Un Autre Regard sur l'Inde, François Gautier

 

UN AUTRE REGARD SUR L''INDE


Chapitre 9

Les grandes désinformations sur l'Inde

 


 
 
 

    La théorie de l'invasion aryenne, un des plus grands mythes mensongers de l'histoire de l'humanité, fut créée au 19e siècle par le prosélytisme colonial.
                                                                    (Sita Ram Goel)

 


     La fin de la mutinerie marque donc un tournant dans l'histoire coloniale de l'Inde. Désormais les hindous sont bien ces païens, ces barbares, que décrivait au seizième siècle le voyageur italien Ludovico di Varthema. Il faut ainsi tirer un trait sur cet indianisme qui fleurit toujours en Europe et même en Angleterre – témoin l'ardeur du sanskritiste Sir William Jones – au 18e et au début du 19e siècle, et qui fait de l'Inde une terre de philosophie et peut-être le berceau de cette race aryenne, dont les Européens et les Anglais seraient eux-mêmes issus. Comment pourrions-nous descendre de ces sauvages, se demandent incrédules les officiers de Sa Gracieuse Majesté, au lendemain de la mutinerie ? On va donc s'employer à créer trois grandes désinformations sur l'Inde, colossales, absurdes, qui ont perduré jusqu'à aujourd'hui : d'abord le mythe de l'invasion aryenne ; puis, on va postdater et déprécier les Védas ; et enfin on va discréditer le système « satanique » des castes. Ces désinformations seront l'œuvre d'un prosélytisme auquel on donne maintenant libre cours – et qui fut pourtant découragé par les premiers Gouverneurs. Il prendra deux visages : un pseudo-indianisme insidieux et pervers, dont le grand prêtre fut Max Mueller ; et un missionnariat sauvage, incarné par Claude Buchanan, le chantre de l'évangélisation en Inde.


 

9.1. La première désinformation : l'invasion aryenne

     À l'aube de ce 21e siècle, qui devrait être celui de l'illumination spirituelle, si vous ouvrez un livre d'histoire de l'Inde – n'importe lequel, qu'il soit en français, en anglais ou en russe – que racontent nos chroniqueurs, au chapitre traitant de l'Inde ancienne ? Qu'à partir de l'an 2500 av. J.-C., fleurit en Inde, une civilisation que les uns ont appelé dravidienne, les autres harapéenne. On en veut pour preuve les villes d'Harappa et de Mohenjo-Daro, dont les ruines découvertes en 1921, étaient extrêmement sophistiquées pour leur époque : des bains, un marché, une salle de réunions, des égouts, des conduites d'eau et une remarquable symétrie de l'architecture. Puis, continuent-ils, vers l'an 1500 av. J.-C., une bande de nomades barbares en provenance d'Asie centrale, probablement du Caucase, envahit l'Inde et s'empressa de détruire cette merveilleuse civilisation de la vallée de l'Indus : « Les Arya pénétrèrent dans l'Inde du nord vers le milieu du IIe millénaire. Par leurs affinités linguistiques, ils appartenaient à la famille indo-européenne. Les langues qu'ils nous ont laissées, le védique et le sanskrit, sont en effet apparentées à ce groupe de langues qui rassemble les Perses, les Grecs, les Latins, les Germaniques, les Slaves. » [1] Ce seraient donc, toujours d'après la tradition, ces Aryens qui, après avoir colonisé la péninsule entière, firent des Dravidiens leurs esclaves, échafaudant l'infâme système des castes qui marquerait à jamais leur supériorité raciale. Puis ayant assis leur pouvoir en chassant les Dravidiens vers le Sud, où ceux-ci sont établis aujourd'hui, ils entreprirent de composer les Védas… Cette théorie a été reprise aveuglément non seulement par tous les historiens, les indianistes, mais aussi par les Indiens eux mêmes, qui y croient si fermement qu'elle est enseignée dans leurs écoles. Il nous faut donc conclure qu'elle repose sur une évidence archéologique et scientifique irréfutable, parce qu'elle a des conséquences radicales non seulement dans l'histoire de l'Inde, mais également pour celle de toute notre civilisation occidentale ; car nous aussi, sommes censés descendre des Aryens.
     
