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POURQUOI PERPÉTUER DES MYTHES ?

Un regard nouveau sur l'histoire ancienne de l'Inde


Par B.B. Lal


Traduction de l'article Why Perpetuate Myths ? A Fresh Look at Ancient Indian History
Publié sur le site du Forum International pour l'Héritage de L'Inde (I.F.H.I)

http://www.geocities.com/ifihhome/articles/bbl002.html


L'auteur est directeur général (en retraite) de l'Archeological Survey of India.
Cette conférence a été tenue à New Delhi devant le Conseil National
pour la Recherche et la Formation dans le domaine Éducatif (NCERT).

 

     Depuis pas mal de temps, les quatre mythes suivants ont obscurci notre vision du passé de l'Inde :

Mythe 1 : « Il y a eu une invasion aryenne de l'Inde »,
Mythe 2 : « Les Harappéens étaient un peuple de langue dravidienne »,
Mythe 3 : « La Sarasvati du Rig Véda était l'Helmand afghan »,
Mythe 4 : « La culture harappéenne a disparu ».

     Voyons maintenant comment ces mythes se sont constitués.

     Au dix-neuvième siècle, F. Max Muller, un érudit allemand, a daté les Védas, par un raisonnement très circonstanciel, à 1200 avant J.C. Supposant que la littérature des Sutras devait avoir existé au cinquième ou sixième siècle avant J.C., il assigna une durée de deux cents ans à chacune des périodes littéraires précédentes, c'est-à-dire à celles des Aranyakas, des Brahmanas et des Védas, et arriva de cette façon à la date de 1200 avant J.C. pour ces derniers. Néanmoins, lorsqu'il fut contesté par ses propres collègues, tels que Goldstucker, Whitney et Wilson, il déclara que sa datation n'était qu'une hypothèse, et confessa : « Que les hymnes védiques aient été composés en 1000 ou 1500, ou 2000, ou 3000 avant J.C., personne au monde ne pourra jamais le déterminer ». Cependant, le côté le plus triste de cette histoire est que ses aveugles successeurs, tant en Inde qu'à l'étranger, s'en tiennent encore aujourd'hui à 1200 avant J.C. et n'osent pas transgresser cette ligne.

     Qu'il en soit donc ainsi. Le premier quart du vingtième siècle a été témoin de la découverte d'une civilisation totalement inconnue sur le sous-continent Indien, qui a pu être datée du troisième millénaire avant J.C. Baptisée du nom de civilisation harappéenne, ou de l'Indus, ou de l'Indus-Sarasvati, elle est caractérisée, entre autres choses, par un urbanisme systématique avec un réseau de drainage souterrain, par des sceaux finement gravés, une écriture monumentale, un système de poids et mesures évolué, et par une statuaire raffinée. Cependant, des fouilles récentes ont apporté de nouvelles lumières sur plusieurs autres aspects de cette civilisation, qui invitent à porter un nouveau regard sur de nombreux problèmes qui lui sont liés. Des datations au radiocarbone indiquent que ses racines remontent au cinquième millénaire avant J.C. et que son apogée s'établirait entre 2600 et 2000 avant J.C., suivie du début de son déclin.

     La découverte de la civilisation harappéenne a naturellement conduit à un débat au sujet de ses créateurs. En raison du décret de Max Muller qui établit que les Védas ne sont pas antérieurs à 1200 avant J.C., il a été soutenu que cette civilisation ne pouvait être associée avec le peuple védique. Du fait que l'autre langue majeure parlée sur le sub-continent était le dravidien, on en vint naturellement, à cette époque, à assumer que les créateurs de cette civilisation étaient de langue dravidienne.

     En 1946, Sir Mortimer Wheeler entreprit de nouvelles fouilles à Harappa et découvrit un mur de fortification autour de l'un des tumulus. Cependant, son interprétation de cette découverte ne fut rien d'autre qu'un simple élan de son imagination. Puisque le Rig Véda se réfère à Indra en tant que « puramdara » (Destructeur de forts), l'idée lui vint d'une « invasion aryenne » qui aurait détruit la civilisation harappéenne et l'aurait faite « disparaître ». Pour renforcer sa thèse, il se référa à certains restes de squelettes découverts à Mohenjo-Daro, dont il soutint qu'ils prouvaient l'évidence d'un massacre par des envahisseurs.

