’était « pas assez profonde » : « Dieu te voit », lui disait-on. Nous n’avons pas trouvé cette pauvre femme très convaincue mais plutôt embarrassée, et profondément troublée.

     « Quel est donc le sens exact de AUM ? » demande-t-elle un jour à sa jeune sœur. « Parce que le prêtre dit que c’est l’origine de tous les maux du monde. » — AUM ! cette syllabe sacrée qui comprend tout.

     Dans un petit village presque entièrement converti d’Arunachal Pradesh, une grand-mère résiste, avec sa fille et sa petite-fille. Le père n’est plus de ce monde. Chaque dimanche les villageois passent devant la maison et appellent la grand-mère : « Mâ, venez Mâ ! nous allons à l’église. »

     — Non, merci, répond chaque fois la grand-mère, je suis bien ici.

     — Venez donc ! insistent les villageois, ne restez pas avec ces deux diables. Vous savez Grand-Mâ, quand vous mourrez, nous ne viendrons pas lever votre corps. Votre fille et petite-fille ne pourront pas vous soulever : vous resterez là comme ça...

     
D’autres ne résistent pas à cette crainte de partir sans recevoir les derniers rites, mais Grand-Mâ ne s’en soucie pas : « Qu’il arrive ce qu’il veut à ce corps, je serai ailleurs ! »

     Dans une autre famille hindoue de loyauté impeccable, la mère souffrait d’un cancer en phase terminale. Après l’échec des traitements, elle avait été renvoyée chez elle. C’est alors qu’un défilé d’ecclésiastiques a commencé. Dès que sa fille quittait la maison pour se rendre au travail, ils arrivaient. « Si vous vous convertissez, vous serez sauvée. » Ils venaient prier, posaient la photo de Jésus près de son lit, racontaient toutes sortes d’histoires miraculeuses et étalaient la littérature prosélytique.

     La mère a commencé un jour à dire à sa fille : « Regarde, cet homme insiste tellement, il raconte tant de choses, sans doute veut-il m’aider ? Est-ce que tu ne veux pas me voir vivante ? Pourquoi dis-tu non ? » La mère décida de se convertir.

     Il y a une délicatesse dans ce peuple tant qu’il reste dans sa tradition qui fait qu’il n’y aura pas de pression pour empêcher quelqu’un d’aller à son choix. Puis un jour...

     — Ma fille, vois-tu, que je guérisse ou non, maintenant je me sens si tranquille... Et le Père m’a dit : « Après votre mort, les rites devront être des rites chrétiens. » Eh bien c’est ce que je vous demande de faire, mes enfants, bien que vous ne soyez pas chrétiens : vous devrez observer les rites chrétiens.

     La jeune femme était effarée : « Nous qui parlons contre les conversions, allons-nous devoir appliquer à notre propre mère des rites chrétiens ?! Que penseront les villageois ? »

     Elle commença à entreprendre sérieusement sa mère à son tour et réussit à l’éclairer. Mais le plus souvent s’exacerbent les pressions dans la famille et chacun consent par égard au malade. Puis comme le malade ne guérit toujours pas...

     « Il te met à l’épreuve, Il veut mettre à l’épreuve ta vraie foi, peut-être pendant plusieurs années, après tu seras remis. Si tu veux lui montrer ton amour, eh bien travaille pour Lui. » Et tout le « travail » consiste à convertir son village... Le malade ne guérit jamais, bien entendu.

     
« Mais entre-temps, la personne et sa famille auront abandonné leur tradition, leur propre sens du Sacré, leurs dieux et déesses auront été disgraciés ; ils se seront affichés dans leur milieu et seront trop engagés dans cette voie pour revenir en arrière », explique Nivédita qui vit au cœur du problème. « Même s’ils réalisent plus tard, ce sera trop tard dans la plupart des cas. C’est particulièrement douloureux de voir le conflit en ces gens si simples. Que faire ? » interroge-t-elle.

