LES SURDOUÉS DU SOUS-CONTINENT


par Sonia Arnal

L'Hebdo, 1er juin 2006



Le pays a de quoi pavoiser : depuis une dizaine d’années, son taux de croissance oscille entre 5 et 9%. Un succès économique dû en grande partie à une formation très élitiste. Sonia Arnal a visité ses usines à cerveaux.

     Dans la cour du Salgaocar College of Law de Goa, des parents inquiets guettent par petits groupes la sortie de leur enfant. Pour 350 000 Indiens de 17-18 ans et leurs géniteurs, ce dimanche d’avril est un jour très particulier. En quelques heures, c’est tout leur destin qui se joue : la gloire, la réussite sociale et la fortune pour quelques-uns, la déception pour presque tous. Les mères en sari coloré se tordent nerveusement les mains, les pères dansent d’une jambe sur l’autre et discutent business pour tromper leur angoisse. Tous savent que les sept Indian Institutes of Technology (IIT), les plus prestigieuses universités du pays, ne retiendront aujourd’hui qu’un peu plus de 3000 étudiants – les meilleurs – pour les former.

    Le concours que ces jeunes passent aujourd’hui, le JEE (Joint Entrance Examination), est le plus sélectif du monde : 1 à 2% seulement des candidats sont retenus chaque printemps. Son but est clairement avoué : repérer les cerveaux de la nation et leur donner une formation de pointe. Cette politique très élitiste porte ses fruits. Dans un rapport sur l’éducation et la recherche publié récemment par l’OCDE, Andreas Schleicher, responsable notamment du projet bien connu PISA, cite le sous-continent en exemple pour la qualité de son enseignement universitaire : il « produit de très hautes compétences intellectuelles à bas prix ». Or, insiste le spécialiste, « les économies modernes les plus efficaces seront celles qui produiront le plus d’informations et de savoirs » à peu de frais.

     L’évolution de l’économie indienne lui donne raison: si de nombreuses multinationales se sont installées là dans les quinze dernières années, doublant ou triplant dans la foulée son taux de croissance annuel, c’est bien parce qu’elles y trouvent des ingénieurs extrêmement bien formés, anglophones, qui font un travail de qualité égale ou supérieure à celui des Occidentaux. Pour le quart de leur salaire.

Dépasser les bons «Babous»

     Les « très hautes compétences intellectuelles » des Indiens sont produites en grande partie dans ces Indian Institutes of Technology que des centaines de milliers de jeunes gens tentent d’intégrer chaque année en passant le JEE. Les IITs ont formé par exemple l’entier du contingent indien qui travaille à la Silicon Valley (soit 25 à 30% des ingénieurs installés sur place). Ou encore les informaticiens de son équivalent sur le sous-continent, Bangalore, qui compte désormais davantage de spécialistes que la Californie (150 000 contre 120 000).

     La qualité de ces institutions n’est pas due au hasard: elle est au contraire le résultat d’une politique extrêmement volontariste lancée dès l’Indépendance – il y a donc plus de cinquante ans. C’est Nehru lui-même qui a initié le mouvement, dans le but de donner à l’Inde la même indépendance en technologie, recherche scientifique et enseignement universitaire qu’en politique. Dipan Kumar Ghosh, Deputy Director de l’IIT de Bombay, dirige l’un de ces sept instituts : « Les Britanniques nous avaient déjà très bien éduqués à être de bons cols blancs, ce que nous appelons des Babous, rigole-t-il. Nehru a souhaité nous faire passer à l’échelon supérieur. » Se promener sur le campus de l’institut permet de prendre toute la mesure de son ambition pour l’Inde.
     Alors que Mumbai (Bombay) est une ville surpeuplée (18 millions d’habitants), polluée, bruyante, à la circulation constamment bloquée, où tousse battent pour quelques centimètres de trottoir, le site universitaire respire le calme et la verdure. On y entre comme on pénètre dans un sous-bois ou un parc naturel.
     Les étudiants, qui vivent tous dans l’enceinte de l’école avec une grande partie des enseignants, se déplacent à pied ou à vélo. Cachés par une végétation abondante, des bâtiments bas surgissent de temps en temps du paysage : banques, restaurants, logements et bien sûr facultés: tout est là. Entre deux palmiers, un terrain de cricket (« la sélection est tellement rigoureuse pour étudier ici que, une fois admis, les élèves n’échouent pas. La seule cause de redoublement est l’addiction au cricket », précise Aruna Thosar-Dixit, responsable des relations publiques). Aérospatiale, chimie, agronomie, physique des matériaux, électricité, etc. : toutes les sections traditionnelles d’une école d’ingénieurs ont dès le départ été lancées, avec succès: l’industrie, par exemple avec le groupe Tata, avait besoin de cerveaux.