     Si l'on admet que ces squelettes doivent être associés à un massacre par des envahisseurs, il faudrait s'attendre à ce qu'ils proviennent de la couche la plus récente. Le problème est que ceux-ci ont été découverts à des niveaux variés, certains dans les couches intermédiaires, certains dans la dernière couche, d'autres encore dans les dépôts qui se sont accumulés depuis que le site a été abandonné. Il ne peut donc être question d'un massacre, et le professeur George F. Dales, de l'université de Berkeley en Californie, l'a donc qualifié à juste titre de « massacre mythique ». De plus, s'il y avait eu une invasion, on devrait s'attendre à trouver sur place des armes de combat, de même que quelques traces de la culture matérielle des envahisseurs. Il se trouve qu'il n'en est rien. Par ailleurs, il y a un exemple manifeste de continuité culturelle, non seulement à Mohenjo Daro, mais aussi sur d'autres sites de la culture harappéenne.

     Dans un commentaire sur cette question, Lord Colin Renfrew (UK) affirme : « Si l'on analyse la douzaine de références aux Sept Fleuves existant dans le Rig Véda, il n'existe rien dans aucune d'entre elles qui me paraisse impliquer une invasion ». Malgré les commentaires de Wheeler, il est difficile de voir ce qui pourrait être particulièrement non-aryen à propos de la civilisation de la vallée de l'Indus.

     Après une analyse détaillée des données fournies par les squelettes, le professeur Hemphill (USA) déclare : « À propos de la continuité biologique à l'intérieur de la vallée de l'Indus, deux discontinuités peuvent être mises en évidence. La première survient entre 6000 et 4500 avant J.C. La seconde apparaît quelque part après 800 avant J.C., mais en tout cas avant 200 avant J.C. ». Il est donc parfaitement clair qu'aucune nouvelle population n'a pénétré la vallée de l'Indus entre 4500 et 800 avant J.C. Où trouver alors le moindre argument en faveur d'une invasion aryenne vers 1500-1200 avant J.C. ?

     Venons en maintenant au second mythe, à savoir l'équation « Harappéen = Dravidien ». Il a été prétendu que les envahisseurs aryens avaient chassé les Harappéens, soi-disant de langue dravidienne, vers le sud de l'Inde, mais qu'une petite partie d'entre eux avaient réussi à se maintenir au Baloutchistan, où ils auraient parlé la langue Brahui. De nombreux érudits contestent pourtant que le Brahui soit un langage dravidien. Certains avancent même que les populations parlant le Brahui ont migré vers cette région à l'époque médiévale. De plus, si les soi-disant Harappéens de langue dravidienne avaient été chassés vers le sud de l'Inde, on devrait s'attendre à découvrir des sites harappéens dans cette région. Or le fait est qu'il n'en existe aucun dans les quatre états de langue dravidienne du Sud de l'Inde, à savoir le Tamil Nadu, l'Andhra Pradesh, le Karnataka et le Kérala ! D'autre part, ce que nous trouvons dans le sud à cette époque n'est rien d'autre qu'une culture néolithique. Les tenants de l'équation « Harappéen = Dravidien » attendraient-ils de nous que nous acceptions l'idée que les Harappéens, étant chassés dans l'Inde du Sud, y abandonnent aussitôt leurs habitudes urbaines pour adopter un mode de vie de l'âge de pierre ?

     Par ailleurs, il a été observé dans le monde entier que lorsque les populations d'origine sont chassées de leur zone d'habitat, certaines des rivières, des montagnes et des villes de cette zone continuent à porter leurs noms d'origine. Ainsi, par exemple, même après que les Européens aient achevé la conquête de l'Amérique du Nord et qu'ils aient donné leurs propres noms à leurs localités, comme New-York, New Jersey, etc., de nombreux noms de villes et de rivières qui avaient été donnés par les anciens habitants, les Indiens d'Amérique, ont été conservés, par exemple Chicago, Massachusett pour les localités, Missouri et Mississippi pour les rivières. Mais dans toute la région autrefois occupée par les Harappéens, il n'existe pas un seul nom de rivière, de montagne ou de cité qui puisse revendiquer une origine dravidienne. Pourquoi ? La réponse évidente est que les Harappéens n'étaient pas un peuple de langue dravidienne.