Mais en vérité, cette thèse fut élaborée au 19e siècle par des pseudo-indianistes, tel Max Mueller, à une époque où il n'existait pas d'étude archéologique sérieuse. Mueller d'ailleurs, n'était ni un savant, ni un archéologue, mais un linguiste. L'invasion aryenne est donc principalement une théorie linguistique qui cherche à établir des similarités entre le sanskrit et les langages européens et elle ne repose par conséquent que sur une spéculation. Malheureusement, ce qui n'était qu'une théorie, une supposition, est devenu au fil des âges un credo aveugle. L'absurdité de la théorie de l'invasion aryenne est symbolisée par ses immenses contradictions. Prenez par exemple l'archéologue anglais Mortimer Wheeler, qui après avoir découvert quelques squelettes à Mohenjo-Daro, en conclut hâtivement qu'ils représentaient les restes de Dravidiens massacrés par les Aryens. Fâcheusement pour lui, une étude moderne de la stratification de ces excavations, révéla qu'il existe plusieurs siècles de différence entre la plupart des cimetières que Wheeler avait identifiés comme étant ceux des massacrés, ce qui fut plus tard confirmé par de nouvelles excavations à Mohenjo-Daro entreprises par l'archéologue G.F. Dale ! Cela veut dire, bien sûr, que les lieux du site attribués aux victimes – c'est-à-dire les Dravidiens – et ceux attribués aux envahisseurs, appartiennent à des périodes totalement différentes et sont séparés par des centaines d'années ! Et pourtant, le mythe de l'invasion aryenne était si tentant que Wheeler, ainsi que bien d'autres archéologues et historiens, tels Piggott et Marshall, firent de cette erreur archéologique une erreur culturelle. Mortimer et ses pairs décidèrent par exemple arbitrairement que les Dravidiens étaient des adorateurs du dieu Shiva. Ils étayèrent leur théorie de la découverte de « phallus » de pierre trouvés à Mohenjo-Daro. Mais aujourd'hui, on sait que ces objets en pierre sont en fait des mesures de poids, similaires à d'autres qui furent trouvées au Gujarat et qui furent utilisées en Inde, des milliers d'années après la disparition de la civilisation harapéenne. Quant au culte de Shiva, il trouve son origine non pas dans le sud de l'Inde, mais dans les régions himalayennes, le Népal, le Cachemire ou l'Himachal Pradesh. Autre argument avancé par nos indianistes de première heure : le cheval fut importé en Inde par les envahisseurs aryens. Mais ceci est totalement faux ; le cheval et l'éléphant avaient déjà été domestiqués par les Indiens bien avant la supposée invasion aryenne. On en a trouvé des ossements à Koldiwha et Mahagara en Inde centrale et les analyses au carbone 14 ont montré qu'ils dataient de 6570 av. J.-C. Quant aux fresques des grottes de Bhimbekta près de Bhopal qui montrent un cheval en train d'être capturé, elles ont au moins 15 000 ans ! Enfin, ces archéologues du 19e et du début du 20e siècle prétendirent que les nombreux sceaux en pierre inscrits de signes et de symboles et qui furent découverts dans les ruines de Mohenjo-Daro et d'Harappa, seraient écrits dans un langage dravidien, ou proto-dravidien – sinon bien sûr, leur théorie de l'invasion aryenne n'aurait pas tenu. Malheureusement, le plus vieux langage dravidien que l'on connaisse, le tamoul, n'a que 2000 ans, alors que l'analyse au carbone 14 des sceaux harappéens montrent qu'ils en ont 4000. La conclusion qui s'impose, c'est que les habitants de la civilisation harapéenne semblent avoir eu des croyances et des coutumes védiques avant l'invasion des Aryens ! Comment cela est-il possible ?

     Pendant des milliers d'années, les Indiens ont tenu pour sacré le fleuve Gange. Mais bizarrement, les Aryens védiques semblent avoir adoré un autre fleuve, qu'ils appelaient Saraswati. Dans le Rig Véda par exemple, le Gange n'est mentionné qu'une seule fois, alors que la Saraswati est louée 50 fois et qu'un hymne entier lui est consacré : « Saraswati, la meilleure des mères, la plus belle des rivières, la plus merveilleuse déesse. » (II.41.16) D'après la littérature védique, la Saraswati était alors la plus importante rivière en Inde et coulait à l'ouest du fleuve Yamuna actuel. Écoutons encore le merveilleux Rig Véda : « Saraswati aux eaux pures, qui coule des montagnes à la mer et qui nourrit de ses flots les enfants de Nahus. » (VII. 95.2) Les enfants de Nahusa sont, d'après l'historien Rajaram, des sujets de la dynastie Bharata (qu'on appela également les Kurus) qui habitaient la région autour de la Saraswati. Malheureusement aujourd'hui, nous avons perdu toute trace de la rivière Saraswati. Était-elle donc un mythe ? Non, car des photographies prises par le satellite américain Landstat, puis par le satellite français SPOT, ont permis de découvrir le lit de cette magnifique rivière, qui au temps de sa splendeur atteignait jusqu'à 14 km de large, prenait sa source dans les Himalayas et coulait à travers les états de l'Haryana, du Pendjab et du Rajasthan, avant de se jeter dans la mer près de Bhrigukuccha, appelé aujourd'hui Broach. La découverte du lit de la Saraswati résout de nombreux mystères, tel celui des 300 sites archéologiques découverts par les archéologues pakistanais Durrani et Mughal, qui ne se situaient pas sur les berges de l'ancienne rivière Indus, comme on aurait pu le penser, mais sur les rives de la Saraswati. L'archéologue américain Mark Kenoyer dessina d'ailleurs en 1991 une carte antique de tout le nord-ouest de l'Inde et du Pakistan, qui montre que la plus grande concentration de sites archéologiques se trouve le long de l'ancienne Saraswati.

