QUAND LA DISCRIMINATION « POSITIVE»
TOURNE À LA NÉGATIVE !


par Dorian Spaak

(Dorian Spaak est journaliste stagiaire au Deccan Herald de Bangalore)

Juillet 2006

 

    Il a suffit du mot « quotas » dans la bouche d’Arjun Singh, ministre de l’Éducation et de la Recherche du gouvernement indien (Human Resource Minister), et les esprits se sont enflammés. Car, malgré tous les discours, la question des castes est toujours très délicate en Inde. Les étudiants en médecine et ceux des prestigieux Indian Institute of Technology (IIT) et Indian Institute of Management (IIM) sont descendus dans la rue ce printemps pour protester contre l’instauration de nouveaux quotas en faveur des étudiants venant de classes défavorisées. Ils ont rapidement été suivis par les médecins eux-mêmes.
     
Refusant tout dialogue, le gouvernement n’y est pas allé par quatre chemins pour calmer l’agitation. La police a chargé à plusieurs occasions dans le Nord du pays, dispersant les manifestants à coups de matraques et de canons à eau. Et les photos d’étudiants matraqués se sont retrouvées en première page de tous les quotidiens du pays, exacerbant le caractère émotionnel du conflit [1]. Finalement, des membres du gouvernement, puis le Premier ministre lui-même, ont dû se résigner à recevoir les représentants du mouvement étudiants – sans pour autant céder à leurs revendications, malgré les réserves de la Court Suprême de l’Inde quant au bien fondé de cette réforme.

     Si les réactions sont si passionnées, c'est que l'enjeu est gros.
     Les secteurs de pointe ont beau recruter à tour de bras, les meilleures places restent chères, et si la quantité de diplômés qui débarquent sur le marché du travail chaque année est phénoménale – l'Inde « produit » 350 000 ingénieurs par an –, elle ne suffit plus à répondre à la demande en matière d’emplois hautement qualifiés. De plus, tous les étudiants se polarisent sur les écoles d'ingénieurs, de médecine et de commerce, moyens sûrs d'être reconnus dans un pays où le statut semble être le seul moyen de se différencier d'une « masse » qui se bat – toujours, on l'oublie un peu vite – pour survivre.
     La compétition est rude, voire intenable. Pour avoir une chance d'accéder un jour aux prestigieux IITs et IIMs, les étudiants indiens sont quasiment obligés de suivre des cursus particuliers où, dès l'age de seize ans, ils ont classe de 5 heures 30 le matin à 7 heures le soir. Avec seulement quatre jours (quatre jours !) de vraies vacances dans l'année et des devoirs supplémentaires le soir... Même les meilleures classes préparatoires françaises n’exigent pas une telle charge de travail.
     Ceux qui, loin de chercher l'excellence académique, veulent simplement avoir accès à une école d'ingénieurs décente ont également des emplois du temps surchargés. Classes de soutien à 6 heures le matin, examens blancs le dimanche, même pendant les vacances. Mais il n'y a pas le choix. Dans l'État du Karnataka par exemple, 29 282 étudiants ont passé l'examen pour avoir accès aux 3 635 places disponibles en médecine ou école dentaire. La situation semble meilleure pour les écoles d'ingénieurs étant donné qu'il y a une place pour deux prétendants. Mais c'est une illusion statistique, car les aspirants se doivent d'entrer dans une école « cotée » pour espérer décrocher un emploi en accord avec leur qualification. Nombre de diplômés « d'écoles d'ingénieurs » finissent en effet serveurs ou conducteurs de taxis, situations peu enviable en Inde : ils gagnent alors dix fois moins qu'un ingénieur.

     La réaction des étudiants à l'introduction de ces nouveaux quotas est dès lors compréhensible. Depuis l'indépendance du pays en 1947, les intouchables (Scheduled Castes) et les tribaux (Scheduled Tribes) ont bénéficié de quotas de 25% pour les emplois gouvernementaux et l'éducation. En août 1990, suivant les conclusions du rapport de la Commission Mandal qui recommandait l'introduction de 27% de nouveaux quotas dans la fonction publique pour les membres des « Autres classes défavorisées » (Other Backward Classes - OBC), une loi allant dans ce sens avait été promulguée par le gouvernement du parti Janata Dal de V. P. Singh [2]. Les réactions avaient alors été violentes, de nombreux jeunes étudiants brahmanes s'étaient même immolés par le feu en signe de protestation. En effet, cette réforme allait priver de débouchés de jeunes indiens diplômés n'appartenant pas aux basses castes, quel que soit leur niveau d’excellence, ceux-ci devant céder leur place à des personnes parfois non diplômées afin que les quotas soient respectés. Le résultat désastreux de cette politique est qu’aujourd’hui 100 000 emplois « réservés » dans la fonction publique sont toujours vacants par manque de candidats qualifiés.
     Aussi, la décision du gouvernement actuel d'augmenter les réservations de 27% dans le milieu éducatif a renforcé le sentiment, surtout dans la classe moyenne, que certaines catégories d'Indiens sont, sous couvert de nobles intentions, injustement favorisées pour des raisons politiques. Et ce, d’autant qu’Arjun Singh est incapable d’expliquer de façon précise quels sont les critères qui ont permis à ses services d’arriver à ce chiffre de 27% de nouveaux quotas, supposés être indispensables à l’élévation économique des basses castes. Jusqu’à présent, Arjun Singh n’a pu produire aucune statistique ayant orienté cette évaluation [3].
     Les quotas avaient été introduits après l'indépendance pour quelques années seulement. Mais, depuis, le système a non seulement été régulièrement prolongé, il a aussi été élargi. Et aujourd’hui, beaucoup ont le sentiment que la situation n’a que trop duré.

