Ce texte (revu ici) a été
présenté lors dun séminaire sur léducation
intégrale organisé par la Chinmaya Mission à Coimbatore
(dans le sud de lInde) les 4 et 5 février 1999.
On
ma demandé de parler de lhistoire ancienne de lInde.
Cest une question qui devrait intéresser tous les Indiens,
spécialement les enseignants, puisque les étudiants ont
une curiosité naturelle à connaître les origines
les plus reculées de leur pays. La naissance de la civilisation
indienne est un sujet que jétudie depuis longtemps, tout
dabord parce quil me passionne : explorer les racines dune
grande civilisation vivante et qui embrasse plus de 6 000 ans, nest
sans doute possible quen Inde, puisque toutes les autres civilisations
anciennes ont disparu depuis longtemps. Il y a toutefois une autre raison
à mon intérêt, et ce sera lobjet de cette
brève présentation : il sagit du fameux problème
« aryen ».
Comme vous le savez,
nos livres dhistoire continuent denseigner, grosso modo,
la théorie des savants européens du XIXe siècle
(dont le célèbre Max Müller) : selon eux, vers 1500
av. J.-C., des peuplades nomades et à moitié barbares
les fameux « Aryens », ou Indo-aryens,
ou encore Indo-européens comme on les appelle plutôt maintenant
descendirent en hordes depuis lAsie centrale sur le nord-ouest
de lInde, et chassèrent vers le Sud les ancêtres
des Dravidiens daujourdhui ; puis, en quelques siècles,
ils composèrent les Védas, répandirent leur culture
« aryenne » et leur langue le sanscrit sur
toute lInde, et bâtirent la glorieuse civilisation du Gange.
À quelques variantes près, cest tout ce quun
enfant indien entendra à lécole. Et non seulement
les livres dhistoire, mais des dictionnaires et des encyclopédies
respectés vous diront plus ou moins la même chose.
À première
vue, donc, toute opinion différente sur le sujet semble écartée.
Et pourtant, il y a non seulement des vues très différentes,
mais un débat qui fait rage dans les universités de lInde
ou de lOccident et met en lice historiens, linguistes et archéologues.
Le fait est que beaucoup dentre eux ont ces dernières années
souligné le besoin de reconsidérer la théorie établie.
En Inde, ils ont parmi eux des archéologues renommés tels
que Madhav Acharya, R. S. Bisht, Dilip Chakrabarti, S. P. Gupta, J.
P. Joshi, B. B. Lal, V. N. Misra, S. R. Rao, K. M. Srivastava, etc.
; en Occident, G. F. Dales, Jean-François Jarrige, K. A. R. Kennedy,
J. M. Kenoyer, Colin Renfrew, Jim Shaffer, et bien dautres. Se
joignent à eux des érudits dans divers domaines, tels
que A. K. Biswas, David Frawley, Subhash Kak, Klaus Klostermaier, N.
S. Rajaram, K. D. Sethna, Bhagwan Singh, Shrikant Talageri, etc. Tous
saccordent sur le fait que larchéologie napporte
aucune confirmation de la théorie dune invasion aryenne
de lInde, et tend plutôt à linfirmer ; plusieurs
dentre eux estiment également que les arguments linguistiques
qui étayent cette théorie sont assez branlants. Mais ce
débat, comme nous le verrons, nest pas limité au
monde universitaire ; il ne sagit pas dune controverse érudite
et desséchée, mais dun problème qui a ses
répercussions sur lInde daujourdhui, notamment
en ce qui concerne son unité.
Jai
étudié ce problème non seulement dun point
de vue archéologique, mais aussi en tenant compte des vues de
grands Indiens tels que Swami Vivékananda, Sri Aurobindo et dautres
(en fait, mon point de départ a été les recherches
védiques de Sri Aurobindo). [1] Car le sujet
est vaste et touche non seulement à larchéologie
et à la linguistique, non seulement à lastronomie,
aux mathématiques anciennes, à la géologie, la
métallurgie, même à lécologie, mais
aussi aux Écritures de lInde, à sa culture et à
sa tradition. Il y a quelques années jai résumé
les points les plus importants dans un petit livre. [2]
Mais aujourdhui, je me limiterai à quelques arguments centraux
qui, à mon sens, suffisent à montrer que les archéologues
et érudits de la « nouvelle école » ont raison
lorsquils invitent à un regard radicalement nouveau sur
le passé reculé de lInde.