     Toute l'Inde du nord était alors une vaste plaine fertile arrosée par la Saraswati. Que s'est-il passé ? On pense aujourd'hui que la rivière disparut après une période d'intense sécheresse entre 2200 et 1900 av. J.-C., ce qui a été authentifié par de récentes découvertes archéologiques, ainsi que par les photographies prises par satellite. Toute une partie du nord de l'Inde, ainsi qu'on le voit aujourd'hui au Rajasthan, devint peu à peu un véritable désert. Ce fut d'ailleurs un phénomène global qui affecta une immense ceinture qui allait de l'Europe du sud jusqu'à l'Inde. Ainsi la civilisation sumérienne de Mésopotamie fut pratiquement anéantie en 2200 av. J.-C., alors qu'en Egypte, l'ancien empire s'écroula lui aussi. L'archéologue Paul-Henri Francfort, chef de la mission d'étude franco-américaine (Weiss, Courty, Weterstromm, Guichard, Senior, Meadow, Curnow) qui étudia le sous-continent au début des années 90, confirme dans la conclusion de son rapport qu'en 2200 av. J.-C., « Il y eut une augmentation soudaine de l'aridité et de la circulation du vent dus à une éruption volcanique, ce qui provoqua une immense dégradation de la terre. » [2] La rivière Saraswati commença probablement à changer de cours, créant de nouveaux tributaires à partir de 3000 av. J.-C., et disparut complètement en l'an 2000 av. J.-C. On suppose donc que la plupart des habitants des sites harappéens émigrèrent précipitamment en 1900 av. J.-C., pour s'installer sur les berges de la rivière Sutlej.


 

9.2. La deuxième désinformation : les Védas

     Si les Aryens n'envahirent l'Inde qu'en 1500 av. J.-C., comment le Rig Véda a-t-il pu être composé en 1200 av. J.-C., alors qu'il décrit une Inde bien plus ancienne ? Ceci soulève également une autre question, encore plus importante : pourquoi les Aryens, qui d'après les historiens ont traversé six rivières, (l'Indus et ses tributaires), avant de subjuguer les Dravidiens, ont-ils établi la majorité de leurs colonies le long d'un fleuve qui s'était asséché plusieurs siècles auparavant ? Mais le Rig-Véda décrit la géographie du nord de l'Inde telle qu'elle était avant que la Saraswati ne s'assèche. Ce qui voudrait dire que la civilisation harapéenne était une continuation de la civilisation védique et voit sa fin approximativement au même moment où la Saraswati disparaît. C'est pourquoi la théorie de l'invasion aryenne en 1500 et de la composition des Védas en 1200 est pure fiction, ainsi que la théorie d'une guerre dravidienne-aryenne : « Les données archéologiques actuelles ne soutiennent en aucun cas la réalité d'une invasion aryenne ou européenne en Asie du sud », écrit l'archéologue américain Jim Shaffer, qui affirme par ailleurs que ses fouilles lui ont permis d'établir que le Rig-Véda fut composé avant l'an 3500 av. J.-C. Il en veut pour preuve des objets en argent découverts à Kunal, le long de l'ancienne rivière Saraswati, qui ont révélé à l'analyse qu'ils étaient vieux de 5500 ans ; ou le buste du sage védique Vasishtha, acheté par le collectionneur américain Harry Hicks, qui fut analysé en Suisse, et a été également daté à 3800 av. J.-C. Autre contradiction flagrante : ces soi-disant envahisseurs, analphabètes et barbares, auraient donc composé – tous les historiens s'accordent à le reconnaître – une littérature sans pareille dans l'histoire de l'humanité : les Védas, les Brahmanas, les Puranas, les grands poèmes épiques du Ramayana et du Mahabharata… Et pourtant, il n'y a aucune évidence archéologique et historique qu'ils aient jamais existé ! Paradoxalement, les habitants de la civilisation harapéenne nous ont laissé des restes archéologiques qui comptent parmi les plus beaux et les plus sophistiqués au monde, mais aucune littérature. Cette histoire sans littérature et cette littérature sans histoire, est appelée le paradoxe de Frawley, car ce dernier fut le premier à remarquer cette contradiction flagrante. Comment est-il possible que les Aryens, qui étaient supposés être des barbares, nous aient laissé une telle littérature, alors que les Dravidiens, soi-disant civilisés, n'aient laissé aucune trace de littérature ? Autre paradoxe noté par Frawley : certains sites harappéens possèdent des autels védiques, ce qui tendrait à démontrer que les Dravidiens pratiquaient la religion védique avant l'arrivée des Aryens ! Ces autels védiques sont des structures complexes, qui demandent une connaissance relativement sophistiquée de la géométrie. Or, c'est dans la littérature védique que l'on trouve des traités mathématiques, appelés les Sulbasutras, qui servirent de manuels techniques à la construction de ces autels. Comme nous l'avons vu plus haut, le mathématicien américain A. Seidenberg, a prouvé que ces Sulbasutras constituent la source de toutes les mathématiques anciennes, de l'Inde à la Grèce. La théorie de l'invasion aryenne nous amène donc à conclure que la construction de ces autels fut l'œuvre des harappéens, alors que les instructions pour les élever provinrent des envahisseurs aryens ! Et si comme l'avance Seidenberg, les mathématiques védiques donnèrent naissance au rectangle babylonien, ainsi qu'aux mathématiques de Pythagore, les Egyptiens du Moyen Empire (2050-1800 av. J.-C.) utilisèrent probablement ces mêmes données pour construire leurs pyramides. Comment alors les Sulbasutras, qui font partie des Védas, peuvent-ils avoir été conçus en 1200 av. J.-C. ? « De plus, écrit le mathématicien indien N.S. Rajaram, sans la connaissance géométrique et arithmétique trouvée dans les Sulbasutras, la sophistication urbaine de Mohenjo-Daro et d'Harappa n'aurait pu être conçue. » Il est vrai que le monde dut attendre 2000 ans pour retrouver, au moment de l'essor de l'empire romain, le génie architectural et géométrique de Mohenjo-Daro. « Les Sulbasutras, qui ont donc été composés au moins 2000 ans avant les dates qui leur sont attribuées, sont donc contemporains de la civilisation harapéenne », conclut Rajaram (alors que les historiens datent les sutras entre 600 et 200 av. J.-C.).

