Un Autre Regard sur l'Inde, François Gautier

 

UN AUTRE REGARD SUR L''INDE


Chapitre 13

Les menaces intérieures



 
 
 
 
 

    Depuis l'indépendance, la société hindoue est attaquée du dedans, d'une part par sa minorité musulmane, qui ne s'est jamais résolue à accepter une domination hindoue ; et d'autre part par l'intelligentsia marxisante du pays, qui au nom d'une fausse laïcité, cherche à éliminer toute trace de spiritualité du pays.
                                                                            (Koenraad Elst)



13.1. Le Cachemire

     « Au Cachemire, écrivait Sri Aurobindo en 1940, les hindous dominaient tout à fait. Maintenant, si l'on accède aux exigences des musulmans, les hindous seront anéantis. » [1] Et c'est exactement ce qui est arrivé ! Tout le monde a aujourd'hui oublié que l'entière population de la vallée du Cachemire fut hindoue, puis bouddhiste, avant d'être convertie par les musulmans il y a six siècles. Il est vrai qu'aujourd'hui ces habitants du Cachemire ont non seulement accepté une religion que leurs ancêtres abhorraient, mais ils ont souvent fait leur le cri militant de l'islam, en chassant leurs frères hindous qui ne se sont pas convertis. Savez-vous par exemple qu'au début du siècle, il y avait encore 25% d'hindous dans la vallée du Cachemire et que les 350 000 derniers se languissent actuellement dans des camps de réfugiés à Delhi, ayant laissé derrière eux maisons et terres ? Aujourd'hui on rejette toute la responsabilité de l'imbroglio cachemiri sur les gouvernements indiens successifs. Cependant ceux qui connaissent bien le Cachemire, la mentalité des Cachemiris, et qui se sont rendus là bas fréquemment durant ces deux dernières décennies, n'ont aucune illusion sur ce qu'on appelait encore il n'y a pas si longtemps la « Suisse himalayenne ». En fait, il existe plusieurs illusions quant au Cachemire, illusions véhiculées par la presse indienne.

      Illusion N°1 : L'Inde, de par une politique désastreuse menée après l'indépendance, se serait aliéné les Cachemiris. Mais les habitués du Cachemire (durant les glorieuses années de tourisme, lorsque les célèbres maisons flottantes du merveilleux lac de Srinagar regorgeaient de touristes, à qui les Cachemiris vendaient tapis, papier mâché, châles et visites guidées des Himalayas), savent qu'en règle générale les Cachemiris n'aiment pas l'Inde, peut-être parce que l'islam va toujours à l'islam. Quoiqu'il en soit, il est certain que les Cachemiris se sentent plus proches du Pakistan que de l'Inde. Et pourquoi pas ? La vallée du Cachemire (à ne pas confondre avec le Ladhak, qui est bouddhiste ou la région de Jammu, hindoue) à majorité musulmane, aurait dû revenir au Pakistan en 1947, si l'absurde logique de la partition avait été respectée. Mais le maharajah du Cachemire, un hindou (dont le grand-père avait « acheté » le Cachemire aux Britanniques), décida au dernier moment de rattacher son état à l'Union indienne. Fureur des Pakistanais : ils envoyèrent immédiatement au Cachemire des soldats déguisés en civil, lesquels réussirent à s'emparer d'un tiers de la région. Au moment même où l'armée indienne commençait à reprendre du terrain, l'ONU imposa un cessez-le feu. Cette Ligne de Contrôle des deux Cachemires tient encore aujourd'hui, mais le Pakistan est prêt à refaire une guerre – nucléaire peut-être cette fois – pour reconquérir ce qu'il considère comme son bien. De ce fait, les Indiens, dès l'indépendance, tentèrent d'amadouer les Cachemiris en favorisant cet État. C'est ainsi qu'aucun Indien n'a le droit d'acheter des terres ou une propriété au Cachemire, que le gouvernement central a investi des milliards de roupies dans l'infrastructure touristique du Cachemire, ce qui confère aujourd'hui aux Cachemiris (même après dix ans de guerre) le niveau de vie le plus élevé de toute l'Inde. Mais alors que reprochent donc les Cachemiris à l'Inde ? « L'hindouisme colonisateur », disent certains. « La mainmise des pandits (brahmanes kashmiris), sur tous les postes importants de l'administration et de la bureaucratie » affirment d'autres. Mais les hindous rétorquent que les Cachemiris, encouragés en ceci par leurs mollahs, n'ont jamais fait l'effort de s'éduquer, et que l'hindouisme a toujours accepté de cohabiter avec d'autres religions, que ce soit au Cachemire ou ailleurs.

