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QUI EST ARYEN ?


Par Nanditha Krishna


Traduction de l’article Who is an Aryan ?
Publié dans le journal New Indian Express, du dimanche 26 octobre 2003

http://www.newindpress.com/sunday/sundayitems.asp?id=SEC20031025031940&eTitl



(La théorie de l’invasion de l’Inde du Nord par des peuplades nomades de race aryenne, vers l’an 1500 av. J.-C., est aujourd’hui totalement dépassée au regard des découvertes scientifiques de ces dernières années, notamment celles liées à la civilisation de l’Indus-Sarasvati révélée par les sites d’Harappa et Mohenjo-Daro. Toutefois des responsables politiques indiens n’hésitent pas à instrumentaliser cette théorie à des fins carriéristes. Dans le Sud de l’Inde par exemple, à la tête de partis régionaux, par leur rhétorique populiste ils se posent en défenseurs de la culture et des populations « dravidiennes » face à une supposée menace « aryenne » hégémonique incarnée à leurs yeux par les partis politiques nationaux et les brahmanes. C’est ce que dénonce ici Nanditha Krishna [1].) 


     La récente interdiction des sacrifices imposée par le gouvernement du Tamil Nadu a entraîné une vague de déclarations de politiciens mal informés ou malintentionnés quant à l' « aryanisation » ou la « brahmanisation » de le culture dravidienne dans laquelle tous les dieux, les systèmes de culte et les rituels se sont trouvés opposés dans un camp ou dans l'autre. Les Britanniques ont creusé entre les Aryens et les Dravidiens un fossé qui est devenu un outil précieux pour les politiciens indiens. Il est temps de discerner la vérité du mensonge.

     On croit communément que les « Dravidiens » de la civilisation de la vallée de l'Indus peuplaient à l'origine l'Inde du Nord. Apparurent les guerriers nomades aryens qui tuèrent ou asservirent la plupart des Dravidiens, repoussèrent les autres dans le sud, détruisirent leurs villes et imposèrent leur langue, leur religion et leur culture. Combien c'est simple et facile !

     Et pourtant …

     Nous savons tout d'abord que les villes de la civilisation de la vallée de l'Indus ont été détruites par des changements du milieu naturel et des événements géologiques, non par des invasions.

     Deuxièmement, personne n'a migré dans le Sud : la culture de la vallée de l'Indus s'est déplacée vers l'est vers le Gange comme les Aryens. Même la littérature tamoule ne mentionne pas de migration nord-sud. Ensuite, il n'y a absolument aucune preuve que les Aryens soient venus d'ailleurs que du Punjab et du Sind actuels.

     Les auteurs des Védas s'appelaient eux-mêmes Aryas, ce qui désignait une « personne noble » et non pas un groupe ethnique. Qui étaient les Dravidiens ? Ce terme n'est jamais utilisé dans la littérature védique. C'est une addition très tardive adoptée par des historiens britanniques. Il est fait mention de Dasa, qui signifiait ennemi (du perse Daha = ennemi) et qui plus tard, à mesure que les ennemis vaincus furent asservis, vint à signifier esclave. Aucune différence ethnosomatique pouvant caractériser une « race » n'a été constatée dans aucun site archéologique harappéen, ce qui anéantit les théories sur différentes races.

     Il existe une présomption, forgée par les historiens britanniques, qu'Aryen et Brahmane sont synonymes et que les castes ont été créées par les Aryens. Pourtant les Aryens englobent toutes les castes et jatis [2]. Il n'est fait aucune mention de castes dans le Rig Véda, la littérature aryenne la plus ancienne et la plus pure : leur première apparence remonte seulement au Purusha Sukta [3]. Donc les castes doivent avoir été d'origine non védique – ou non aryenne. En outre les gens ont changé de castes quand ils ont migré. À notre époque, les tisserands Pattunool de Saurashtra sont devenus « lyengars » à Madurai, les shrestis (commerçants) de l'Inde ancienne sont devenus sethis et seths en Inde du nord et de l'ouest, shettys au Karnataka et chettys au Tamil Nadu.

     Toutes les castes et communautés qui parlent des langues à base de sanskrit sont présumées aryennes tandis que les locuteurs des langues tamoules, malayalam, telugu et kannada sont considérées comme des Dravidiens. La langue est le moins fiable des caractérisations ethniques. Je parle et écris l'anglais, cela fait-il de moi un Anglais ? Les gens adoptent toujours la langue qui leur convient le mieux car la langue n'est rien d'autre qu'un moyen de communication et non une marque d'identité.