Au cur de
lénigme des origines de la civilisation indienne se trouve
la célèbre civilisation de lIndus (aussi appelée
« civilisation harappéenne »), une des plus anciennes
au monde. Elle était certainement de beaucoup la plus étendue,
car elle couvrait les régions actuelles du Panjab, du Haryana,
du Gujarat, une grande partie du Rajasthan, du Maharashtra et du Cachemire,
la partie occidentale de lUttar Pradesh, la totalité du
Pakistan, et même une bonne partie de lAfghanistan. Elle
était aussi lune des plus évoluées en matière
durbanisation, dindustrie, de technologie, de commerce et
de navigation. Ses arts et artisanats étaient
divers et raffinés, bien que nettement moins abondants quen
Égypte ou en Mésopotamie à la même époque.
Mais sa particularité était une administration remarquablement
paisible, soucieuse de ses habitants les plus humbles. Par exemple,
les installations sanitaires et systèmes de distribution des
eaux étaient si perfectionnés quon souhaiterait
que nos municipalités * en prennent de
la graine. Une telle civilisation, doù lélément
militaire semble quasiment absent, était certainement fondée
sur une intégration culturelle avancée. Sa période
pleinement développée (ou « phase de maturité
», comme les archéologues lappellent) a duré
denviron 2600 à 1900 av. J.-C. ; la période précédente,
dite de formation, remonte au moins à 3500 av. J.-C. (J. M. Kenoyer
parle de 5000 av. J.-C.). Quelques sites tels que Mehrgarh (où
des fouilles françaises ont eu lieu sous la direction de larchéologue
Jean-François Jarrige) font même preuve dune continuité
de cultures qui remonte jusquen 7000 avant notre ère. Aujourdhui
environ 2600 sites ont été identifiés, dont plus
de la moitié se trouve en Inde ; 700 sont situés le long
du lit asséché dune immense rivière sur laquelle
nous reviendrons. Les deux cités les plus célèbres,
Mohenjo-daro (sur lIndus) et Harappa (sur le Ravi) se trouvent
maintenant au Pakistan, mais depuis lIndépendance de 1947,
les archéologues indiens ont mis à jour un grand nombre
de villes et de villages plus petits mais non moins importants, tels
que Dholavira et Lothal au Gujarat, Kalibangan au Rajasthan ou Rakhigarhi
et Banawali au Haryana.
Lorsque cette civilisation
fut découverte dans les années 1920, on voulut bien sûr
la faire entrer dans le cadre accepté. On supposa donc que ses
habitants étaient des « Dravidiens », que les
« Aryens », en lenvahissant, détruisirent ses
belles cités, chassant les survivants vers le sud de lInde.
Mais aujourdhui, plus personne (sauf peut-être ceux qui
écrivent les livres dhistoire destinés aux écoliers
indiens) ne prend ces suppositions au sérieux, car elles ne sont
corroborées par aucun fait solide sur le terrain. Les archéologues,
quelle que soit leur école de pensée, quils soient
indiens ou occidentaux, sont au moins daccord sur les points suivants
:
Tout dabord,
aussi surprenant que cela puisse paraître, il ny a pas la
moindre trace physique denvahisseurs, aryens ou autres, du Nord-Ouest
ou dailleurs, et aucune trouvaille na pu être associée
avec un peuple aryen qui serait entré en Inde aucun style
de poterie, aucun ustensile ni outil ni arme ni sépulture ni
aucune forme dart. Il semble difficile dimaginer quun
peuple à qui lon demande davoir conquis le sous-continent
indien nait pas laissé la plus petite trace physique !