     Rajaram utilise également des références astronomiques de l'Inde ancienne pour démontrer l'absurdité de la théorie de l'invasion aryenne. Ainsi peut-on lire dans un passage du Kausitaki Brahmana, que le solstice d'hiver prit place en ce temps-là durant la nuit de la nouvelle lune du mois de Magha. Le solstice d'hiver étant la journée la plus courte (ou la nuit la plus longue) de l'année, il correspond de nos jours, comme chacun le sait, au 21 décembre. « La nouvelle lune de Magha, écrit Rajaram, tombe le jour suivant le festival Mahasivaratri, qui actuellement se célèbre le 1er mars. Ce qui veut dire que le solstice d'hiver d'aujourd'hui a reculé de 70 jours par rapport au calendrier hindou (qui se base sur les étoiles, alors que le calendrier moderne est orienté sur les saisons). Ceci, continue Rajaram, est dû à un phénomène astronomique bien connu, appelé la précession des Équinoxes. Nous pouvons ainsi calculer, en retirant 72 jours par an, que cette date tomberait il y a à peu près 5000 ans, c'est-à-dire aux environs de 3000 av. J.-C. » [3] Mais le coup de grâce à la théorie de l'invasion aryenne vient d'être apporté par le récent décryptage des sceaux de l'Indus. Jusqu'ici la plupart des linguistes étaient donc partis de l'hypothèse que l'alphabet du script de l'Indus était protodravidien, sans aucune relation avec le sanskrit, qui est associé aux Aryens ; et que c'était un alphabet consonantique, c'est-à-dire dont les voyelles ne s'écrivent pas, mais se devinent suivant le contexte. C'est le cas de la plupart des scripts sémitiques anciens et même de l'hébreu et de l'arabe d'aujourd'hui, où aucun mot ne commence par une voyelle.
      Mais le linguiste et paléographe indien le Dr Natwar Jha, qui s'attache depuis 20 ans à déchiffrer les sceaux, partit de l'autre bout : il présupposa que le script était dérivé du sanskrit, qui possède lui des voyelles. Et si Champollion s'aida de la Rosette pour déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens, Jha utilisa le Nighantu, un ancien glossaire védique qui recense tous les mots sanskrits d'importance. Il remarqua rapidement que certains symboles du Nighantu se retrouvaient sous une forme plus évoluée dans le script de l'Indus. Ainsi, deux lignes qui ondulent parallèlement et représentaient autrefois une rivière, incarnaient dans le script de l'Indus la consonne N, première lettre du mot Nadi, qui veut dire rivière en sanskrit. Il découvrit finalement la clé du décryptage lorsqu'il réalisa que le langage harappéen était du sanskrit phonétique, qui ne possédait qu'un seul signe pour toutes les voyelles qui se situent en début de mot – l'interprétation de ce signe étant lié à la lecture du mot. Déjà, 2000 de ces sceaux harappéens ont été traduits et tout l'alphabet est en train d'être informatisé. S'il est prouvé que ce décryptage est sans faille, ses conséquences sont incalculables. Tout d'abord, comme l'affirme David Frawley : « Cela voudrait donc bien dire qu'il n'y a jamais eu d'invasion aryenne en Inde, car la civilisation de l'Indus et celle des Sutras, qui marque la fin de l'âge védique, se chevauchèrent. Il n'y a pas d'Aryens – ou plutôt les vrais-faux Aryens sont originaires des Indes. » Ensuite, cela signifie qu'il n'existe pas d'opposition ethnique entre les supposés Aryens et les Dravidiens, qui séparés par le plateau du Deccan (chaîne de montagnes qui divise l'Inde en deux), ont développé des caractéristiques raciales distinctes de par les conditions géographiques et climatiques particulières au sud et au nord de l'Inde. Puis, écrit Rajaram, « Si la civilisation de l'Indus n'est que la prolongation d'une plus ancienne civilisation aryenne et védique, il faudrait recalculer toutes les dates de l'histoire de l'Inde. » Enfin, cela impliquerait que l'influence indo-aryenne (et non indo-européenne) s'est faite de l'Est vers l'Ouest. La langue élamite parlée en Mésopotamie ancienne, dériverait par exemple du script de l'Indus – et non vice versa comme on le pensait jusqu'ici. Alain Daniélou n'écrivait-il déjà pas il y a 25 ans dans son Histoire de l'Inde : « Il semble naturel de considérer que l'étrange peuple non sémitique et non aryen qui est venu de l'Orient pour civiliser l'Occident était d'origine indienne…» Du coup, de nombreux historiens s'accordent à penser que la civilisation védique est née au moins 7000 ans avant Jésus-Christ et qu'elle avait déjà atteint sa maturité en l'an 4000. Voici donc la chronologie védique telle qu'elle devrait être officialisée :