     Illusion N°2 : Le processus démocratique peut être restauré au Cachemire grâce à des élections auxquelles participeront l'éternel Congrès, qui a pourtant maintes fois démontré là-bas son incapacité, ou Farook Abdullah, le seul politicien cachemiri qui ait ouvertement osé affirmer que le Cachemire devait rester au sein de l'Union indienne, après l'octroi d'une plus grande autonomie régionale. C'est chose faite. En Mai 1996, Farook Abdullah fut réélu Chief Minister du Cachemire. Mais seulement une fraction de l'électorat cachemiri a voté ; car en réalité, la seule élection que la majorité des Cachemiris désirent, c'est un plébiscite : pour ou contre l'indépendance totale. Et le résultat ne fait pas de doute : au moins 98% se prononcerait pour l'indépendance. Que feront-ils de cette indépendance ? La plupart d'entre eux désirent le rattachement au Pakistan, et le reste voudrait être totalement indépendant, ce qui parait impraticable étant donné le peu de ressources naturelles dont dispose le Cachemire, hormis le tourisme. Aujourd'hui un semblant de normalité semble être redescendu sur le Cachemire : les fameux house-boats du Dal Lake de Srinagar sont pleins et les boutiques cachemiries ont recommencé à vendre des châles et du papier mâché. Mais tout ceci se cantonne à Srinagar, la capitale, et personne n'ose s'aventurer plus loin, car périodiquement des militants, entraînés au Pakistan, massacrent un village entier des derniers hindous qui ont osé rester dans la Vallée. De plus, la présence du Taliban en Afghanistan commence à se faire sentir : de plus en plus de moudjahidines afghans combattent aux côtés des séparatistes kashmiris et le spectre du fondamentalisme plane sur cette vallée apparemment redevenue idyllique.

     Illusion N°3 : Le gouvernement du Congrès aimait à croire que depuis qu'il a ouvert le Cachemire à Amnesty International ou à la Croix-Rouge, l'image de marque indienne s'en était trouvée améliorée aux yeux de la communauté internationale. On a accusé les forces indiennes au Cachemire de toutes sortes d'atrocités. « Mais ceci, rappelle l'écrivain indien Sitaram Goel, est une guérilla, pas une partie de thé : nous ne faisons que répondre aux assassinats, aux attentats à la bombe et à la lutte armée qui a été initiée par les séparatistes. » Et il ajoute : « Amnesty International est souvent beaucoup plus sévère envers le Tiers Monde qu'elle ne l'est vis-à-vis des pays industrialisés. » Et de citer le soutien militaire, financier et moral que la CIA apporta pendant la guerre d'Afghanistan aux moudjahidines, tout en fermant les yeux sur le trafic de drogue qui finance souvent ces mouvements, sans parler de leur fondamentalisme dangereux. « Aujourd'hui, continue-t-il, ces moudjahidines se sont répandus dans le monde entier, où ils radicalisent les populations musulmanes, que ce soit en Bosnie ou au Cachemire ; on croyait qu'il ne pouvait y avoir pire, mais le Taliban a démontré qu'on pouvait être encore plus fanatique. » Les Indiens estiment en outre que la plupart des pays qui les jugent sont d'anciens colons qui, il n'y a pas si longtemps, pillaient le Tiers Monde, et qu'ils n'ont de leçon à donner à personne. Ils observent également que les Chinois qui, après tout, ont commis un épouvantable génocide au Tibet, auprès duquel le Cachemire apparaît comme une peccadille, savent se montrer fermes envers les Américains. Ce qui n'empêche pas Coca-Cola, IBM et Mac Donald's de continuer à y investir, malgré le million de Tibétains qui sont passés de vie à trépas en 50 ans. L'Inde doit-elle succomber à la pression internationale, et laisser partir le Cachemire, alors qu'il fait partie de notre patrimoine depuis 5 000 ans, demande le BJP, le parti de la Droite hindoue ? Nous ne sommes pourtant pas les seuls à avoir un problème séparatiste, se lamentent-ils : les Espagnols ont les Basques ; les Français, les Corses ; les Turcs, les Kurdes. Et pourquoi donc le monde occidental n'a-t-il pas bronché lorsque la Grande-Bretagne s'en alla livrer bataille à de milliers de kilomètres pour préserver les Malouines, qui géographiquement n'ont pas grand-chose à faire avec le Royaume-Uni ? Si nous laissons partir le Cachemire, concluent-ils, demain le Pendjab et l'Assam, où il existe également un problème séparatiste, pourraient bien suivre.
     L'Occident désire-t-il vraiment la balkanisation de l'Inde, une nation libre, vivante, démocratique depuis 50 ans, qui elle la seule peut-être à être en mesure de s'opposer à l'hégémonie de la Chine et de faire contrepoids à la montée du fondamentalisme musulman en Asie du Sud ? On a tendance malheureusement aujourd'hui à démanteler les grands pays, telles l'Union Soviétique ou la Yougoslavie, pour en faire de petites nations qui perdent leur identité et leur homogénéité, afin d'être certain que le spectre du communisme ne redressera jamais la tête. C'est une pratique dangereuse, qui peut avoir de retombées dramatiques, comme on le voit aujourd'hui en Yougoslavie. Allons-nous créer des états pour les musulmans, d'autres pour les hindous, les Serbes, ou les Croates ? Et le monde veut-il faire de même en Inde, au nom des Droits de l'homme ? Veut-il demain d'une Inde instable, explosive, au lieu d'une puissance démocratique, forte et stable ? L'évolution humaine tend vers l'union : de la France à l'Europe ; de l'Europe à une confédération mondiale. Nous voulons abolir nos frontières, nos passeports, les mille paperasseries de la grande bureaucratie. Il en va de même pour l'Inde et l'Asie du Sud. Si l'Inde veut préserver son dharma, sa culture, son génie spirituel, elle ne peut permettre qu'on la démembre.