Qui plus est, il ny
a aucun signe de conflit majeur dans aucune des villes, ni de déplacement
de populations vers le Sud ; le seul déplacement apparent, vers
la fin de la civilisation harappéenne, est vers lest, plus
précisément vers le bassin du Gange. B. B. Lal, ancien
directeur-général de lArchaeological Survey of India,
remarque :
Les défenseurs
de la théorie de linvasion aryenne ont été
incapables de citer un seul exemple offrant des traces évidentes
d« envahisseurs » représentés
soit par des armes de guerre, soit même par des vestiges culturels
quils auraient laissés. [3]
J. M. Kenoyer, qui
poursuit en ce moment lexcavation dHarappa, est encore plus
catégorique :
Il nexiste
aucun signe archéologique ou biologique dinvasions
ou de migrations massives de la vallée de lIndus entre
la fin de la phase harappéenne, aux environs de 1900 av.
J.-C., et les débuts de la période historique vers
600 av. J.-C. [4]
Deuxièmement,
des experts ont analysé les squelettes retrouvés dans
les villes harappéennes (en particulier au Sind, au Panjab et
au Gujarat), et ils ont conclu que les traits physiques de leurs habitants
nétaient pas sensiblement différents de ceux des
populations actuelles dans ces mêmes régions. Il ny
a aucun signe de perturbation massive dans les caractéristiques
démographiques, on note seulement les changements graduels quon
peut sattendre à trouver au fil des siècles. K.
A. R. Kennedy, anthropologue biologiste à lUniversité
de Cornell aux États-Unis, conclut sans ambiguïté
:
Les anthropologues
biologistes demeurent incapables de corroborer une seule des théories
qui supposent une entité aryenne biologique ou démographique.
[...] Ce que les données biologiques démontrent, cest
que les études en laboratoire des restes humains excavés
de tous les sites archéologiques, y compris ceux considérés
dordinaire [par la vieille école] comme étant
des sites « aryens », ne mettent à jour aucune
race exotique. Tous les restes humains préhistoriques retrouvés
jusquà présent sur le sous-continent indien
sont phénotypiquement identifiables comme appartenant à
lAsie du Sud ancienne. [...] En bref, il ny a aucun
signe de perturbation démographique dans le secteur nord-ouest
tout au long de la culture harappéenne et immédiatement
après son déclin. [5]
Troisièmement,
comme je lai mentionné tout à lheure, la plus
forte concentration de sites harappéens se situe le long dun
grand fleuve maintenant asséché, qui suivait assez précisément
(bien que plus au nord) le cours traditionnel de la rivière légendaire
Sarasvati, et qui traversait dest en ouest le Panjab, le Haryana,
le Rajasthan, le Sind et le nord du Gujarat, pour aller se jeter dans
la mer dArabie. Son cours exact, long de 1500 kilomètres,
a été retracé par des géologues et confirmé
par des photographies prises par satellite ; le Centre
Bhabha de recherches nucléaires a même trouvé que
dans certaines parties du Rajasthan, « dans des conditions extrêmement
désertiques », leau de la Sarasvati « demeure
à une profondeur de cinquante à soixante mètres
», et des analyses au carbone 14 de plusieurs échantillons
deau ont permis de les situer « entre 400 et 5400 av. J.-C.
[...] sans aucun signe de renouvellement récent. » [6]
Aujourdhui les scientifiques saccordent généralement
sur le fait que ce fleuve, dont le lit fait de trois à dix kilomètres
de large, ne peut être que lancienne Sarasvati la
rivière même dont les hymnes du Rig-Véda chantent
souvent les louanges. (Cette identité de la Sarasvati est acceptée
par la plupart des archéologues, tels que Kenoyer, Raymond et
Bridget Allchin, G. L. Possehl ou D. P. Agrawal.) Mais il se trouve
que ce fleuve sest asséché par étapes, et
les analyses scientifiques ont permis de fixer la date de sa disparition
finale aux environs de 2000 av. J.-C. On se demande donc pourquoi les
présumés Aryens, qui sont censés avoir envahi lInde
cinq cents ans après, et composé le Rig-Véda encore
plus tard, auraient tant loué une rivière asséchée
depuis plusieurs siècles ? Il va de soi que les auteurs des hymnes
védiques vivaient près de la Sarasvati lorsquelle
coulait à flots, et une fois de plus, cela cadre parfaitement
avec lépoque harappéenne.