     Considérons à présent le troisième mythe suivant lequel l'Helmand, en Afghanistan, serait la Sarasvati du Rig Véda. Cette assertion est complètement erronée. D'après le Rig Véda (RV) 10.75.5, elle se situe entre la Yamuna et la Sutlej (imam me Gange Yamune Sarasvati Sutudri stotam sachata Parusnya). Le RV 3.23.4 dit que la Drishadvati et l'Apaya étaient ses affluents (Drishadvatyam manusa Apayam Sarasvatyam revadagne didihi...). D'autre part, le RV 7.95.2 indique clairement que la Sarasvati s'écoulait depuis les montagnes jusqu'à la mer (ekachetat Sarasvati nadinam suchir yati giribhya a samudrat...). En Afghanistan, il n'existe pas de rivières du nom de Yamuna ou Sutlej, il n'y a pas de Drishadvati ni d'Apaya. De plus, il n'y a pas de mer en Afghanistan. Comment la Sarasvati du Rig Véda pourrait-elle donc se situer dans ce pays ? Ces différentes évidences, positives pour une situation en Inde et négatives pour le cas de l'Afghanistan, tranchent la question : l'actuelle combinaison Sarasvati-Ghaggar, bien qu'asséchée par endroits, représente la Sarasvati du Rig Véda.(voir Figs.1 et 2) ; l'Helmand afghan ne lui correspond en rien.


     Nous avons établi plus haut que les Harappéens n'étaient pas un peuple de langue dravidienne. Étaient-ils donc le peuple védique parlant le sanscrit ? Les quatre objections suivantes ont été élevées à l'encontre de cette assertion. D'abord les Aryens védiques étaient des « nomades », alors que la civilisation harappéenne était principalement urbaine. Deuxièmement, les Védas font référence au cheval, alors que les Harappéens sont supposés peu familiers de cet animal. Troisièmement, les chariots védiques avaient des roues à rayons, tandis que les véhicules harappéens sont supposés exempt de ce type de roues. Enfin, puisque selon la datation de Max Muller les Védas ne pourraient être antérieurs à 1200 avant J.C., et que la civilisation harappéenne remonte au troisième millénaire, comment ces deux faits historiques pourraient-ils être rapprochés ?

     Contrairement aux nomades, le peuple védique menait une vie sédentarisée et construisait même des forts. Dans le RV 10.101.8, le fidèle prie ainsi ; « [O dieux] édifiez des forts solides, tels qu'en métal, à l'abri des assaillants » (purahkrinadhvamayasiradhrista). Le RV 4.30.20 se réfère à « une centaine de forteresses en pierre ». Ces forteresses disposaient parfois d'une centaine d'hommes armés (RV 7.15.14 : purbhava satabhujih).

     Le peuple védique pratiquait le commerce, non seulement sur terre mais aussi au-delà des mers. Le RV 9.33.6 dit « De toutes parts, O Soma, répands-toi pour notre profit en quatre mers emplies de richesses par milliers » (ryah samudranchaturo asmabhyam soma visvata. Apavasva sahasrinah). De plus, les navires utilisés pour le commerce maritime n'étaient pas modestes car certains pouvaient avoir jusqu'à cent rameurs (sataritra, RV 1.116.5).



Fig. 2. Photo satellite de la région du Sindh, qui montre le cours possible de la
Sarasvati au-delà de Marot, à travers le Nara et dans le Rann de Kachchha.
Le Rann se voit bien à cause de la brillance de son incrustation (en tons blancs).



     Même sur les aspects politique et administratif, le peuple védique était hautement organisé. Non seulement il y avait les sabhas et les samitis qui traitaient des affaires législatives et peut-être judiciaires, mais il existait une hiérarchie bien établie parmi les dirigeants, avec les samrat, les rajan et les rajakas. Ainsi, dans le RV 6.27.8, Abhyavarti Chayamana est qualifié de Samrat (Souverain), tandis que le RV 8.21.8 indique que, établi sur le cours de la Sarasvati, Chitra seul est le Raja (Roi), alors que les autres ne sont que des rajakas (roitelets ou petits chefs). Le fait que cette hiérarchie était bien réelle est confirmé par le Satapatha Brahmana (V.1.1.12,13) qui dit : « En offrant le Rajasuya il devient Raja et avec le Vajapeya il devient Samrat, et le rôle du Rajan est inférieur à celui du Samraj » (raja vai rajasuyenestva bhavati, samrat vajapeyena I avaram hi rajyam param samrajyam).