13.2. Les musulmans indiens et Ayodhya

     Les envahisseurs musulmans, pendant dix siècles de domination en Inde, ont planté une graine de division. Ce qui motivait leur extrême férocité à convertir des nations entières à la pointe de leur cimeterre, c'était de transformer le monde entier en dar-ul-islam, la maison de l'islam. Et aujourd'hui la graine a mûri, que ce soit au Cachemire, en Tchéchénie, ou en Bosnie. Une fois de plus, il n'est pas question de dénigrer l'islam, dont la grandeur n'est plus à prouver ; il n'est pas question de nier les souffrances que ses peuples subissent aujourd'hui, en Palestine, en Bosnie, ou en Tchéchénie ; il n'est pas question non plus de réécrire l'histoire : ce qui est fait est fait ; et ces nations entières qui sont devenues musulmanes le resteront, y compris les 120 millions de musulmans indiens. Néanmoins, l'islam n'a pas complètement abandonné sa conviction profonde que sa religion est la seule vraie religion et que tous les autres pratiquants sont des kafirs, des infidèles. Et ce qui était vrai en Inde il y a 600 ans, l'est encore aujourd'hui. Ainsi ce mot d'ordre des militants du Cachemire aux hindous qui avaient osé rester : « Convertissez-vous, ou mourez » ! Ainsi le refus du planning familial par les mollahs, alors que l'Inde s'asphyxie lentement de surpopulation – aujourd'hui les statistiques officielles montrent que les musulmans se multiplient trois fois plus vite que leurs frères hindous. Ainsi l'obstination de ces mêmes mollahs à ne pas éduquer les femmes et les enfants, si ce n'est leur apprendre le Coran en arabe (qu'ils récitent pas cœur sans en comprendre un mot). Ainsi les cris de victoire dans les bidonvilles musulmans de Bombay, lorsque le Pakistan remporte une victoire de cricket sur l'Inde. « Quand donc, demandent les hindous, nos musulmans comprendront-ils qu'ils doivent d'abord être des Indiens, puis ensuite des musulmans ? » [2] Et de citer Ayodhya en exemple. « C'est le symbole parfait, disent-ils, d'une certaine forme de malhonnêteté et d'hypocrisie, qui n'a pas seulement lieu en Inde, mais dans le monde entier. »

     Avez-vous jamais été à Ayodhya ? Plus encore que Bénares, c'est une ville totalement hindoue, avec des dizaines de petits temples disséminés un peu partout, des rues étroites et des milliers de maisons typiquement hindoues, dont les colonnes en teck, encadrent des petites cours centrales. En bas, on trouve une rivière sacrée avec ses ghats, ses escaliers qui descendent dans l'eau ; et puis, tout en haut de la colline, il y avait, avant Octobre 1992, ces deux dômes laids, incongrus, cette mosquée abandonnée. Ayodhya, comme Bénares, fut depuis 5000 ans une des villes les plus vénérées des hindous. La première est le refuge de Shiva, le dieu de la création et de la destruction du panthéon hindou ; la deuxième, celle de Ram, un des dieux les plus chéris de l'hindouisme. Ram, c'est le héros du Ramayana, qui incarne les parfaites vertus de l'hindouisme : courage, abnégation, droiture, spiritualité la plus haute, humilité… Avec sa compagne Sita qui, elle aussi, est vénérée par des millions d'hindoues pour avoir fidèlement suivi son mari en exil dans la jungle, il est rentré dans la légende des grandes Indes. Et des millions de sadhous, de sages ou de simples gens répètent inlassablement son nom à longueur de journée. Quand Gandhi mourut assassiné, ce fut d'ailleurs sa dernière parole : « Hé Ram ! » Lorsque les musulmans arrivèrent entre le 7ème et le 18ème siècle, ils rasèrent bien sûr des milliers et des milliers de temples et Ayodhya fut l'un d'entre eux. D'une certaine manière, ces exactions servirent l'hindouisme, qui fut obligé de constamment se renouveler : imperturbablement les fidèles reconstruisirent d'autres temples un peu plus loin, y réinstallèrent leurs dieux ; et on continua de prier. C'est ainsi qu'en Inde, il est très rare de voir des temples qui ont plus de deux siècles. Mais certains sanctuaires ne furent jamais oubliés par les hindous ; ils avaient été vénérés par trop de générations pour que la mémoire collective puisse facilement les oublier. Et au cours des âges, ils se donnèrent le mot silencieusement : « N'oubliez pas Ayodhya ».