De plus, si les «
Dravidiens » sétaient enfuis vers le Sud, pourquoi
auraient-ils oublié en route la fameuse écriture de lIndus,
au point quon nen trouve aucune trace dans le sud de lInde,
et que les toutes premières inscriptions tamiles quon connaisse
allaient devoir attendre presque deux mille ans encore, et être
écrites dans lécriture brâhmî ? Non
seulement lécriture, mais aucun objet retrouvé dans
les fouilles effectuées au Sud ne présente une relation
évidente avec la culture harappéenne.
Finalement, les liens
profonds entre la culture harappéenne et le Véda (quon
attribue dordinaire aux fameux Aryens mille ans plus tard) sont
de plus en plus reconnus : on trouve des statues et des sceaux représentant
des yogis et des postures de yoga, une divinité ressemblant à
Shiva, le culte dune déesse-Mère, également
le culte du feu, et de nombreuses représentations du taureau
tout cela évoque la culture védique. Parmi les
symboles harappéens figurent aussi le trishul ou trident, la
swastika, la conque, larbre pipal (ou figuier sacré), autant
déléments centraux de la culture indienne ultérieure.
Le Rig-Véda lui-même est plein de références
à des villes ou villages fortifiés, à locéan,
à la navigation, au commerce et à lindustrie, traits
que lon retrouve dans la civilisation de lIndus. Selon R.
S. Bisht, directeur au Archaeological Survey of India et excavateur
du célèbre site de Dholavira dans la région marécageuse
du Katch au Gujarat, cette cité harappéenne est «
une réalité virtuelle de ce que le Rig-Véda, le
plus ancien récit littéraire du monde, décrit.
» [7] S. P. Gupta, président de la
Société indienne darchéologie, renchérit
: « Notre analyse montre que la civilisation de lIndus-Sarasvati
reflète la littérature védique. » [8]
Il est donc clair que
les données scientifiques objectives militent contre la vieille
théorie de linvasion. Larchéologie savère
être en pleine contradiction avec lexistence dun hypothétique
peuple aryen et avec son arrivée supposée en Inde. Au
contraire, elle suggère nettement que du point de vue culturel,
la civilisation de lIndus-Sarasvati (comme elle est parfois appelée
maintenant) avait une toile de fond védique, ce qui rendrait
le Rig-Véda vieux dau moins 5000 ans (en accord, remarquons-le,
avec la tradition indienne).
Bien entendu, bien
des questions subsistent. ** Par exemple, quen
est-il des mystérieux signes que lon trouve gravés
sur des milliers de sceaux de lIndus ? Le fait est que plusieurs
équipes de spécialistes ont travaillé pendant des
décennies à vouloir prouver que la langue ainsi écrite
était une forme ancienne du tamil (le « proto-dravidien »),
mais sans grand succès ; la plupart dentre eux ont maintenant
abandonné. Dautres érudits (tels que S. R. Rao,
qui a découvert le site important de Lothal et la ville submergée
de Dwaraka, ou plus récemment N. Jha) ont travaillé dans
la direction opposée, tentant didentifier le langage de
ces sceaux au sanscrit, mais pour le moment, leurs déchiffrements
nont pas davantage été acceptés. Seule la
découverte dune inscription bilingue ou suffisamment longue
(la plupart ne comporte que quelques signes) pourrait trancher la question.
Voilà donc,
en bref, ce qui ressort des trouvailles récentes. Mais personnellement,
la question qui ma beaucoup intéressé est la suivante
: la tradition indienne a-t-elle quelque chose à nous apprendre
sur le même sujet ? Est-elle en accord avec larchéologie,
ou soutient-elle la vieille théorie de linvasion aryenne
? Soutient-elle également la division entre Aryens et Dravidiens
qui résulte de cette théorie ? La réponse est sans
ambiguïté : aucune Écriture indienne ne fait la moindre
allusion à une invasion du Nord-Ouest ou à une terre ancestrale
située en dehors de lInde. Au contraire, le pays védique
que le Rig-Véda mentionne le plus souvent est le Saptasindhu
(littéralement, « le pays aux sept fleuves »), cest-à-dire
le double bassin de lIndus et de la Sarasvati, qui est exactement
la région où la civilisation harappéenne a trouvé
son plein essor. Citons ici Swami Vivékananda :
Il ny a pas
un mot dans nos Écritures, pas un seul, qui dise que les
Aryens sont venus doù que ce soit en dehors de lInde.