     Les jeunes sont spécialement visés car chacun formera à son tour une famille chrétienne. En attendant nous les retrouvons déracinés et dépravés au cœur du village et de la famille blessée. Mais il arrive aussi que ce soient les enfants qui résistent quand toute la maisonnée a succombé aux pressions des missionnaires. En Arunachal Pradesh une fille de quatorze ans éclate en sanglots à l’école au cours d’une séance de questions-réponses. Elle livre son cœur et le groupe de ses camarades et éducateurs est aux bord des larmes. Elle ne veut pas se convertir : elle vénère Shiva, c’est sa représentation du Divin et elle veut rester fidèle. Mais les ordres de l’Église sont formels : tant que vous avez quelqu’un dans la maison de non converti, vous devez le convaincre, ou le combattre, ou sinon couper toute relation, le rejeter aussi loin que possible.

Lorsque c’est votre enfant ?

     Ces peuples des montagnes, une fois « persuadés », suivront les conseils pervers. Ainsi, lorsque la petite Y. grimpe les marches pour rentrer chez elle, elle entend ses parents qui s’exclament : « Voilà Satan ! Satan est de retour ! » Un jour, elle a réuni son courage pour rétorquer à sa famille : « Au lieu d’essayer de chasser ce Satan qui est à l’extérieur, chassez plutôt celui qui est en vous ! »

     Étant trop jeune pour changer de domicile, elle a choisi le silence pour garder sa foi et elle continue patiemment, jour après jour sans plus rien dire.

     Un ancien élève du Vivékananda Kendra refusait la conversion jusqu’au moment où ses parents l’ont mis dehors. Après trois jours d’errance, sans abri ni nourriture, il se rend chez sa sœur à quelques kilomètres de là et l’implore : je t’en prie, j’ai faim, ne me rejette pas... « Va t’en ! » s’empresse la sœur comme si elle chassait un diable. L’adolescent a 16 ans. Il revient à l’école et confie qu’il ne lui reste plus qu’à se suicider. V., le responsable, l’amène à la salle à manger : « D’abord tu te nourris... »

     — M’sieur, qu’est-ce que vous pensez des missionnaires ? demande un autre étudiant.

     — Et toi, qu’en penses-tu ? retourne habilement le professeur.

     
— Moi, je pense qu’ils nous affaiblissent.

     
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

     
— Parce qu’avant, nous étions tous unis. Nous faisions ensemble les travaux des champs, si quelqu’un était malade il était entouré de soins, s’il n’avait pas d’argent pour aller chez le docteur, le village donnait, un enfant du village était un enfant de tout le village. Maintenant ils nous ont divisé en deux camps.

     Les femmes de l’Inde portaient de fabuleuses étoffes depuis des millénaires. Des couleurs à ravir, draperies de coton ou de soies sublimes. Mais notre âge est au dépouillement, l’heure défait les coutumes. Les jeunes voient donc les vêtements de l’Occident comme un symbole de liberté, de libération — de voyage. Les jeunes filles de l’Inde moderne troquent l’ensemble traditionnel pour le tee-shirt et jeans moulants, à l’aise et ravies.

     Ainsi donc va la propagande, au Nord-Est comme dans les tribus aux quatre coins de l’Inde, que le monde entier est chrétien : si vous vous convertissez au christianisme, les portes de l’Occident vous seront ouvertes et ces vêtements, symbole de libertés seront les vôtres — alcool et sexe en prime ! « Vous n’avez pas de culture, l’hindouisme ne vous offre aucune identité », leur disent les missionnaires qui visent tout simplement la sécession. Une jeune femme décidée nous demande : « Si je vais en Europe, est-ce que ma religion fera une différence lorsque je chercherai du travail ? »

     Le triste tableau pourrait s’étirer selon un modèle et une stratégie appliqués à tout ce qu’on appelle « tribu » en Inde, quoique plus violemment au Nord-Est. Et non seulement les tribus mais l’Inde entière est quadrillée, par village, par code postal, pour la « récolte de foi » : un porte-à-porte dont les outils principaux d’exploitation sont la maladie et la pauvreté.