     David Frawley écrit d'ailleurs que « Durant les attaques islamiques sur l'Inde, qui ne furent pas provoquées par des agressions hindoues sur des terres islamiques, et qui durèrent plus de mille ans, des dizaines de milliers de temples hindous furent détruits, en fait la plupart de ceux qui existaient sur le sous-continent. Les grands temples, dont parlent les voyageurs chinois du 7e siècle, qui étaient non seulement hindous, mais aussi bouddhistes et aussi jaïns, ont disparu aujourd'hui ». Ainsi cette mosquée, seule au beau milieu de cette petite ville hindoue, était non seulement une aberration, mais elle incarnait le symbole de la mauvaise volonté musulmane. Car les hindous continuèrent à affluer à Ayodhya, où ils vénéraient toujours Ram, transposé juste à côté de la mosquée ; et les musulmans qui résident à Faizabad, la ville jumelle qui jouxte Ayodhya, y ont là leur propre lieu de prière. Pendant trois siècles, les hindous implorèrent les musulmans de leur rendre cette mosquée, afin qu'ils puissent y reconstruire leur temple chéri ; mais peine perdue. Enfin, quand la droite hindoue commença à émerger avec le Bharata Janata Party et le Vishwa Hindu Parishad, on essaya toutes sortes de compromis. Mais les musulmans indiens restèrent inflexibles, la mosquée resterait là où elle était, car après tout, n' était-elle pas le symbole de la suprématie moghole ? Et finalement, de guerre lasse, un jour de décembre 92, une poignée d'hindous grimpèrent sur ces dômes qui leur résistaient depuis si longtemps : quelques coups de pioche et en un rien de temps, devant toutes les caméras du monde, le symbole de l'intransigeance musulmane, qui représentait pour les hindous 13 siècles de pillages, de tueries, de sacrilèges, de conversions forcées, n'était plus.
     Cette destruction d'Ayodhya a soulevé, à la fois en Inde et dans le monde, des réactions si violentes qu'on a complètement oublié qu'Ayodhya, au-delà de la confrontation entre musulmans et hindous, est d'abord un symbole à travers lequel deux aspects, deux manières d'être radicalement opposées de l'Inde se font face. Et l'issue de cette bataille entre ces deux Indes façonnera le futur du pays pour des générations à venir. Ces deux Indes qui se confrontent sont bien sûr l'Inde hindoue d'une part, et de l'autre, celle que l'on peut appeler laïque, à défaut d'un mot plus adéquat. Idéalement, une Inde laïque serait une Inde où toutes les communautés religieuses – sikhs, hindoues, musulmanes, parsis, jaïns, chrétiennes, bouddhistes ; et tous les groupes ethniques – Assamites, Tamouls, Bengalis, Cachemiris, ou Indiens du Nord, vivraient en harmonie. D'ailleurs, quel pays au monde peut se vanter d'une mosaïque si diverse de races, de religions et d'ethnies ? Il y aurait au Centre un gouvernement libéral, laïc, bienveillant, progressiste, qui veillerait à ce que chaque religion, chaque ethnie puisse exprimer en paix sa propre culture, sa propre religion, tout en contribuant à la richesse totale du pays.
     C'est parfait en théorie ; mais qu'est-ce qui lierait toutes ces religions, toutes ces cultures ensemble ? Car la laïcité a eu différents sens en Inde au cours des siècles. Pour les Anglais, ce fut une manière pratique de diviser pour mieux régner en dressant, ô combien subtilement, chaque communauté l'une contre l'autre. Pour le parti du Congrès, cela voulut dire d'abord céder aux exigences musulmanes, parce que ses leaders n'ont jamais vraiment su si les musulmans se sentaient d'abord appartenir à l'Inde, puis ensuite à l'islam, ou vice versa ; et ensuite s'assurer du vote musulman, qui ainsi lui fut toujours acquis. Pour l'intelligentsia indienne, ses écrivains, ses journalistes, ses bureaucrates, dont la majorité sont hindous, cela a voulu dire une Inde qui serait une copie conforme et fidèle de l'Occident : libérale, moderne, athée, industrialisée, occidentalisée et laïque. Car qu'est ce qui rend l'Inde unique, différente des autres nations, à un moment où l'humanité tend vers la conformité ? Certainement pas son élite intellectuelle et sociale, qui singe l'Occident. On trouve aujourd'hui dans le monde en voie de développement des millions de ces hommes-éprouvettes, qui portent cravate, lisent le New York Times, et ne jurent que par le libéralisme pour sauver leur pays du désastre. Pas sa jeunesse « moderne », que vous pouvez rencontrer dans les soirées chic de Delhi, gavée de MTV, Ray-Ban au nez, et habillée Calvin Klein. Ce sont des parasites dans un pays qui compte tellement de jeunes talentueux au chômage. Même pas son système politique, bureaucratique et judiciaire, copie de l'ancien système anglais, que le Congrès ne s'est même pas donné la peine d'adapter. Quoi alors ?