     La communauté de tisserands Pattunool de Saurashtra, les Marathes de Thanjavur et les Nayakars de langue télugu sont quelques uns des nombreux exemples de peuples qui ont migré et adopté la langue tamoule. Dans le nord, des castes et tribus cataloguées d'origine distinctement non-aryenne parlent des langues à base sanscrite. L'Inde connaît une longue histoire de migrants qui ont adopté des langues et des coutumes locales, tels que les Parsis qui se sont établis au Gujerat. Bien que le sanscrit et les langues qui en descendent appartiennent au groupe indo-européen (qui comprend le perse) et que les langues du Sud aient des grammaires différentes, la pratique d'une langue ne confère pas une identité ethnique.

     Ensuite règne la thèse fallacieuse d'une religion dravidienne et d'une religion aryenne imposée. Les dieux des Aryens étaient Indra, Varuna, Mitra, Agni et ainsi de suite. À l'exception d'Agni, le feu indispensable qui dévore tout, ils ont tous perdu leur position prééminente sur Brahma, le créateur, Shiva, le destructeur et Vishnu, le sauveur, dont aucun n'est même mentionné dans le Rig Véda mais sont maintenant représentés comme le visage de la religion aryenne. Ces dieux sont à la fois non aryens et brahmaniques.

     Et qu'en est-il des véhicules des dieux ? Tout cela fait des Brahmanes les principaux défenseurs de la religion non aryenne ! Bien que Kartikeya ou Murugan soit appelé maintenant le « dieu tamoul », n'oublions pas qu'il doit son origine aux Kshatrapas et aux Kushanas grecs. Le dieu principal du Silappadikaram tamoul est Indran : cela en fait-il une épopée « aryenne » ?

     Les sacrifices d'animaux sont, nous dit-on, un trait fondamental de la culture dravidienne : l'interdiction de ces sacrifices serait de l' « aryanisation » ou de la « brahmanisation ». Tout d'abord les tout premiers exemples de sacrifices d'animaux sont consignés dans la littérature sanscrite, lorsque les Aryens sacrifiaient aussi des animaux. Avec le temps, à mesure que la religion et les gens ont évolué, les brahmanes ont cessé de sacrifier des animaux grâce aux exhortations des rishis des Upanishads, au Bouddha et à Mahavira [4].

     Le mouvement bhakti indigène qui a pris naissance en pays tamoul et s'est répandu lentement dans toute l'Inde s'est prononcé contre l'abattage d'animaux pour l'alimentation ou le sacrifice et communiqua aux gens du commun le message de dévotion à un dieu personnifié. Il convient de louer l'évolution religieuse et le renoncement aux pratiques primitives et cruelles qui fut prêché par nos saints.

     Les sacrifices était fondamentaux dans toutes les religions à titre d'échange d'une vie pour une vie, du sang pour du sang. À mesure que les philosophes et les écoles de philosophie sont apparus, les oppositions entre le bien et le mal, le vrai et le faux ont été étendues aux pratiques acceptées auparavant. Ainsi l'esclavage, les sacrifices humains et le système des castes ont été condamnés comme des crimes contre les êtres humains tandis que le végétarisme et la condamnation des sacrifices d'animaux furent considérés comme du respect pour toutes les formes de vie.

     Même les gens qui prétendent que les sacrifices sont essentiels dans la religion « dravidienne » – quel que soit le sens de ce mot – ne mangent pas de viande le dimanche ou le jour de la nouvelle lune (le jour d'Amavasya) et ne sacrifient pas non plus d'animaux dans les pièces dédiées aux pooja [5] de leurs logements en affirmant que le non-abattage des animaux est l'objectif suprême. Les soi-disant rationalistes approuvent le sacrifice d'animaux au nom de la culture dravidienne et s'opposent à la « brahmanisation » sans comprendre ni l'un ni l'autre et incapables de définir l'un comme l'autre, ce en quoi ils perdent tout rationalisme.

     L'hindouisme actuel est un amalgame de toutes les traditions que l'on trouve dans ce pays. Cette religion a absorbé et englobé les traditions et les dieux régionaux. Ainsi des déités telles que Kamakshi de Kanchi, Meenakshi de Madurai, l'Ashta Vinayak du Maharashtra, Balaji de Tirumala, Ranganatha de Srirangam à Trichy et Vaishno Devi des contreforts de l'Himalaya ne se trouvent peut-être dans aucun texte védique mais ont plus d'adeptes que les dieux védiques [6].