     Les missionnaires fournissent volontiers quelques médicaments aux recrues en voie de conversion : l’argent arrive à flots, récolté surtout en Occident auprès des braves gens à qui l’on fait miroiter les « bonnes œuvres » des hôpitaux ou des écoles, ou les orphelinats en Inde. Ou la prise en charge d’un étudiant pour ses études : souvent même les gens envoient quelque petit cadeau à leur « filleul », mais force est de constater que dans quatre-vingt-dix neuf pour cent des cas, rien n’arrive. Vous pouvez même rendre visite à votre « filleul » : on vous présentera à celui-ci ou un autre, mais vous ne pourrez pas échanger dans la langue locale et repartirez en n’ayant compris que ce qu’on voulait vous faire comprendre.

     L’argent innocemment envoyé sert à l’appropriation de terres sur lesquelles s’élèvent des hôpitaux, des écoles, de nouvelles églises (« une par semaine », selon le slogan des missionnaires) qui à leur tour vont chercher à imposer l’évangélisation à travers leur « service », harceler ceux qui y résistent — et générer des fonds, car rien de tout cela n’est gratuit. Une fois convertie, la nouvelle recrue ne recevra guère plus d’aide que si elle avait résisté, mais la division est établie.

     Un jour un singe pêchait au bord d’une rivière. Il attrapait des poissons à la main et les posait sur la rive. Que fais-tu donc ? demande un passant intrigué. « Je les sauve », répondit le singe !

     En dépit des injustices et des misères, ce peuple hindou se défend avec un sourire. L’humour aussi, sauve.


Simple villageois

     Bienveillants, nos amis avaient arrangé le programme de sorte que nous n’ayons jamais plus de deux heures de voyage d’une traite. Le conducteur de la jeep, Vishvas, fait notre admiration : les routes d’Assam sont complètement défoncées. Spécialement à l’approche d’un état voisin... On voyage tantôt dans la boue, là où les crevasses ou trous béants font mine de chemin, tantôt dans la poussière à ne plus rien voir, et l’exercice pourrait ressembler à ces attractions foraines pour enfants en quête de sensations brutales. Par contre l’Arunachal Pradesh vous accueille en douceur.

     En bordure de route, au milieu de nulle part, parfois un petit temple surgit. C’est que la construction de cette unique route n’a pas été sans péril : une succession d’accidents survenait, avec des morts, des blessés. Ou encore le travail s’arrêtait et semblait ne plus pouvoir reprendre. L’entrepreneur, l’ingénieur, étaient bien embarrassés. Quand soudain, un matin l’un d’eux se réveillait empreint du souvenir d’un « rêve ». Il arrivait sur le chantier et racontait sa vision : « Construis un temple » lui avait-on dit — dédié à la Mère divine, parfois à Shiva — « construis un temple et la Divinité viendra. » Le temple bâti, la construction de la route reprenait sans obstacle. L’Inde abonde en anecdotes de ce genre.

     Jayrampur est à 56 kilomètres de la frontière birmane. Dans ce petit village, au bout du monde, il y avait très peu de boutiques ; mais dans un minuscule périmètre se tenaient deux commerces de cadeaux. Voyons, qu’est-ce que c’est que cette boutique ? et puis cette autre ? Ces bibelots hétéroclites, fleurs de papier, photos encadrées, boules décoratives, objets brillants, statuettes en tous genres... « Les gens ici aiment à se faire des cadeaux », nous expliqua en souriant le boutiquier.

     Tout est tranquille à Jayrampur, jusqu’au moment où l’apparent villageois se révèle militant. Les militants sillonnent, spécialement entre la frontière birmane et les districts de Changlang et Tirap, qui sont leurs bases en Arunachal Pradesh. Le militant est un simple villageois à l’origine, le plus souvent enlevé de sa famille encore adolescent, arraché à son monde, puis convaincu au séparatisme chrétien : victime, puis lui-même propagateur de l’évangélisation armée.