     Le cheval. Dans son compte-rendu sur Mohenjo Daro, Mackay dit : « Le plus intéressant des animaux modélisés est peut-être celui que je tiens personnellement comme une représentation du cheval ». Wheeler confirme le point de vue de Mackay. Et beaucoup d'autres preuves se sont accumulées depuis. Une représentation en terre cuite d'un cheval (Fig.3) a été découverte à Lothal, de même que des restes fossiles de cet animal. À propos des restes en provenance de Surkotada, une autorité reconnue internationalement en matière d'ossements d'équidés, Sandor Bokonyi (Hongrie), déclare que « la présence du cheval authentique (Equus Caballus L.) est mise en évidence par la structure de l'émail des maxillaires et des dents du haut comme du bas, ainsi que par la taille et la forme des incisives et des phalanges ». De plus, il existe un certain nombre d'autres sites harappéens, comme Kalibangan et Rupnagar, où des restes d' équidés ont été également exhumés.




Fig. 3. Lothal : cheval en terre cuite. Période harappéenne avancée.


     La roue à rayons. Il est absolument faux d'affirmer que les Harappéens n'utilisaient pas la roue à rayons. Comme il serait vain d'espérer retrouver les restes de telles roues en bois dans les excavations, compte tenu du climat chaud et humide de notre pays qui détruit avec le temps toute trace de matériau organique, et la civilisation harappéenne remonte à environ 5000 ans, il suffit de s'en remettre aux représentations en terre cuite, retrouvées sur de nombreux sites, pour établir clairement que les Harappéens étaient tout à fait familiers de la roue à rayons. Sur les spécimens retrouvés à Kalibangan et Rakhigari (Fig.4), les rayons des roues sont représentés par des lignes peintes joignant le moyeu central à la périphérie de la roue, alors que dans ceux qui proviennent de Banawali, les rayons sont représentés en bas-relief (Fig.5), une technique qui s'est perpétuée tout au long de la période historique.




Fig. 4. Rakhigarhi : roue en terre cuite. Les lignes peintes qui rayonnent à partir du
moyeu central et atteignent la circonférence représentent clairement les
rayons de la roue. Période harappéenne avancée.


     Venons en maintenant à l'horizon chronologique des Védas. L'établissement harappéen à Kalibangan, dans le Rajasthan, a été abandonné alors qu'il était en pleine maturité à cause de l'assèchement de la Sarasvati voisine. Ce fait a été mis en évidence par des hydrologues Italiens et Indiens, et Raikes, leur chef, a sous-titré avec pertinence son article à ce sujet : « Kalibangan : morte de causes naturelles ». Selon les datations au radiocarbone, cet abandon a eu lieu entre 2000 et 1900 avant J.C.. D'éminents géologues, K Puri et B.C. Verma, ont démontré que la Sarasvati prenait sa source dans les glaciers de l'Himalaya, que son lit avait été bloqué par des mouvements tectoniques dans cette chaîne de montagnes, que son cours s'était donc asséché et ses eaux détournées vers la rivière Yamuna.


Fig. 5. Banawali : roues en terre cuite avec les rayons en bas relief. Le specimen sur
la gauche est érodé mais on distingue encore les rayons. Sur celui de droite, bien
qu'il soit cassé, on peut voir les rayons très clairement.
Période harappéenne avancée.


     Si l'on rassemble la totalité des preuves fournies par l'archéologie, les datations au radiocarbone, l'hydrologie, la géologie et la littérature, la conclusion suivante semble inévitable : puisque à l'époque du Rig Véda la Sarasvati était un fleuve au cours puissant et que, comme le montrent ces différentes preuves, elle s'est asséchée aux alentours de 2000 avant J.C., le Rig Véda ne peut qu'être antérieur à cette date. Dire de combien doit naturellement être laissé pour l'instant à l'estimation de chacun




Fig. 6. carte montrant la correlation entre la région Rigvedic
et l'expansion de la civilisation harappéenne, avant 2000 Av J.C..


     Comme cela ressort clairement du RV 10.75.5,6, la zone entière comprise entre le Gange à l'est et l'Indus à l'ouest était occupée par les Aryens védiques. De plus, puisque le Rig Véda doit remonter à une période antérieure à 2000 avant J.C., une question doit tout de suite être posée : quelle culture archéologique pouvait donc couvrir la région située entre Gange et Indus durant la période antérieure à 2000 avant J.C. ? Si l'on y réfléchit froidement et sans passion, on ne peut échapper à cette inévitable conclusion : il ne s'agit de rien d'autre que de la civilisation harappéenne elle-même (Fig.6). Cependant, en dépit de cette forte évidence en faveur de l'équation Védique = Harappéen, il serait prudent, comme j'en ai toujours été partisan, de laisser cette équation en attente jusqu'à ce que l'écriture harappéenne soit déchiffrée de manière satisfaisante. Il est inutile d'ajouter que les histoires à dormir debout qui ont été racontées jusqu'à présent à propos de déchiffrage sont indéfendables. Désolé !