 
Période
Date
Remarques
1.
Grande sécheresse
2200-1900 av. J.-C
Fin de l'ancien monde
2.
 
Fin de la rivière Saraswati
 
2200-2000 av. J.-C
 
La rivière Saraswati s'assèche complètement
3.
Période sutra-harappa
3000-2000 av. J.-C
L'âge des Sulbastras
4.
 
Début de l'assèchement de la Saraswati
avant 3100 av. J.-C
 
Formation du désert
 
5.
 
Civilisation Saraswati
 
avant 3200 av. J.-C
 
La rivière Saraswati en pleine expansion
6.
 
Introduction de l'argent (Kunal)
environ 3300 av. J.-C
 
Période des 2e Védas et des Brahmanas
7.
Bataille des 10 rois
environ 3750 av. J.-C
Fin de l'âge du Rig Véda
8.
Fin du dernier âge polaire
environ 8000 av. J.-C
Début de l'âge védique ?

 


 

9.3. La troisième désinformation : le système de castes

     Beaucoup plus encore que la théorie des « méchants » Aryens et des « bons » Dravidiens et le discrédit des Védas, le système de castes reste l'élément le plus mal compris, le plus calomnié, le plus haï de la société hindoue. Le mot caste vient du portugais casta, qui veut dire pur, non mélangé, chaste. Cependant en Occident, le mot caste suscite toujours une réaction presque passionnelle ; et même la définition du Petit Larousse : « Chacune des classes fermées entre lesquelles se partage le peuple de l'Inde », implique une connotation péjorative « d'une classe exclusive et fermée que tout sépare des autres au sein d'une même société et qui s'insère en outre dans un système hiérarchique et inégalitaire, liant l'homme dès sa naissance. » [4]
     Le mot caste a été forgé, créé par le colonialisme. Mais comme le souligne Deleury, « L'honnêteté et l'objectivité demandent que nous nous efforcions de comprendre son sens originel. » Dans l'Inde ancienne, les castes représentaient un système qui distribuait les fonctions au sein de la société, comme ce fut le cas des corps de métier dans l'Europe du Moyen Age. Mais le principe sur lequel était basé cette distribution est particulier à l'Inde. Un brahmane était un brahmane non pas par naissance, mais parce qu'il aspirait à préserver l'élévation spirituelle et intellectuelle de sa race. Il devait donc acquérir tout un bagage spirituel et occulte, qui seul pouvait le qualifier pour cette tâche. Un kshatriya était un guerrier, non pas parce qu'il était né fils de roi ou de prince, mais parce qu'il avait l'ambition de protéger son pays. Il devait donc suivre un entraînement ardu et austère afin de forger en lui courage, noblesse et virilité, qui seuls pouvaient lui permettre de remplir son devoir. Ainsi en était-il du vaishya, le marchand, dont la fonction, était d'enrichir sa famille, son village, sa race et du shudra, le serviteur, le paysan, qui remplissait des fonctions plus humbles mais sans qui aucune des trois autres castes n'aurait pu fonctionner.