[...] LInde entière est aryenne, rien de moins. [9]
Certains
diront que cela ne concerne que la tradition de lInde du nord.
Jetons donc un coup dil au Sud. Dans la littérature
tamile de la légendaire académie de la Sangam, nous trouvons
lorigine des Tamils non pas au Nord, mais plus loin au Sud, sur
une île ou un continent maintenant disparu sous locéan,
le Koumari kandam. Il sagit sans doute là du souvenir de
la ville de Pouhar (ou Poumpouhar), qui selon les épopées
tamiles, le Shilappadikâram et le Manimekhalaï, se trouvait
à lembouchure de la rivière Cauvéry ***
avant davoir été engloutie par les flots
fait que confirment des fouilles sous-marines préliminaires.
(Larchéologie sous-marine en Inde nen est quà
ses débuts : nous pouvons nous attendre à des découvertes
dimportance majeure ces quelques années à venir.)
Alors quen est-il
de la fameuse culture dravidienne ? Personne ne contestera sa splendeur
ni sa richesse, ni même son caractère distinct, mais il
nest nullement « séparé »
comme certains aiment à laffirmer. La culture dravidienne
nest pas plus « séparée »
que, par exemple, les cultures bengalie ou gujaratie. Chacune a son
identité particulière, sa contribution originale, mais
elles sont toutes les branches dun même arbre. Si nous revenons
au Shilappadikâram, nous y trouvons des passages éloquents
sur Indra, Shiva, Vishnou, Krishna, Dourga, Lakshmi, et plusieurs mentions
des Védas ; pour sculpter lidole de Kannagi, on voit le
roi Shengouttouvane rapporter une pierre depuis les Himalayas, où
ses propres ancêtres avaient, selon la légende, gravé
leur emblème ; il est vrai quil combat des rois du Nord,
mais il ny a pas la moindre suggestion que leur culture soit considérée
comme étant différente. Dans le Manimékhalaï,
la mer avale la magnifique cité de Pouhar parce quune fête
en lhonneur dIndra, dieu védique par excellence,
a été négligée. Dans la période historique,
nous voyons des rois chola et chéra qui affirment fièrement
descendre de Rama ou de rois de la dynastie lunaire cest-à-dire
dancêtres « aryens ». On
nous dit que le plus grand des rois chola, Karikala, protégeait
à la fois la religion védique et la littérature
tamile, que le roi pandya Nedunjelyan a accompli bien des sacrifices
védiques, et que la dynastie des Pallavas ****
fit de Kanchi, leur capitale, un foyer de culture sanscrite. Un autre
roi pandya, selon la tradition, aurait nourri les armées des
deux côtés au cours de la Grande Guerre du Mahabharata.
Et noublions pas le culte accordé dans le Sud à
Agastya, le grand Rishi du Nord. Bien dautres
exemples du même genre pourraient être cités de la
poésie de la Sangam, ou même de lancienne grammaire
tamile, le Tolkappiyam [10]. Rien de tout
cela névoque un conflit culturel ; au contraire, cest
un enrichissement mutuel qui a eu lieu : si la culture védique
a été accueillie dans le Sud et harmonisée aux
éléments locaux, en échange ce que lon a
plus tard appelé « hindouisme » a beaucoup reçu
du pays tamil, par exemple dans les domaines de la musique, la danse,
larchitecture, ou le mouvement de la bhakti.
Il
est maintenant temps de conclure, et à mon sens il y a plusieurs
leçons importantes à tirer de notre brève étude
de la controverse aryenne.
La
première est quil ny a jamais eu dinvasion
de lInde par des peuplades aryennes ou indo-européennes,
et que nos livres dhistoire devront être corrigés
à la lumière de trouvailles scientifiques sérieuses.
Pour citer Dr ambedkar : « La théorie de linvasion
[aryenne] est une invention. Cest une perversion de lenquête
scientifique, quon ne laisse pas libre de se développer
à partir des faits. [...] Elle échoue sur chaque point.