     Mais la compétition est extrêmement rude... et le succès passe presque obligatoirement par la case cours privés. Or, qui d’autre, en Inde, que la classe moyenne (et supérieure) urbaine a accès aux classes privées ? Les urbains pauvres (5 à 6 millions d'habitants dans les bidonvilles de Bombay, d'après la BBC) et les ruraux sont de facto privés d'un atout indispensable dans cette course à l'excellence. Les partisans des réservations justifient leur cause en expliquant que, malgré toutes les bonnes volontés, les castes sont une réalité en Inde. L.N. Gopalakrishna est à la tête du comité régional au Karnataka du National Alliance of People's Movements, une organisation qui coordonne de nombreux mouvements populaires à travers le pays. Il explique que « le système d'entraide au sein d'une même caste est encore très fort en Inde. Même si une portion seulement de chaque caste bénéficie des réservations, cela se répercutera à terme sur l'ensemble de la population. »
     Mais d'autres remettent en cause cet argument et expliquent que la globalisation a fragilisé la solidarité familiale et castéiste, surtout dans les villes, et qu’elle a aussi favorisé l’émergence d’une classe moyenne aisée issue des basses castes.
     De fait, hautes castes ne riment pas forcément avec classes supérieures, loin s’en faut, comme on le pense trop souvent en Occident et comme certains hommes politiques indiens s’ingénient à le faire croire. Pour preuve, nombreux sont les brahmanes, membres de la plus haute caste, vivant dans une grande pauvreté. C’est notamment le cas des prêtres officiant dans les temples sous tutelle du gouvernement indien qui leur verse un salaire de misère.
     Ainsi, Bertin Changalai, ingénieur informaticien dans une grosse société de services à Bangalore, explique que plusieurs de ses collègues appartenant à de basses castes sortent d'un IIT, et que leurs parents ont eu largement les moyens de leur payer des cours dans des écoles préparatoires privées.
     Bien sur, ce n'est pas forcément toujours le cas, mais nombreux sont ceux qui préféreraient, comme Aroon Purie, éditeur en chef du magazine India Today, que « les réservations soient basées sur des critères économiques et non de castes. » Et qu’elles favorisent les plus motivés et les plus brillants, afin de « bâtir une méritocratie plutôt qu’une caste-ocratie ». Ce qui éviterait de favoriser la « creamy layer » (la crème) ou classe aisée issue des castes classées OBC [4] et permettrait de répondre à l’offre d’emplois qualifiés. En ce sens, Aroon Purie suggère que la création de nouvelles universités et de nouveaux IITs et IIMs serait une bien meilleure réponse que l’imposition de quotas dans ces institutions.

     Mais, politique et castes sont très étroitement imbriquées en Inde. La liste des OBC s'est considérablement allongée depuis le rapport de la Commission Mandal – elle aurait presque doublé –, sans doute suite au lobbysme actif de politiciens.
     Une politique faite de faveurs accordées aux castes, dans l’espoir de récolter leurs votes, se révèle être un moyen efficace de diviser la communauté hindoue pour mieux régner. Mais elle élargit le fossé entre les basses castes et les autres. Et la polarisation extrême qui a lieu actuellement est dangereuse : l'Inde n'a jamais gagné à renforcer les sentiments communautaires.
     Il n'y a sûrement pas de solution parfaite, mais les mesures prises par le gouvernement de Manmohan Singh mènent vraisemblablement vers une communalisation de la société indienne. Un prix très lourd à payer pour des résultats plus qu'incertains.

 

Notes :

[1] Depuis le 22 août le même scénario est en train de se réproduire. Les étudiants et médecins sont à nouveau descendus dans la rue après que le Gouvernement ait annoncé son intention de promulguer la loi sur les quotas lors de la prochaine session parlementaire.

[2] La Commission Mandal, créée en 1978, a recommandé en 1980 dans son rapport l'établissement de quotas dans l'administration en faveur d'une liste de castes « arriérées », les OBC (Other Backward Classes), à distinguer des intouchables, qui d'après le rapport représentaient à eux seuls 52% de la population. Ces autres classes défavorisées bénéficient depuis la réforme du gouvernement VP Singh, comme les Scheduled Castes (« classes répertoriées ») et les Scheduled Tribes (« tribus répertoriées »), de réservations et d'avantages dans les emplois publics et semi-publics et d'admissions dans les institutions éducatives, dans une limite de 27% des postes, limite imposée par la Cour Suprême pour que le total des réservations ne concerne pas plus de 50% des postes.

[3] Il est à noter qu’un des rares chiffres avancés par le ministre est celui des 52% de la population que représenteraient les OBC. Estimation déjà présente dans le rapport de la Commission Mandal. Dans le numéro du 12 juin du magazine India Today, la journaliste Neeraj Mishra s’étonne sur l’origine de ce chiffre : « Pourquoi donc est-ce le seul et dernier recensement concernant les castes, effectué par les Britanniques en 1931, qui est présenté comme la preuve irréfutable de la présence de 52% d’OBC dans le pays ? »

[4] Et éviterait aussi l'impossible travail de classification des castes dites « backward », arriérées.


 

 

     
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