     Le seul rite purement aryen qui reste est la présence d'Agni ou le Feu, qui était essentiel à la religion védique. Il existe plusieurs variantes non védiques dans chaque cérémonie et fête de chaque communauté, telles que le mangal sutra [7] ou thaali de la cérémonie de mariage, les divers rites de naissance et même les façons d'éliminer les corps des défunts – de la crémation suivie d'enterrement à l'enterrement suivi de crémation. La religion a évolué et s'est adaptée depuis 5000 ans. Le meilleur exemple en est la fête de Ganesha qui n'a jamais été un dieu védique. Son culte est resté localisé pendant des siècles jusqu'à ce que Lokamanya Tilak [8] ait décidé de tirer parti de Ganesh Chaturthi pour unir les Indiens afin de lutter pour l'autonomie. Ganesha sortit du pooja familial et descendit dans l'arène politique comme symbole de l'Inde renaissante. Actuellement, cette fête est probablement la plus grande célébration panindienne après celle de Deevapali [9]. Pourtant aucun de ces faits nouveaux n'est consigné par des textes sacrés et ils ne sont pas non plus aryens ou dravidiens.

     Il est donc temps que les politiciens cessent de duper les gens sur des thèmes d'Aryens contre Dravidiens et de s'en prendre à la brahmanisation pour marquer des points les uns contre les autres ou pour masquer leurs propres échecs. Aucune démarcation n'est possible dans l'hindouisme. Nous devons nous demander si une loi est bonne ou mauvaise et l'appuyer ou nous y opposer ensuite, et faire cesser les politiciens de nous diviser sur des différences inexistantes entre Aryens et Dravidiens.



On peut joindre l'auteur à l'adresse :
nankrishna@vsnl.com

 




Notes :

[1] Note de l’éditeur.

[2] Les jatis sont des petites communautés très soudées, géographiquement localisées, qui ne correspondent pas exactement aux quatre castes principales. Elles constituent ce que l’on pourrait appeler des castes intermédiaires, ou des guildes. Par exemple les communautés Kamma, Kaapu, Golla  d’Andhra Pradesh – communautés de commerçants, de bergers ou de cordonniers. Leurs membres perpétuent des traditions et professions ancestrales. Ils sont endogames.

[3] Le Purusha Suktam est un des hymnes les plus connus des Védas. Ecrit en l’honneur de l’ancêtre des hommes, le premier Purusha ou homme cosmique, décrit comme suit : « Ses yeux sont le soleil et la lune, de son visage sont nés les brahmanes, de son nombril les kshatriyas, de ses cuisses les vaishyas et de ses jambes les Shudras... »

[4] Vardhamâna dit Mahavira (le Grand Héros), qui vécut dans l’État du Bihar moderne vers 540-468 av. J.-C., est le fondateur du jaïnisme. Cette religion prône un ascétisme rigoureux et le respect de toute forme de vie. Tout comme le bouddhisme, elle vise à libérer l’homme du cycle ininterrompu des incarnations 

[5] Pooja : cérémonie religieuse rituelle.

[6] Kanchi, Madurai, Tirumala, Trichy sont des villes indiennes. Le Maharashtra est un des 28 États de la République indienne.

[7] Le Mangala Sutra est pour les hindous un cordon sacré attaché autour du cou de la mariée par son époux. Les femmes le considèrent comme un symbole de la vie de leur mari et elles l'enlèvent quand celui-ci décède. Il y a cinq signes sacrés qui indiquent le statut de femme marié hindoue : le mangala sutra, la marque vermillon sur le dessus du front et entre les sourcilles, les boucles d'oreilles et la boucle de nez. Toutefois la femme mariée hindoue ne porte pas systématiquement tous ces éléments.
Le thaali est un plateau, si possible en or, contenant des offrandes rituelles, notamment du riz sacralisé. Il est généralement apporté par la mariée au domicile du marié.

[8] Bâl Gangâdhar Tilak (1856-1920). Originaire du Mahârâshtra, il fut l’un des principaux leaders nationalistes indiens. Pour fortifier le sentiment national, il organisa deux festivals annuels, l’un dédié à Shivâji – symbole d’indépendance, ce roi marathe combattit l’Empire Moghol et établit un important royaume dans le Sud de l’Inde –, l’autre à Ganesha, le dieu à tête d’éléphant adoré de tous les Indiens, à l’occasion de la fête de Ganesh Chaturti qui lui est dédiée. Sur le plan politique, Tilak s’opposa, avec Sri Aurobindo, autre leader nationaliste de premier plan originaire du Bengale, aux modérés du Congrès. Il fit plusieurs séjours en prison pour propos séditieux et fut déporté six années en Birmanie. À son retour de déportation, devant l’inefficacité du Congrès, citadelle de l’élite anglicisée modérée, il fonda la ligue pour le « Home Rule » et devenant le chef incontesté de l’Inde entière. Dès lors il ne fut plus connu que sous le nom de Lokamanya Tilak (vénéré par le peuple).  

[9] Fête religieuse hindoue, dite « fête des lumières ».

 

 

 

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