» [11] Létat actuel de
nos connaissances tend à montrer que la civilisation indienne,
dont les racines remontent encore plus loin que celle de lIndus,
a poussé sur le sol indien. Citons larchéologue
américain Jim Shaffer :
Les données
archéologiques actuelles ne confirment pas lexistence
dune invasion indo-aryenne ou européenne en Asie du
Sud aux époques préhistorique ou protohistorique.
En revanche, il est possible de démontrer archéologiquement
lexistence dune série de changements culturels
reflétant une évolution culturelle indigène
depuis la période préhistorique jusquà
la période historique. [12]
Naturellement, cette
nouvelle perspective aura des répercussions considérables
sur lhistoire de lInde ancienne, et aussi sur celle de lancien
monde, et nous pouvons prédire sans crainte derreur que
lInde finira par être reconnue comme étant la source
de bien des éléments de la civilisation occidentale. Plusieurs
penseurs occidentaux avaient déjà soupçonné
cela par exemple Voltaire, qui écrivait il y a plus de
deux cents ans :
Je
suis convaincu que tout nous vient des bords du Gange, astronomie,
astrologie, métempsycose, etc. [13]
Ce nest pas à nous, qui nétions que des
sauvages barbares, quand ces peuples étaient policés
et savants, à leur contester leur antiquité. [14]
La deuxième
leçon est que ceux qui encore aujourdhui insistent sur
la division entre aryen et dravidien le font au mépris non seulement
des trouvailles archéologiques, mais aussi de la tradition indienne
(du Nord comme du Sud) ; ils préfèrent suivre aveuglément
quelques savants européens du XIXe siècle qui inventèrent
cette théorie sans la moindre preuve, pour la simple raison quils
ne pouvaient pas accepter que la civilisation ancienne ait pu provenir
de lInde : il fallait que ce soit lhomme blanc qui ly
ait apportée. De plus, en cet âge des colonies, ils firent
tout pour diviser lInde en aryen et dravidien, Nord et Sud, hautes
et basses castes, afin dencourager les conversions au christianisme
et de justifier la présence britannique « civilisatrice
» en Inde. Leurs disciples daujourdhui sont tout aussi
intéressés à cette affaire de division ; la meilleure
preuve en est quils refusent toujours tout débat sérieux,
et préfèrent jeter des invectives à la figure darchéologues
ou dhistoriens respectés, quils accusent dêtre
« chauvins » ou « sectaires ». Autrement dit,
si vous étudiez le problème objectivement vous êtes
un fanatique, tandis que si vous propagez des théories périmées
à des fins politiques, vous prononcez la vérité
pure, que personne na le droit de remettre en cause. Voilà
qui est non seulement anti-scientifique et irrationnel, mais de lobscurantisme
pur et simple.
La
troisième leçon, cest que la culture indienne est
essentiellement une, bien quayant des variations régionales
considérables, qui ne font que lenrichir. Sri Aurobindo
ne se lassait pas de souligner cette unité essentielle : «
L'unité spirituelle et culturelle de l'Inde s'était faite
très tôt et devint la substance même dont était
faite la vie de toute cette grande vague humaine entre les Himalayas
et les deux mers... » [15]
La civilisation occidentale,
trois siècles à peine après la Révolution
industrielle, est maintenant à bout de souffle. Elle na
aucune direction, aucune fondation saine, aucune valeur sauf celles
de légoïsme et de lavidité rien
qui puisse vous remplir le cur. Seule lInde a su conserver
quelque chose des valeurs plus profondes qui peuvent faire de lhomme
un être humain, et je suis convaincu quen quête dun
remède à sa maladie avancée, le monde se tournera
vers ces valeurs. Reconnaître son antiquité permet de mieux
comprendre la force qui a permis à lInde de survivre à
travers tous ces âges. Toute la question est de savoir si elle
va survivre à sa phase actuelle de dégradation pour mener
le monde vers une ère nouvelle.
