Les Indiens connaissent
ce mot, mais il a perdu pour eux l'importance qu'il revêtait pour
leurs ancêtres. La philologie occidentale en a fait un terme ethnologique
lié à une race mal définie dont varie la valeur
suivant les hypothèses. Il en est, maintenant, qui même
parmi les philologues, commençent à reconnaître
que ce terme, en son emploi originel, exprimait non une différence
de race, mais une différence de culture. Dans le Véda,
en effet, les peuples aryens sont ceux-là qui avaient accepté
un mode particulier de culture de soi, d'entraînement intérieur
et extérieur, d'idéalité, d'aspiration. Les dieux
aryens étaient les puissances supra-physiques aidant les mortels
dans leur lutte pour acquérir la nature de la divinité.
Ce mot ârya résumait à lui seul les plus hautes
aspirations de la race humaine à son début, son plus noble
tempérament religieux et les tendances les plus idéalistes
de sa pensée.
Plus tard, le mot ârya
exprima un idéal éthique et social particulier, un idéal
de vie bien conduite, de sincérité, de courtoisie, de
noblesse, de loyauté, de courage, de bienveillance, de pureté,
d'humanité, de compassion, de protection des faibles, de générosité,
d'observance du devoir social, de soif de connaissance, de respect pour
les sages et les savants et les réalisations sociales. C'était
l'idéal à la fois du brâhmane et du kshatriya. [1]
Tout ce qui s'écartait de cet idéal, tout ce qui tendait
à être vil, mesquin, obscur, grossier, cruel ou faux était
qualifié de non aryen. Aucun mot du langage humain n'a de plus
noble histoire.
Aux premiers temps de la philologie comparée,
lorsque les érudits cherchèrent dans l'histoire des mots
l'histoire préhistorique des peuples, on crut que le mot ârya
dérivait de la racine ar, labourer, et que les Aryens
védiques furent ainsi nommés quand ils se séparèrent
de leurs parents du Nord-Ouest, qui méprisaient les travaux d'agriculture
et demeurèrent bergers ou chasseurs. Cette hypothèse ingénieuse
n'a guère ou même point de base. Mais en un sens, nous
pouvons accepter la dérivation. Quiconque cultive le champ que
l'Esprit Suprême a fait pour lui sa terre de plénitude
intérieure et extérieure quiconque ne le laisse
pas sans produire ni ne permet que l'ivraie l'étouffe, mais travaille
pour en tirer tout ce qu'il peut donner, celui-là, par cet effort
même, est un Aryen.
Si ârya n'était qu'un terme de
race, une étymologie plus vraisemblable serait ar, force
ou vaillance, qui vient de ar, combattre, d'où Arès,
le nom du dieu grec de la guerre, et peut-être même aréïos,
vertu, qui a d'abord, comme le latin virtus, le sens de force
et de courage physiques, puis celui de force et d'élévation
morales. Nous pouvons aussi accepter ce sens pour ârya. « Nous
combattons pour acquérir la Sagesse sublime, c'est pourquoi les
hommes nous appellent guerriers. » Car la Sagesse implique choix
et connaissance de ce qui est le meilleur, le plus lumineux, le plus
divin. Certainement, elle signifie aussi la connaissance de toutes choses,
la charité et le respect à l'égard de toutes choses,
même de celles qui paraissent les plus misérables, les
plus laides ou les plus obscures, pour l'amour de la Déité
universelle qui choisit de demeurer également en toutes. Mais
encore, la règle de l'action correcte est un choix, c'est préférer
ce qui exprime la divinité à ce qui la dissimule. Et le
choix entraîne une bataille, une lutte. On ne le fait pas facilement
et on ne le met pas facilement en pratique.
Quiconque fait ce choix, quiconque cherche
à s'élever de palier en palier vers la hauteur divine,
sans rien craindre, sans se laisser rebuter par aucun retard ni aucun
échec, sans se dérober devant une vastitude parce qu'elle
est trop vaste pour son entendement, ni devant une hauteur parce qu'elle
est trop haute pour son esprit, ni devant une grandeur parce qu'elle
et trop grande pour sa force et son courage, celui-là est l'Aryen,
le combattant et le vainqueur divins, le noble, aristos, le meilleur,
le shreshtha de la Guîta.
Intrinsèquement,
dans son sens le plus fondamental, ârya veut dire effort, ascension,
triomphe. L'Aryen est celui qui combat et triomphe de tout ce qui, en
lui ou hors de lui, fait obstacle au progrès humain. La conquête
de soi est la première loi de sa nature. Il triomphe de la matière
et du corps et n'accepte pas, comme le fait l'homme ordinaire, leur
pesante lenteur, leur inertie, leur routine mortelle et leurs limitations
tamasiques [2]. Il triomphe de la vie et des énergies
vitales et refuse d'être dominé par leurs faims et leurs
fringales ou asservi par leurs passions râdjasiques. [3]
Il triomphe du mental et de ses habitudes, il ne vit pas dans une coquille
d'ignorance, de préjugés héréditaires, d'idées
communes, d'opinions agréables mais sait comment chercher et
choisir, comment être d'une intelligence large et souple, tout
en ayant une volonté ferme et forte. Car en toutes choses, il
recherche la vérité, en toutes choses la justice, en toutes
choses la grandeur de la liberté.
Pour lui, le but de sa conquête
de soi est sa propre perfection. Il ne détruit pas donc pas ce
qu'il conquiert, mais l'ennoblit et le complète. Il sait que
le corps, la vie et le mental lui sont donnés afin qu'il parvienne
à quelque chose qui leur soit supérieur ; ceux-ci doivent
donc être dépassés et surmontés, leurs limitations
repoussées, et l'assouvissement de leurs plaisir rejeté.
Mais il sait également que le Très-Haut n'est pas une
nullité dans le monde, mais qu'Il s'y exprime de plus en plus,
que c'est une Volonté, une Conscience, une Béatitude divine,
un Amour divin se déversant, dans les termes de la vie inférieure,
sur celui qui Le trouve et, alentour sur tout ce qui est capable de
Le recevoir. C'est cela qu'il cherche, et il en est le serviteur et
l'amant. Quand il l'a atteint, il le répand sur l'humanité
sous forme d'activité, d'amour, de joie et de connaissance. L'Aryen,
en effet, est toujours un travailleur et un guerrier. Il ne s'épargne
aucun labeur mental ou corporel, soit qu'il cherche le Très-Haut,
soit qu'il Le serve. Il n'esquive aucune difficulté, ni ne cède
à la fatigue. Il combat sans cesse pour l'avènement de
ce royaume en lui-même et dans le monde
Sri Aurobindo
(Inde Nouvelle et libre, Pondichéry)
Notes :
[1] Brâhmane et Kshatriya : la caste sacerdotale
et la caste militaire.
[2] Tamasique : de tamas, le principe d'inertie.
[3] Radjasique : de radjas, le principe du dynamisme.