     Les adolescents enrôlés retournent au village parfois la nuit, mais quelle mère va dénoncer son fils ?

     Au moins une fois par mois, les « militants » s’installent chez le chef de village un soir, et de là, lancent des ordres : nous voulons des vivres, des graines, des réserves, de l’argent. Et des garçons. Le chef de village passe l’instruction aux villageois, et les militants repartent avec leur butin. Ils reçoivent des fonds, non seulement de leurs églises, mais extorqués des pauvres villageois et des fonctionnaires. Les taux sont fixés : chaque employé du gouvernement doit redonner dix pour cent de son salaire, chaque maison de villageois deux pour cent, et les politiciens d’énormes sommes. Personne n’y échappe, sauf le domaine de l’éducation, jusqu’à présent. Les militants viennent faire leurs courses à Changlang et les remontent jusqu’à la frontière de Birmanie sur le dos des enfants des villages. Ces derniers disparaissent pendant plusieurs jours pour acheminer les lourdes charges comme des ânes, sans nourriture, sans soins.

     Toutes les armes traditionnelles que les villageois gardaient chez eux leur ont été retirées par les militants. Lorsqu’un village est particulièrement pauvre et a peu de contact avec le monde extérieur, les missionnaires ne font pas de quartier pour les conversions à la « vraie religion ». Le village est ciblé. Au beau milieu de la nuit, les villageois sont réveillés, contraints à sortir de leurs maisons, rassemblés sur une place du village. L’ordre est hurlé, mitraillette en main : « Demain matin, tout le monde ira à l’église se convertir. » Il arrive que pour des raisons politiques l’ordre soit publique, comme celui du NSCN en août 2004 (National Socialist Council of Nagaland, une organisation séparatiste chrétienne armée), dans le district de Tirap : tout le monde devait être « converti ou s’attendre à la peine capitale ». Les femmes de Changlang sont sorties en procession pour protester contre la fusion du district de Changlang (en Arunachal Pradesh) à l’État du Nagaland. Quiconque a participé à cette manifestation est sommé de se présenter au chef du NSCN pour s’expliquer, sinon de « faire face aux conséquences ». Et le gouvernement indien d’engager des pourparlers avec ce même NSCN en tant que représentant du peuple Naga.

     On imagine la terreur et le peu de conviction de ces pauvres villageois. Comme des automates, ils suivront les ordres : d’abord aller le dimanche à l’église. Ils y vont, bible neuve en mains, ils s’asseyent, ouvrent le livre sans aucune idée du contenu, retournent chez eux quand on leur dit de le faire ; ils vont à des rencontres lorsqu’ils sont appelés — mais secrètement continuent de chérir en leur cœur leur image du Sacré.

     Un chef de la tribu Tika, nous attendait un soir, accompagné de sa fille. Il était d’humeur à parler. « Advienne que pourra, je ne veux pas mourir en lâche : personne ne me convertira. » Depuis des dizaines d’années ce harcèlement sur leur village se poursuit. Mais la communauté bouddhiste est unie, elle est forte. Il s’amuse à nous raconter qu’à deux reprises il avait reçu un paquet par la poste. « Tiens, quelqu’un m’enverrait un petit cadeau ? » C’était une nouvelle édition de la Bible ! Quelques années auparavant, de la même manière était arrivé un Coran !

     Car le Nord-Est est également l’objet d’une massive invasion musulmane depuis le Bangladesh. Il en résulte une croissance de la population musulmane de 67% au dernier recensement de 2004. Vingt millions de Bangladeshis illégaux en Inde. Là aussi, il y a une méthode. Un homme arrive seul. Il séduit une jeune fille locale dont la famille a des terres, ce qui est généralement le cas, et la fait se convertir à l’islam. Il obtient une carte de rationnement, puis d’électeur indien, qui feront office de pièces d’identité — personne ne pourra plus prouver qu’il n’est pas indien. Il construit sa maison, qu’il peindra en vert, couleur de l’islam, fait des enfants, puis ramène sa ou ses premières femmes et les siens du Bangladesh. D’où une explosion démographique impressionnante dans ces régions. L’un d’eux, à Marguerita en Assam, se vantait de ses cinquante enfants et de son but d’en concevoir encore autant pour arriver au chiffre rond de cent !