    La deuxième Inde qui affronte l'autre à travers Ayodhya, c'est bien sûr l'Inde des hindous. Non seulement c'est l'hindouisme qui fait de l'Inde un pays unique, mais c'est aussi lui qui représente l'influence la plus importante dans l'histoire de l'Inde : « Le principe intrinsèque de l'hindouisme, le plus tolérant et réceptif des systèmes religieux, n'est pas intransigeant comme l'esprit religieux de l'iIslam ou de la chrétienté… C'est la réalisation des plus hautes tendances de la civilisation humaine et il sera capable d'inclure en lui-même les pulsions les plus vitales de la vie moderne », dit Sri Aurobindo. Et si vous regardez l'Inde d'aujourd'hui, vous réaliserez que l'hindouisme a imprégné, influencé, façonné chaque partie de ce pays, chaque religion, chaque culture. Même les musulmans et les catholiques ne ressemblent pas à leurs frères d'Arabie Saoudite ou de France. Et les paroles du grand Sage résonnent encore aujourd'hui : « Chaque nation est une shakti, un pouvoir de l'esprit en évolution au sein de l'humanité, et elle vit selon le principe qu'elle incarne. L'Inde est la Bharata Shakti, l'énergie vivante d'une grande conception spirituelle et d'être fidèle à celle-ci constitue le principe même de son existence. » Par ailleurs, Ayodhya s'éclaire lorsqu'on sait que l'immense mal fait à l'Inde par les musulmans a toujours été nié, et que ce mal se perpétue aujourd'hui, que ce soit au Cachemire, d'où les derniers hindous ont dû fuir terrorisés, ou en Afghanistan, où l'entière communauté hindoue a été chassée après la prise de pouvoir des moudjahidines ; ou encore au Bangladesh et au Pakistan, où les hindous qui ont eu le courage de rester subissent régulièrement des pogroms : on brûle leurs temples, ou on les tue, comme le livre de Taslima Nasreen, La Honte, nous le raconte si bien. C'est à cette lumière qu'il devient extraordinaire de réaliser qu'aujourd'hui, quand pour une fois dans l'histoire des relations indo-musulmanes, les hindous voulaient – même pas détruire – mais déplacer une mosquée, pour reconstruire le temple d'un de leurs dieux les plus vénérés, ils se font traiter de fondamentalistes et de fanatiques. Les grands Moghols doivent s'en tordre de rire dans leurs tombes ! Quel renversement de situation ! Et lorsque finalement à bout de patience, les hindous démolirent la mosquée, montrant à Gandhi qu'enfin ils n'étaient plus des couards (Gandhi disait des musulmans qu'ils étaient des brutes, et des hindous, des couards), ils subirent l'opprobre du monde entier. « Et pourtant, s'exclame Sita Ram Goel, célèbre écrivain indien, enfin ils redevenaient des kshatriyas. » Et il ajoute : « La destruction de la mosquée d'Ayodhya, aussi malencontreuse qu'elle ait été, a brisé le pouvoir occulte que les Moghols avaient sur les hindous depuis des siècles. Les hindous ont prouvé qu'eux aussi savaient se battre… Enfin. »