« Cette incroyable institution »

     Mais la réputation d’excellence de ces instituts s’est établie définitivement sur le plan international avec l’envolée de l’informatique dans les années 80. Les besoins en ingénieurs spécialisés ont explosé, et comme l’Inde pouvait les combler avec des universitaires de qualité, ils se sont exportés à grande échelle: « A cette époque, jusqu’à 80% des étudiants en informatique s’envolaient outre-mer dès la fin de leur cursus », raconte Aruna Thosar-Dixit. C’était la garantie d’une carrière intéressante et d’un niveau de vie très confortable – plus que ce que l’Inde pouvait offrir. » Toutes les université américaines comptent dans ce domaine un fort contingent de post-doctorants indiens, et même de profs. Le 50e anniversaire du premier IIT (Kharagpur) a d’ailleurs été célébré en… Californie, et Bill Gates a, entre autres stars, vanté « cette incroyable institution », insistant sur le « bénéfice très important que l’industrie informatique en a retiré ».

     Depuis que Manmohan Singh, alors ministre de l’Economie, a libéralisé en 1991 le système économique, « les jeunes cerveaux indiens n’ont plus besoin d’aller chercher fortune à l’étranger: ce sont les grandes multinationales qui viennent à eux », explique Dipan Kumar Ghosh. De Microsoft à Dell en passant par Texas Instrument, tout le monde est en effet sur place. Pas pour produire des composants informatiques à bon marché, mais au contraire avec des unités de développement et de recherche – des emplois à forte valeur ajoutée, qui de plus en plus s’étendent à d’autres secteurs, comme la banque ou l’analyse financière.

     L’IIT Bombay a un centre qui recense les offres d’emploi faites à ses étudiants en fin de formation. Un coup d’œil à la liste en dit long sur l’estime que ces maisons portent aux IIT. Pour la fin de l’année scolaire, Mc Kinsey proposait 9 postes dans la région, Google 3, Amazon 5, Procter&Gamble 10, Goldman Sachs 2, Sandisk 1, Yahoo 3, Microsoft Development 4, Symantek 8, Texas Instrument 11, Intel 14, Tata 10, IBM 18, UBS 1 et la Bank of America 14. Ce ne sont là que quelques exemples: la liste des trois derniers mois compte plus de 500 offres – soit à peu près le nombre de licenciés qui quittent chaque année l’institut…

     L’exemple qui a le plus frappé les dirigeants de l’IIT Bombay est celui de ce « jeune homme de 22 ans qui s’est vu offrir à la sortie de l’école un salaire annuel de 90 000 dollars (135 000 francs) ». Dans un pays où un repas au restaurant coûte 2 francs, cela lui donne un pouvoir d’achat qu’aucun étudiant suisse n’égalera jamais avec son premier emploi. Et cela explique que les jeunes Indiens ne souhaitent plus aussi massivement s’exiler, voire que certains reviennent.

Sélection drastique

     Les IIT offrent certes un enseignement de qualité, mais l’excellence de leurs étudiants s’explique en grande partie par la sélection drastique opérée à leurs portes. On l’a vu, les candidats doivent se classer au JEE parmi les trois mille meilleurs du pays – se situer dans le 1% le plus doué. Vu le réservoir de population, cet écrémage draconien ne retient que des cerveaux brillants. De par sa fonction de filtre, le JEE est forcément très ciblé « ingénierie » : il comporte trois épreuves de deux heures, une en physique, une en maths et une en chimie. Les réussir est un véritable tour de force.

     Au sortir des maths, Aparna Chugh, 17 ans, a le même sentiment que ses camarades : « La physique s’est bien passée, mais franchement, les maths, c’était l’horreur! » Venkat Sujit Samrat, 18 ans, surenchérit : « Le bac, à côté, c’est une plaisanterie ! Au gymnase, je n’ai suivi que 30% des cours, soit le minimum légal pour ne pas être ex-matriculé, et j’ai utilisé le reste du temps pour travailler les trois matières du concours à la maison. »

     Comme lui, tous les élèves qui sortent des salles de classe ont énormément investi. Aditi Kapaar, 17 ans, raconte ainsi qu’à la fin de l’année scolaire (les Indiens commencent les cours en juillet et les terminent en avril, mousson oblige…), elle a profité des trois semaines entre le bac et le JEE « pour suivre un cours intensif dans une école privée, histoire de bûcher à fond les matières scientifiques ».