« Lorsque dieu créa l'homme,
Sa bouche devint le brahmane ;
De ses bras on fit le prince ;
Ses jambes ce sont les marchands ;
Le serviteur naquit de ses pieds. »

(Rig Véda)

 

     Pour Guy Deleury, « L'élément essentiel – et sans doute unique du modèle social hindou – est de poser en principe absolu la reconnaissance par l'ensemble de la société de l'identité culturelle de chacune de ces communautés qui la composent, car toutes les règles sont en fait créées pour permettre à chacun d'entretenir des rapports étroits avec tous, sans risque d'affaiblir sa propre identité. » [5]
     Un certain nombre de sages indiens ont été beaucoup plus loin encore, en argumentant que dans la tradition occulte indienne, chacun naissait dans la caste qui correspondait à son niveau d'évolution intérieure. Ce concept a été repris par l'indianiste Jean Herbert : « Ce qu'il peut y avoir de choquant dans le système des castes, est considérablement atténué dans l'Inde par le fait que le choix de la naissance du milieu, des conditions de vie, etc. est la conséquence directe des actions faites ou des désirs exprimés par la même âme dans une ou plusieurs vies antérieures. » [6] Le système des castes est plus proche de nous que nous le pensons. Georges Dumézil a par exemple démontré que la société indo-européenne divisait elle aussi les hommes en trois classes : les prêtres, les princes ou guerriers et les hommes libres adonnés aux tâches productrices. Nul doute que la société celtique emprunta ce système à l'Inde védique. Elle fut suivie en cela par la Grèce et la Rome classique, qui adoptèrent cette même tripartition des fonctions.
    Malheureusement, le système des castes fut corrompu au fil des âges par l'égoïsme humain et la tendance spontanée des hommes à toujours exploiter l'autre, comme le note Sri Aurobindo : « On a cessé de déterminer la caste en fonction d'aptitudes spirituelles ; celles-ci, autrefois essentielles, jouent maintenant un rôle secondaire et même tout à fait insignifiant ; la caste est déterminée aujourd'hui d'après les critères purement matériels de l'occupation et de la naissance. » De ce fait, le système des castes s'est mis en porte-à-faux avec la tendance fondamentale de l'hindouisme qui est toujours d'insister sur le spirituel et de subordonner le matériel au spirituel ; et elle a ainsi perdu la plus grande partie de son sens d'origine. L'esprit d'arrogance, d'exclusivisme et de supériorité des castes, en est venu à dominer le système, au lieu de l'esprit de devoir qui régnait auparavant. « Cette déformation a affaibli la nation et a contribué à nous mettre dans l'état où nous sommes aujourd'hui », [7] écrit encore Sri Aurobindo. Ceci dit, les historiens qui ont affirmé que la doctrine des castes était une imposition aryenne sur les Dravidiens ou un système nazi, et qui s'en sont servis comme les missionnaires ou les musulmans, pour justifier leurs conversions, ont-ils jamais compris le génie de ce qu' étaient les castes ? Aujourd'hui encore, de nombreux hommes politiques indiens utilisent les tensions inter-castes pour diviser le pays, et incitent les castes inférieures à la haine du brahmane. Ce en quoi Deleury n'est pas d'accord : « On présente couramment le brahmane comme le représentant de la plus haute des castes, donc la plus riche et la plus puissante. Il est des cas exceptionnels où cela peut être exact, mais l'immense majorité des brahmanes n'a pas le privilège qu'on lui imagine sur la foi de reportages. Le brahmane des villages, même aujourd'hui, se trouve souvent dans une dépendance économique totale des classes paysannes, au même titre que le plus bas des intouchables. » Finalement, l'Inde a contracté une immense dette envers les brahmanes, car ce sont eux qui ont préservé le savoir hindou, la connaissance occulte, le mot : AUM, nama Shivaya.
    Et pouvons-nous vraiment enterrer aujourd'hui ce système, quand il survit encore dans 80% des villages de l'Inde, quand les 2/3 des jeunes du pays font toujours des mariages « arrangés » par leurs familles, qui s'aident d'un astrologue ? « Le modèle hindou a réussi à organiser et à faire vivre pendant plus de deux millénaires une société plus fraternelle que toutes celles qui furent inventées ailleurs, parce qu'il est fondé sur le pluralisme des fraternités. Ce n'est pas le mot de caste qu'il faut utiliser, mais ceux de communauté ou de fraternité ; ce simple changement de terme ferait sans doute tomber bien des incompréhensions sur la nature vraie du système des castes. » [8] Quel est l'avenir des castes en Inde ? Doivent-elles être adaptées aux temps modernes, afin de retrouver un peu de l'esprit dynamique d'antan ? Ou vont-elles disparaître totalement de la société indienne parce qu'elles n'ont plus aucun sens aujourd'hui ? Et finalement, le système des castes est-il vraiment pire que les énormes fossés sociaux qui séparent par exemple les Mexicains de souche espagnole des Mexicains indiens ou l'Amérique blanche des Noirs de Harlem ?
     Le discrédit du système des castes, ainsi que l'invention de l'invasion aryenne, ont-elles une motivation politique ? La plupart des indianistes du siècle dernier étaient des amateurs, qui provenaient soit de la bureaucratie britannique, soit du missionnariat. Les premiers avaient tout intérêt à démontrer que c'était la civilisation gréco-romaine – donc occidentale – qui avait donné au monde nombre de ses philosophies, de ses systèmes mathématiques et astronomiques. C'est pourquoi ils s'appliquèrent à post-dater l'histoire de l'Inde. Les seconds s'efforcèrent à prouver que l'hindouisme, une religion païenne, était une imposition des barbares aryens sur les bons Dravidiens. Ce sont donc eux qui créèrent ces trois grandes désinformations sur l'Inde que nous venons de passer en revue.