     Il n'y a aucune vérité non plus dans le quatrième mythe, selon lequel la culture harappéenne aurait « disparu ». Ce qui est réellement arrivé est que la courbe de cette culture, qui a émergé aux alentours de 2600 avant J.C. et a atteint son apogée dans les siècles qui ont suivi, a entamé son déclin aux alentours de 2000 avant J.C.. Plusieurs facteurs semblent y avoir contribué. Une surexploitation provoquant l'épuisement du sol conduisit à une chute de la production agricole. Il s'y ajouta probablement un changement climatique vers un surcroît d'aridité. Et, non moins significatif, un recul marqué des échanges commerciaux, tant à l'intérieur de la région qu'avec l'extérieur. Le résultat de tout ceci est que disparut l'abondance qui caractérisait cette civilisation. Les cités commencèrent à se dépeupler et il y eut un retour au scénario rural. On assista donc ainsi, sans aucun doute, à un recul dans le mode de vie, mais pas à une extinction de la culture elle-même. Dans mon récent livre, « The Sarasvati flows on », j'ai traité de façon complète cet aspect de la continuité culturelle, en produisant des photographies comparables des objets harappéens et de ceux du présent. En un mot, il apparaît que, quel que soit l'aspect de la vie que vous abordez, vous y trouverez un reflet de la culture harappéenne, que ce soit en agriculture, dans les habitudes culinaires, le maquillage, les ornements, les objets de toilette, les jeux des enfants comme des adultes, les transports routiers ou fluviaux, les contes populaires, les pratiques religieuses, etc...
     Nous ne donnerons ici que quelques exemples.
     Les fouilles de Kalibangan ont fait apparaître un champ tel qu'il avait été cultivé en 2800 avant J.C.. Il est caractérisé par la disposition croisée des sillons (Fig.7). Le même labour croisé est encore utilisé aujourd'hui dans le nord du Rajasthan (Fig.8), l'Haryana et l'ouest de l'Uttar Pradesh. Actuellement la moutarde est plantée dans des sillons largement écartés et le pois chiche dans des sillons plus rapprochés (Fig.9). Il est probable que ces deux plantations s'effectuaient de la même façon à l'époque harappéenne, et il existe des traces des deux dans les niveaux harappéens. On a également découvert à Kalibangan un ensemble Linga cum yoni (Fig.10) du même type que ceux qui sont encore sculptés aujourd'hui (Fig.11).

 



Fig. 7. Kalibangan : champ cultivé, avec sillons entrecroisés. Environ -2000 Av J.C..

 



Fig. 8. et Fig. 9. Environs du village de Kalibangan. A gauche : technique actuelle de labour,
qui présente aussi un entrecroisement des sillons. A droite : champ avec plants de moutarde
dans les sillons les plus éloignés et de pois chiche dans les autres (période actuelle).



Fig. 10. Kalibangan : lingam en terre cuite avec yoni. Période harappéenne avancée.

 



Fig. 11. lingam de Shiva avec yoni dans un temple moderne. Du broc
au-dessus tombent en permanence des gouttes d'eau sur le lingam.


     Ce même site, comme ceux de Banawali, Rakigarhi et Lothal, a permis de mettre au jour des « autels du feu » indiquant des rites associés à Agni. Dans l'illustration figurant ici (Fig.12), il y avait à l'origine sept autels du feu, dont certains ont été disloqués par un assèchement ultérieur. On voit à l'arrière un mur orienté nord-sud indiquant que celui qui exécutait le rite devait se tenir face à l'est. On peut voir à l'avant la moitié inférieure d'une jarre dans laquelle des cendres et du charbon de bois ont été retrouvés, ce qui signifie que le feu était préparé pour le prochain rituel. À côté de ces autels, sur la gauche (non visibles sur la figure), se trouvait un puits assorti d'un dallage, suggérant qu'un bain cérémoniel accompagnait le rite. (Ceci reste à tirer au clair, car ces autels du feu n'ont rien à voir avec ceux des Parsis).




Fig. 12. Kalibangan : rangée de sept autels consacrés au feu découverts sur une plate-forme.
(ils ont cependant été déplacés à cause de canalisations postérieures)
Période harappéenne avancée.



     Cela pourrait apparaître comme une pure légende s'il était établi que les asanas yogiques, qui sont devenus à la mode aujourd'hui, même auprès des élites, étaient déjà pratiqués par les Harappéens (Fig.13).