Je terminerai avec
ces paroles de Sri Aurobindo :
Un
temps doit venir où lesprit indien rejettera le voile
de ténèbres qui la recouvert, cessera dadopter
des pensées ou de soutenir des opinions de deuxième
ou de troisième main, et où il réaffirmera son
droit de juger et de senquérir du sens de ses propres
Écritures en toute liberté. Quand ce jour viendra, nous
[...] remettrons en question de nombreux mythes philologiques établis
: la légende, par exemple, dune invasion de lInde
par des Aryens venus du Nord ; la distinction artificielle et hostile
entre Aryens et Dravidiens quune philologie erronée a
plongée au cur de lunité de la race indo-afghane... [16]
Quand
les esprits les plus avancés de l'Occident commencent en ce
soir rouge de l'Ouest, à se tourner vers le génie de
l'Asie dans l'espoir d'une civilisation nouvelle plus spirituelle,
il serait étrange que nous ne trouvions rien de mieux que de
rejeter notre propre individualité et ses potentialités
pour mettre notre confiance dans le passé moribond et déliquescent
de l'Europe. [17]
Michel Danino
(Michel
Danino vit en Inde depuis plus de vingt-cinq ans. Il a traduit et
dirigé plusieurs ouvrages en anglais au sujet de Sri
Aurobindo et de Mère, et donne de nombreuses conférences
sur la culture indienne dont plusieurs ont été publiées.
Il est également l'auteur d'un livre sur le problème aryen
du point de vue indien., « The Invasion That Never Was ».
En 2001, Michel Danino a réuni le « Forum
International pour l'Héritage indien », avec 160
éminentes personnalités indiennes.)
Références :
* Allusion
aux conditions sanitaires souvent déplorables des municipalités
indiennes.
**
Je laisse ici de côté la question linguistique, présentée
brièvement dans The Invasion That Never Was.
***
Sur la côte du Coromandel, environ 250 km au sud de Madras.
**** Les
Cholas, Chéras, Pandyas et Pallavas étaient les quatre
grandes dynasties du Sud dont les royaumes (diverses époques
du Ier millénaire après J.-C.) englobaient une région
correspondant au Tamil Nadu et au Kérala daujourdhui.
Notes :
[1] Voir The Secret of the Veda de Sri Aurobindo
(Pondichéry: Sri Aurobindo Ashram, 1972).
[2] Michel
Danino et Sujata Nahar, The Invasion That Never Was (The Mothers
Institute of Research, New Delhi,
et Mira Aditi, Mysore, 2e édition, 2000).
[3] B.
B. Lal, The Earliest Civilization of South Asia (New Delhi: Aryan
Books International, 1997), p. 283.
[4] J.
M. Kenoyer, Ancient Cities of the Indus Valley Civilization (Karachi
& Islamabad: Oxford University Press
& American Institute of Pakistan Studies, 1998), p. 174.
[5] Kenneth
A. R. Kennedy, « Have Aryans been identified in the prehistoric
skeletal record from South Asia
? » in The Indo-Aryans of Ancient South Asia, ed. George
Erdosy (Berlin, New York : Walter de Gruyter,
1995), p. 60 & 54 (cest moi qui souligne).
[6] Voir
S. M. Rao and K. M. Kulkarni : « Isotope hydrology studies on
water resources in Western Rajasthan
», Current Science, 10 janvier 1997.
[7] R.
S. Bisht, cité dans « Looking beyond Indus Valley »,
The Week, July 26, 1998, p. 16.
[8] S.
P. Gupta, The Indus-Saraswati Civilization Origins, Problems
and Issues (Delhi : Pratibha Prakashan,
1996), p. 177.
[9] Swami
Vivekananda, Lectures from Colombo to Almora (Calcutta : Advaita
Ashrama, 1992), p. 222.
[10] Voir
mon étude « Vedic Roots of Early Tamil Culture »,
mars 2001 (sur lInternet).
[11] B.
R. Ambedkar, cité par D. B. Thengadi dans The Perspective
(Sahitya Sindhu Prakashan).
[12] Jim
G. Shaffer, « The Indo-Aryan Invasions : Cultural Myth and Archaeological
Reality », in J. R. Lukacs'
People of South Asia (New York : Plenum, 1984), p. 88 (cest moi
qui souligne).
[13]
Voltaire, Lettres sur l'origine des sciences et sur celle des peuples
de l'Asie (1re édition : Paris, 1777),
lettre du 15 décembre 1775.