 

9.4. Les pseudo-indianistes

    La découverte du sanskrit par des érudits européens constitue un des moments forts de l'histoire de la linguistique moderne. En effet, ces indianistes de première heure remarquèrent rapidement qu'il existait de grandes similarités entre le sanskrit et plusieurs langages européens. Ainsi pita en sanskrit, devient pater en latin et père en français. Deva devient deus en latin et dieu en français. Agni, le célèbre feu des Védas, devient ignis en latin, ignite en anglais et ignition en français. Peu après cette découverte, on s'aperçut que les anciens linguistes indiens, tel le grammairien Panini, avaient développé la science des langages bien au-delà de ce qui existait alors en Europe. C'est ainsi que l'étude du sanskrit révolutionna la linguistique européenne, à tel point que Léonard Bloomfield, un des pionniers de la linguistique moderne, affirma que l'opus magnum de Panini, l'Astadhyayi, « était un des grands monuments de l'intelligence humaine ».
     Mais le précurseur du sanskritisme, c'est l'Anglais William Jones, juge de son état, en poste à Calcutta et fondateur de la Société asiatique. C'est lui qui s'exclama en février 1786 : « La langue sanskrite, quelle que soit son ancienneté, possède une merveilleuse structure ; plus parfaite que le grec, plus généreuse que le latin et plus raffinée que les deux réunis, possédant pourtant une telle affinité avec eux qu'aucun linguiste ne peut en déduire qu'ils ne proviennent d'une même source. » On a retenu le nom de Jones, parce qu'il fut le premier linguiste européen à utiliser les services des pandits, c'est-à-dire des brahmanes qui préservèrent oralement – puis par écrit – la grande tradition védique. C'est cette collaboration, à la fin du 18e, entre les bureaucrates de Sa Majesté et les pandits, qui donna de merveilleux résultats. Car à la fin du 18e et au début du 19e, les Britanniques n'avaient pas encore étendu leur contrôle sur toute l'Inde. Nombre de relations entre Indiens et Anglais étaient alors basées sur un respect mutuel, le concept de supériorité raciale n'étant pas encore rentré dans les mœurs. « Je ne suis pas un hindou, mais je tiens par exemple la doctrine de la réincarnation pour être plus rationnelle et plus apte à éloigner les hommes du vice, que la punition sans fin promise par les chrétiens, » pouvait ainsi écrire William Jones. La réciprocité était également vraie : les Indiens acquirent par exemple des Anglais de nouvelles connaissances, telle l'archéologie ou la cartographie, jusque-là inconnues d'eux.

     Mais au lendemain de la Mutinerie, les Britanniques encourageront l'indianisme perfide et le prosélytisme des missionnaires, qu'ils avaient un moment bridés. Ceci coïncide avec une volonté des nouveaux colons d'Europe de se trouver une généalogie libre de toute racine judaïque. « Pour se libérer de l'héritage juif, écrit l'historien et mathématicien Rajaram, l'Europe chrétienne se tourne vers l'Est, et en particulier vers l'Inde. » Jim Shaffer remarquait également en 1984 qu'on a essayé de prouver « que les racines de la culture occidentale se trouvaient en Inde, plutôt que dans le Proche Orient ». Les indianistes préférèrent comme ancêtres les Aryens de l'Inde aux Chinois, sans doute parce que les Aryens étaient censés avoir la peau blanche. La perversion du mot aryen qui dans le sanskrit original, voulait dire noble, en une définition de race, remonte à cette époque-là, comme Poliakov le souligne : « D'après cette nouvelle théorie, ce n'était pas l'humanité entière, mais une seule race – une race blanche qui par la suite devint chrétienne – qui était descendue d'Asie pour coloniser et peupler l'Occident. » [9] Voilà qui est ironique : il y eut donc deux invasions aryennes, l'une vers l'Inde, l'autre vers l'Europe ! Mais grâce à la découverte du sanskrit, on étaya cette théorie et on habilla de langage scientifique ces superstitions sans fondement rationnel. Puis on modifia cette doctrine pour démontrer que les Aryens européens et les Aryens indiens constituaient deux branches différentes d'une race qui avait son origine en Asie centrale ou même en Europe. Grâce à ceci, on put attribuer les réalisations de la civilisation indienne, non pas aux Indiens, mais à leurs ancêtres aryens – donc à nous, la race européenne ! Cette prise de position : « L'Inde ne possède pas de civilisation propre à elle-même », devint plus tard le dogme de l'establishment marxiste en Inde et domine aujourd'hui le curriculum universitaire indien. Cette pseudo-histoire permit également à des pseudo-historiens, tels Christian Lassen, Albretch Weber, William Dwight Whitney et bien d'autres encore, d'attribuer les merveilles scientifiques de l'Inde, que ce soit les mathématiques, la médecine ou l'astronomie, à des influences grecques qui firent suite à l'invasion d'Alexandre le Grand. À chaque fois qu'on faisait face à des contradictions chronologiques ou factuelles, on les ignorait ou on les déformait. Et le grand maître de cette « déformation » insidieuse, c'est Max Mueller.