13.3. L'élite indienne et la laïcité

     Les Indiens éduqués souffrent-ils d'un complexe d'infériorité par rapport à l'Occident ? Pensent-ils que leur démocratie est moins admirable et qu'elle est affectée de tous les maux possibles ? L'intelligentsia indienne a-t-elle honte de son pays ? C'est ce que pourrait croire un Occidental vivant en Inde ; car la classe supérieure indienne, la crème de cette nation, les privilégiés, ceux qui ont eu l'immense chance de ne pas naître pauvres, passent leur temps à dénigrer leur pays. Rien ne semble trouver grâce à leurs yeux : tout est pourri, le système, le gouvernement, les politiciens, la bureaucratie. Rien ne marche, rien n'est possible ; tout est morne, inutile, sans espoir.
     Mais ces Indiens, qui sont toujours en train de renier l'Inde, ne jugent-ils pas leur propre pays par rapport à des critères établis par les États-Unis, ou Amnesty International, sans penser un instant qu'ils sont peut-être les héritiers de quelque chose d'unique ? Car bien sûr, une majeure partie de cette élite ridiculise tout le temps l'hindouisme et les hindous. Ce sont les descendants des maharajahs, des journalistes, ou des bureaucrates, que les Britanniques envoyèrent en Angleterre il y a deux siècles et qui en revinrent avec la honte d'être Indiens. Ils tentèrent donc souvent – et tentent encore aujourd'hui – de devenir plus Anglais que les Anglais, que ce soit dans leur habillement, leur ivrognerie (les Indiens sont les plus mauvais buveurs du monde, ils ont gardé des Britanniques le goût du whisky, alcool totalement inadapté au climat, qu'ils descendent à vitesse vertigineuse, sans y prendre aucun plaisir), ou dans leur haine de l'hindouisme. Au moment de l'indépendance, ils privèrent l'Inde de sa vraie identité et copièrent aveuglément l'Occident. Aujourd'hui encore, ils sont prêts à laisser l'Inde se balkaniser en lâchant le Cachemire, ou l'Assam, tout cela au nom des Droits de l'Homme, bien sûr. « Mais, écrit Sitaram Goel, ces Indiens ne réalisent-ils pas qu'en étant toujours en train de déprécier leur pays, ils le livrent à leurs ennemis qui voudraient voir l'Inde humiliée, brisée, fragmentée ? Ne réalisent-ils pas que ce sont des traîtres au génie de leur nation, à son caractère unique ? Que leur haine de l'hindouisme est un héritage colonial ? » Savez-vous par exemple qu'en Inde on ne prononce jamais le mot musulman lorsqu'il y a crime, même s'il s'agit des attentats de Bombay qui firent 1000 morts et visèrent le cœur même de la métropole économique de l'Inde ? Mais par contre, si jamais un gouvernement de la droite hindoue est élu démocratiquement, tous les adjectifs sont bons : « fondamentalistes, fascistes, suppôts d'Hitler… »
     Personne en Inde n'incarne mieux cette haine de l'hindou qu'une certaine frange de la presse indienne, tels le journal The Hindu et le magazine Frontline. C'est elle qui fit mousser l'affaire d'Ayodhya, forçant ainsi le Congrès et les leaders musulmans à adopter une attitude belliqueuse, quand l'histoire aurait pu passer inaperçue. C'est elle qui traite les hindous de fondamentalistes, de nazis ; c'est elle qui a comparé Advani, un des leaders du Bharata Janata Party, à Hitler, un monstre qui tua six millions de juifs, alors que les hindous sont les gens les plus tolérants du monde et qu'ils n'ont jamais essayé d'exterminer quelque race que ce soit. C'est elle qui, après la destruction d'Ayodhya, a pleuré la fin du laïcisme en Inde et a titré : « Un coup mortel à notre démocratie. » Il est vrai que la presse indienne fait par ailleurs un remarquable journalisme d'investigation, particulièrement dans le domaine de la corruption politique, une des plaies de l'Inde moderne. Mais encore une fois, elle devrait apprendre à ne pas regarder l'Inde à travers le prisme occidental, mais à appliquer à ses jugements des normes indiennes, dont elle n'a pas à avoir honte car elles sont uniques au monde.
     L'élite intellectuelle indienne, ainsi que le parti du Congrès, qui gouverna l'Inde pratiquement sans interruption depuis l'indépendance jusqu'à l'arrivée au pouvoir du BJP, ont toujours affirmé que « le plus beau legs que les Anglais nous aient laissé, c'est le concept de la laïcité ». Mais ceci est faux, car non seulement l'État indien ne fut jamais hindou, non seulement l'hindouisme n'imposa jamais quoi que ce soit à la nation, mais au non de cette laïcité on a fait à l'Inde un mal incomparable, dont elle aura du mal à se relever. Le concept anglais de la laïcité relève de la plus pure hypocrisie. Car lorsque les Britanniques arrivèrent en Inde, ils réalisèrent vite, n'étant seulement qu'une poignée, qu'ils ne pourraient gouverner facilement un pays qui s'étendait de l'Afghanistan au Sri Lanka. Ils entreprirent donc de diviser pour mieux régner, en utilisant les animosités qui existaient entre chaque communauté. Ils encouragèrent ainsi les musulmans à s'organiser politiquement, leur promettant dès 1920 de leur léguer un état séparé à leur départ. Ils s'empressèrent également de promouvoir la race sikh, qu'ils admiraient pour ses qualités militaires ; à leur départ en 1947, les sikhs formaient 20% de l'armée, alors qu'ils ne constituent que 2% de la population indienne ; ce déséquilibre est en partie responsable du militantisme sikh d'aujourd'hui. De même, ils créèrent une communauté anglo-indienne chrétienne, qui était profondément hostile à tout ce qui était hindou…Mais en traitant ces communautés minoritaires, sikhs, musulmans ou chrétiens, sur le même pied d'égalité que celle des hindous, les Anglais faisaient une grave injustice à la communauté majoritaire indienne, qui possèdent 800 millions d'âmes, et dont le dharma, l'hindouisme, constitue la trame de l'Inde, sa colonne vertébrale, la base profonde de son génie.