Rêve de paix

     Depuis l’hôtel qui nous abrite à flanc de montagne, l’œil s’enchante de ce petit paradis de montagnes forestières qu’est Changlang. À quelques monts de là en face, nos amis logent chez l’habitant dans un hameau dont on discerne quelques maisons. D’un coup d’œil à l’est on aperçoit la base des militants, à laquelle personne ne touche.

     Au milieu de tout cela, notre ami a l’air d’un sage. Il rêve de paix. L’union fait la force et aujourd’hui sa communauté ressent le besoin de se rassembler devant une image qui aime, dans un lieu sacré qui accueille, « qui charge l’atmosphère d’amour serein, non seulement pour les hommes, mais pour toute créature vivante ».

     Khimun a déjà reçu plusieurs visites des militants. « Tu arrêtes, sinon... » Entre deux doigts on lui a montré une balle : « Regarde bien, c’est pour toi. »
     Il a souri. «De toutes façons je partirai un jour. Je préfère vivre pour ma foi. » Khimun a donc fait construire un temple. Une divinité y est installée, elle a pour nom Rangfrah.

     Ce jour-là, à Changlang, le public demande comment vaincre ce harcèlement journalier en chaque famille, comment renverser ce processus de désintégration des valeurs. Aux premiers rangs, on distingue rapidement quelques personnages cravatés en pantalon noir et chemise blanche, chaussures vernies ou presque, des lunettes noires qui laissent tout de même passer un mépris indubitable vers l’estrade : ceux-ci ne sont pas venus en quête de nouvelles connaissances ! Ces personnages comiques sont les missionnaires ou nouveaux convertis, venus espionner les propos du rassemblement. Dès le début d’une séance de « questions et réponses », l’un d’eux s’empare du micro pour déverser un flot confus et énervé de slogans insensés. Les réponses ne sont guère difficiles, après quoi beaucoup d’autres vraies questions poignantes fusent de la salle intense.

     Ces peuples sont en voie de disparition. On élimine leur religion, leur culture, et donc le ciment qui les unit à l’Inde. L’aboutissement ne peut être que le séparatisme, et en fin de compte le morcellement : les missionnaires publient depuis longtemps des cartes montrant le Nord-Est de l’Inde comme une nation séparée !

     Ceux qui résistent ont besoin de se sentir soutenus pour les vraies raisons. Pour l’importance de cette philosophie qui unit. Non seulement pour eux-mêmes, mais pour combien d’entre nous, originaires d’autres rives, qui nous tournons vers cette découverte centrale de l’existence, sans dogme, sans intermédiaire, simplement au cœur de nous-mêmes.

Nicole Elfi

 

Une vue du Brahmaputra, à Guwahati  

Une vue du Brahmaputra, à Guwahati

 

(« Je remercie les amis de l’Institut de Culture du Vivékananda Kendra, et des Vivékananda Kendra Vidyalayas pour leur accueil chaleureux; et en particulier Sujatha Nayak et Apijo Pulu pour certaines des photographies. » N.E.)

(Nicole Elfi a pris la route de l'Inde il y a plus de trente ans et y séjourne depuis, dans le Tamil Nadu. Elle est venue à l'Inde attirée par l'expérience de Mère et de Sri Aurobindo et a travaillé à la publication d'oeuvres les concernant ainsi qu'à des recherches sur la culture indienne.)

 

 

Notes :

[1] La version française, enrichie, de cet ouvrage est disponible en français sous le titre L'Inde et l'invasion de nulle part publié aux Éditions Les Belles lettres.

[2] Ces informations ont pour source l’Institut de Culture du Vivékananda Kendra, Guwahati.

[3] Nivédita aux enseignants d’histoire à l’école Jayrampur, Arunachal Pradesh.

 


 

     
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