Fig. 13. figurines en terre cuite dans des postures de yoga.
1-4, Harappa ; 5-6, Mohenjo-daro.
Période harappéenne avancée.



     Une femme mariée hindoue a coutume d'appliquer du sindura (vermillon) sur la raie (manga) de ses cheveux (Fig.14). Bien que cela soit très surprenant, c'est un fait que les femmes harappéennes faisaient de même, comme le montrent de nombreuses figurines féminines en terre cuite (Figs. 15 et 16). Sur ces figurines, les ornements sont peints en jaune pour indiquer qu'ils étaient en or, les cheveux sont noirs et une couleur rouge est appliquée au niveau de la partition des cheveux, indiquant l'usage du vermillon. Même la manière hindoue de saluer avec un namaste (Fig.17) a son origine dans la culture harappéenne, comme le montrent certaines autres figurines de terre cuite (Fig.18).




Fig. 14. Le Premier Ministre du Bihar Shrimati Rabri Devi et son mari
Shri Laloo Prasad Yadav à Patna, la capitale de l'état. A noter la touche de
vermillon dans la manga de la ministre, indiquant son statut marital.





Fig. 15-16. Nausharo (Pakistan) : figures peintes de femmes en terre cuite. La couleur jaune
sur les ornements suggère que ceux-ci étaient en or ; les cheveux sont noirs, et le rouge sur la
ligne médiane de séparation des cheveux indique l'utilisation de vermillon. - 2800-2600 Av J.C..



Fig. 17. L'ex-président de l'Inde, Shri K.R. Narayanan (à gauche), accueilli d'un namaste
par le Premier Ministre, Shri Atal Bihari Vajpayee (à droite), Shri L. K. Advani (milieu)
et autres officiels à la veille du départ du Président pour une tournée à l'étranger.



Fig. 18. Harappa : Figure en terre cuite saluant en namaste. Période harappéenne avancée.


     À l'aide de ce qui précède, il doit être devenu parfaitement clair que les quatre théories évoquées, à savoir qu'il y a eu une « Invasion Aryenne de l'Inde », que « les Harappéens étaient un peuple de langue dravidienne », que « la Sarasvati du Rig Véda était l'Helmand d'Afghanistan », et qu'il y a eu une « disparition de la culture harappéenne » ne sont rien d'autre que de simples mythes qui, une fois créés, se sont perpétués dans le subconscient. Comme ils ont altéré notre vision du passé de l'Inde, il est nécessaire de les détruire, et le plus tôt sera le mieux. Combien de temps devrons-nous continuer, tels des autruches, à cacher nos têtes dans le sable de l'ignorance ?

     Pourquoi et comment ? Rétrospectivement, on est amené à s'émerveiller devant le fait que cette grande civilisation du sub-continent Indien, dénommée harappéenne, ou de l'Indus, ou de l'Indus-Sarasvati, dont les racines remontent au cinquième millénaire avant J.C., existe encore, non comme un aspect fugitif, mais comme un élément vital de notre tissu culturel. Le psychisme indien a manifestement médité ce grand phénomène culturel de « subsistance », et sa quête a trouvé un écho pertinent dans ces mots d'un grand poète et penseur indien, Allama Iqbal :

Yunan-o-Misra-Ruma sab mit gaye jahan se
Ab tak magar hai baqi namo, nisan hamara
Kuchh bat hai ki hasti mitati nahin hamari
Sadiyon raha hai dusman daur-hi-zaman hamara

     Le poète dit qu'alors que les anciennes civilisations de Grèce, d'Egypte et de Rome ont disparu de ce monde, les éléments de base de notre civilisation se sont perpétués. Bien que les évènements du monde aient été inamicaux à notre égard au cours des siècles passés, il y a « quelque chose » dans notre civilisation qui a résisté à cette adversité.

     Quel est ce « quelque chose », est-ce une force inhérente ? Il repose sans doute sur le caractère libéral de la civilisation indienne, qui lui autorise une fertilisation croisée avec d'autres cultures, sans qu'elle perde sa propre identité. Nous pouvons à ce propos rappeler les mots du plus grand homme de notre temps, le Mahatma Gandhi : « Laissez moi tenir mes portes et mes fenêtres grand-ouvertes, pour que l'air frais puisse pénétrer de toutes les directions ». Néanmoins, il restait fermement assis dans sa chambre (l'âme).
     L'âme de l'Inde est toujours vivante !




 

 

     
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