13.4. Les missionnaires dans l'Inde post-indépendante et le mythe de Mère           Thérèsa

     On ne peut pas comparer le phénomène chrétien en Inde au problème musulman. La plupart des chrétiens indiens sont de paisibles citoyens qui s'identifient avec le reste de la nation indienne. Mais tout de même, l'esprit missionnaire apporté par les Britanniques reste vivant dans le sous-continent. Le célèbre journaliste indien Arun Shourie notait dans son livre Les missionnaires en Inde que l'évangélisation chrétienne dans le monde dépense 145 milliards de dollars chaque année, emploie à plein temps quatre millions de travailleurs, publie 22.000 revues et quatre milliards de pamphlets, est propriétaire de 1800 stations de radio et de télévision, dirige 1500 universités et 93 centres de recherche et a dépêché de par le monde en 1996 un million de missionnaires. Ce sont les chiffres même de l'église. Et rien ne symbolise mieux cet esprit contemporain de prosélytisme que Mère Thérèsa, morte le 5 Septembre 1997. Personne ne pourra nier le travail sensationnel qu'elle a accompli parmi les pauvres de Calcutta ; on pourrait également ajouter qu'aux pays des hindous, à qui leur religion enseigne pourtant la compassion, il a fallu que ce soit une Occidentale qui aille ramasser les pauvres qui meurent dans les rues de Calcutta et s'occuper des enfants abandonnés.
     Cependant plusieurs choses choquent certains hindous : que voulait-elle vraiment ? Pourquoi ne défendit-elle jamais l'Inde ? Les morts et les orphelins furent-ils son seul sujet de préoccupation ? Ecoutons Mère Thérèsa. Que disait-elle ? Elle s'élevait contre la contraception et l'avortement, dans un pays qui compte près d'un milliard d'âmes, prolifération humaine qui réduit à néant tout les progrès que l'Inde a pu faire depuis 45 ans ; où les masses rendent la vie de plus en plus insupportable, envahissant les villes, encombrant les rues, polluant l'environnement ; où depuis 30 ans le gouvernement indien tente de faire passer un courageux programme de contrôle des naissances. Et quoi d'autre ? Elle racontait les pauvres qui meurent seuls dans les rues de Calcutta, dont personne ne s'occupe ; elle disait la misère en Inde. Elle parlait d'une pauvreté sans humanité, d'une société qui abandonne ses enfants, de la mort sans dignité. Tout cela est très juste et il n'y a rien à y redire. « Mais se rendait-elle compte, rétorque Sitaram Goel, qu'elle projetait une image de l'Inde entièrement négative, qui vient s'ajouter aux mille préjugés de l'Occident ? Mais pourquoi donc ne tenta-t-elle jamais de contrebalancer cette image négative de l'Inde, dont elle était le vecteur consentant, par une image plus positive ? Après tout, elle vécut si longtemps ici, adoptant même la nationalité indienne, qu'elle aurait sûrement pu défendre son propre pays. Elle aurait pu par exemple parler de l'infinie spiritualité de l'Inde, de sa culture exquise, de la gentillesse extraordinaire de son peuple, du brillant niveau intellectuel de ses enfants…»