Horaire infernal

     Sa camarade Aparna Chugh, qui vit aussi à Goa et se présentait à l’épreuve organisée à Panaji, a choisi elle une option que privilégient presque tous les élèves : « Depuis deux ans, je suis une scolarité parallèle dans une école privée. Je vais au lycée de 8 à 15 heures, je fais mes leçons et, trois fois par semaine, je vais ensuite dans cet établissement, où je travaille les branches examinées. Plus le dimanche, bien sûr, où j’ai classe de 7 à 11 heures ». Un gros sacrifice ? « Non, c’est normal : je veux faire de l’informatique à Mumbai, c’est la faculté la mieux cotée et ils ne prennent que les 50 premiers. Alors il faut forcément beaucoup travailler pour avoir une chance. »

     Contrairement au Japon, et malgré un rythme de travail comparable, l’Inde ne compte pas un taux de suicide des jeunes particulièrement élevé. A nos yeux invivables, ces horaires leur laissent encore du temps, disent-ils, pour « faire du sport, lire à la maison ou voir des copines », comme l’explique Aparna Chugh.

     Les parents des candidats, tous issus de la classe moyenne, commerçants ou, souvent, eux-mêmes chercheurs, paient volontiers les quelque 1500 francs que coûtent les deux ans de leçons supplémentaires.
     Shankar Rao est océanographe à Goa. Soni, sa fille aînée, est entrée, aussi sur concours, en biotechnologie. Elle est sur le point d’achever son cursus. Sa cadette Jayanthi passe l’épreuve aujourd’hui : « L’examen se vante d’être ouvert à tous, mais c’est vrai qu’avec cette concurrence, les gens qui n’ont pas les moyens de se payer des cours en plus sont désavantagés; même s’il y en a chaque année quelques-uns, rares sont les élèves qui passent en se préparant seuls. » Pour mettre toutes les chances de son côté, S.K. Chhottsay a quant à lui carrément inscrit son fils à 12 ans dans une école qui bachote dès la sixième pour l’épreuve...


« Coaching centers »

     Dans toutes les villes d’Inde, c’est ainsi toute une économie qui gravite autour du JEE : les « coaching centers ». Etablie principalement dans le quartier populaire de Dadar, l’une des plus anciennes de ces écoles à Bombay est Vidyalankar, fondée en 1960 par un «IITitian». Dans ses locaux, en ce jour pourtant férié, les élèves sont partout: dans les salles de classe, à trois ou quatre par banc, dans les étroits couloirs, dans la cage d’escalier, dans le secrétariat.
     C’est le fils du fondateur, Vishwas Deshpande, qui dirige aujourd’hui l’établissement: « Nous adorons les jours de congé officiels: nos élèves ont du temps et nous pouvons leur donner un maximum de cours. »
     Pour rentabiliser les locaux, les étudiants sont répartis en deux groupes : certains sont là de 6 heures à 8 h 30, après quoi ils vont à l’école, les autres viennent au contraire après la classe, de 18 h 30 à 21 heures. Plus le dimanche de 7 heures à 11 h 30, bien sûr. Priyanka Surve, 17 ans, vient de se présenter au JEE. Elle a été inscrite deux ans dans ce coaching center: « Honnêtement, c’était difficile. Mais faisable. Si tu le veux vraiment, rien n’est impossible. J’aime l’aérospatiale, que je souhaite étudier à l’IIT Bombay. J’ai donc travaillé dur pour y arriver. »
     Cet état d’esprit très volontaire est commun à tous les jeunes Indiens. La volonté n’est d’ailleurs pas un luxe pour les 17-18 ans qui se destinent à l’ingénierie : la fin de l’année scolaire est pour eux un vrai marathon. Il y a d’abord le bac – une formalité pour ces brillants élèves. Puis vient le JEE. Mais comme ils sont réalistes, ils savent que leurs chances de succès sont réduites. Ils se présentent donc dans la foulée à l’examen situé juste un cran au-dessous dans l’échelle du prestige, l’All India Engineering and Architectural Entrance Exam AIEEE), qui permet d’entrer dans d’autres écoles polytechniques nationales légèrement moins cotées. Puis, au cas où les choses se seraient réellement mal passées, ils se présentent ensuite au concours organisé par le Maharastra pour accéder aux écoles de cet Etat – encore un peu moins prestigieuses parce qu’elles ne sont pas nationales. Après quoi vient la mousson et tout s’arrête enfin.


Frénésie de formation

     Cette frénésie de formation est spectaculaire chez l’élite intellectuelle. Qui n’en détient toutefois pas le monopole : anglais, comptabilité, métiers liés à la banque ou à l’aviation, les Indiens suivent tous des cours de quelque chose. Une course à la connaissance, qui, si nous en avions conscience, devrait définitivement changer notre regard sur eux.
     L’essayiste américain Thomas L. Friedman, dans son best-seller The World Is Flat, montre bien comment cette marche triomphante vers le savoir peut devenir problématique pour l’Occident s’il n’investit pas davantage dans la formation de ses jeunes. Il résume en une anecdote le changement radical de perspective que nous devons opérer: « Quand j’étais enfant, mes parents me disaient : Finis ton assiette, les petits Indiens (…) meurent de faim. Moi, je dis à mes filles: Finissez vos devoirs, les petits Indiens (…) arrivent. »

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