     Malheureusement, Mère Thérèsa n'a rien dit de son vivant. Car finalement, pour beaucoup d'hindous, non seulement Mère Thérèsa appartient au catholicisme le plus orthodoxe et le plus conservateur, mais elle n'eut qu'un but en Inde : convertir le plus de païens possible au catholicisme, la seule vraie religion à ses yeux. N'avez-vous pas remarqué, continuent-ils, qu'elle ne prononça jamais un mot en faveur de l'hindouisme, qui après tout est depuis 5000 ans la religion de 800 millions d'hommes de ce pays qu'elle prétendait aimer ? Est-ce parce que fondamentalement, Mère Thérèsa considérait, comme toute bonne chrétienne orthodoxe, que l'hindouisme est une religion païenne, idolâtre, qui adore une multitude de dieux et qu'il doit être éliminé ? C'est en cela, arguent les hindous, que Mère Thérèsa réincarnait l'esprit missionnaire des Anglais. Mais elle était beaucoup plus habile que Lord Hastings, qui disait des hindous qu'ils étaient plus bêtes que les singes. Donc, elle se tut. Mais finalement, son formidable travail de charité ne fut-il pas une autre manière de convertir ? Où est la charité si elle a un but intéressé ? Lorsque Mère Thérèsa fut attaquée par un film de la BBC (pour son intransigeance autoritaire, son amour immodéré des dictateurs et ses accès de colère), toute l'intelligentsia indienne se dressa comme un seul homme pour la défendre. C'est comme s'ils avaient été agressés eux-mêmes ! « Encore une fois, soupire Goel, les enfants de cette petite élite occidentalisée formée par les Britanniques il y a trois siècles défendirent quelqu'un, qui, quelle que fut sa sainteté, était profondément hostile à leur religion, à leur culture, à leur manière de vivre. Il faut très certainement louer le travail de Mère Thérèsa. Mais il y des milliers de gens qui font en Inde le même labeur de dévouement auprès des pauvres ; seulement la plupart d'entre eux ne recherchent pas la publicité dont Mère Thérèsa semblait raffoler. » Aujourd'hui, Sœur Nirmala, le successeur de Mère Thérèsa à la tête des Missionnaires de la Charité, continue le travail, même si le mouvement a quelque peu perdu du dynamisme engendré par le charisme exceptionnel du Prix Nobel de la Paix. Et finalement l'histoire jugera. Mère Thérèsa fut-elle la dernière brillante incarnation de l'esprit missionnaire du 19ème siècle, ou bien la sainte du 20ème siècle ?

 

Notes :

[1] Sri Aurobindo, L'Inde et la Renaissance de la Terre (Institut de Recherches Évolutives, Paris, 1998),
      p. 253.

[2] Il existe un parallèle entre les problèmes soulevés par les 100 millions de musulmans indiens et ceux engendrés par la minorité musulmane en France. Il est dommage qu'un Le Pen fausse toutes les données en associant fondamentalisme musulman avec racisme anti-juif, alors qu'Israël est avec l'Inde un des seuls pays qui puisse faire obstacle à l'islamisation du monde. Car, comme en Inde, on peut exiger des musulmans français, s'ils choisissent de rester en Métropole, de se plier à la loi et aux coutumes françaises. C'est la moindre des choses et il n'y a là rien de raciste. D'ailleurs, la plupart des pays musulmans, même les soi-disant modérés, telle l'Arabie Saoudite, ne tolèrent d'autres religions ou coutumes que les leurs, sous peine de prison ou même de mort. Malheureusement, le débat a été perverti par ces intellectuels français de gauche, qui crient au racisme, ou protestent contre « l'atteinte à la liberté d'expression », dès qu'on ose dire tout haut ce que tous chuchotent tout bas : le plus grand réservoir de criminalité en France aujourd'hui est maghrébin et il n'est nul besoin de bandes de rap, tel Nique Ta Mère, pour inciter davantage encore à la violence. On ne peut pas d'un côté demander l'hospitalité à un pays et le poignarder de l'autre. Il est vrai aussi que la contribution des Maghrébins à la culture française est remarquable : quoi qu'en disent les Le Pen, la chanson, la littérature, la qualité du français même, s'en sont trouvés grandies. Que les musulmans en France (ou dans d'autres pays européens) pratiquent leur religion, mais pas une religion militante, fondamentaliste. Or que se passe-t-il ? Non seulement les Maghrébins essayent d'islamiser leur propre communauté, non seulement ils sont souvent des délinquants par conviction, mais en plus, ils posent quelquefois des bombes, tuent et terrorisent leur pays d'adoption. Ceci ne peut être toléré. Et qui sait si un jour toutes les communautés arabes d'Europe ne se joindront pas à la Bosnie pour une ultime djihad, 1200 ans après que Charles Martel eut stoppé le rêve de l'islam en Europe : jihad fi Sabillah.


 





     
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