     Max Mueller est aujourd'hui considéré – même en Inde – comme le plus grand indianiste de son temps et comme le grand spécialiste de l'époque védique. Les historiens en ont fait un sanskritiste hors pair et un merveilleux interprète des Védas, bien que ce fut lui qui, plus que tout autre, fut responsable de la création fictive de l'invasion aryenne et qui postdata les Védas à l'année 1200 av J.-C.
     La personnalité de Max Mueller était un curieux mélange de romantisme allemand et de bigoterie protestante. Pendant longtemps, on a pensé que Mueller était un admirateur inconditionnel de l'hindouisme ; mais la publication de ses lettres a révélé l'effroyable vérité : « L'ancienne religion indienne est condamnée, écrit-il au Duc d'Argyll en 1868 ; et si la chrétienté n'intervient pas, à qui la faute en incombera-t-il ? » Voilà bien une claire invitation au prosélytisme ! On a également cru que Mueller tenait les Védas en haute estime. Cet extrait d'une lettre écrite à sa femme en 1866 prouve exactement le contraire : « Ma traduction des Védas aura une énorme influence sur le futur de l'Inde et sur le salut de millions d'âmes indiennes. Car je leur montre la vraie racine de leur religion, ce qui est la seule manière d'arracher tout ce qui en a découlé depuis 3000 ans. » Ce qu'on ne sait pas, c'est que Max Mueller était au service des colons anglais, qui le payaient afin de disséminer la désinformation quant à la culture indienne. C'est Thomas Babbington Macaulay, qui le premier remarqua le jeune Max Mueller. Macaulay, c'est l'apôtre de l'éducation anglophone et chrétienne en Inde : « Je crois réellement que si nous réussissons à éduquer les Indiens dans nos écoles, il ne restera pas un seul idolâtre dans trente ans. Et ceci sera effectué sans prosélytisme, sans la plus petite interférence dans leur liberté religieuse. » [10] Macaulay pensait que la meilleure manière de convertir les hindous, particulièrement les brahmanes, serait d'utiliser leur respect de l'érudition, afin de les convaincre du bien-fondé de la doctrine chrétienne. C'est à cette fin qu'il chercha quelqu'un « qui pourrait donner une telle interprétation aux Védas, que les brahmanes réaliseraient d'eux-mêmes leur infériorité intellectuelle par rapport au Nouveau Testament ». Finalement, c'est en 1854 que l'Ambassadeur de Prusse en Angleterre, le Baron von Bunsen, présente Max Mueller à Macaulay. Max Mueller n'est alors qu'un jeune érudit sans le sou qui fait ses études en Angleterre. Macaulay lui propose cent mille roupies, alors une petite fortune, s'il accepte de traduire les Védas d'une telle manière « que cela détournerait les hindous de leur propre religion ». Mueller accepte – ce sera bientôt la gloire : en l'espace d'une dizaine d'années, il sera reconnu comme le plus grand sanskritiste et érudit védique de l'humanité. Cela ne l'empêchera pas d'écrire à son fils quelques années plus tard : « Tu veux savoir quel est le livre le plus sacré à mes yeux ? Cela peut te paraître plein de préjudices, mais pour moi c'est le Nouveau Testament ; ensuite, je mettrai le Coran, qui dans ses enseignements moraux, n'est après tout qu'une répétition du Nouveau Testament. Puis les écritures bouddhistes du Tripitaka, le Tao et enfin les Védas…» [11]

     Max Mueller, comme tout bon chrétien de son époque, croyait fermement les dires de la Bible, qui postulait que le monde était né le 23 Octobre 4004 av J.-C. : « Je tiens pour historique la version de la création telle qu'elle est racontée dans la Genèse », écrit-il au Duc d'Argyll en 1902. Comment pouvait-il donc admettre que les Védas aient été composés avant cette date, par une civilisation qui était déjà extrêmement sophistiquée ? Ironiquement, sa connaissance du sanskrit n'était pas si fameuse que cela. Il faut savoir que les Védas sont récités en chantant ; la diction et la phonétique en sont donc extrêmement difficiles pour un Occidental. Transcrits, ils se lisent un peu comme une partition de musique que l'on doit déchiffrer. Tous les grands érudits de sanskrit ont donc passé des années aux pieds de Pandits (brahmanes), afin de s'imprégner de leurs intonations. L'éminent sanskritiste allemand Paul Thieme resta ainsi plusieurs années en Inde, ainsi qu'Alain Daniélou ou Guy Deleury. Mais pas Mueller qui – et peu de gens le savent – n'aura pas mis les pieds une seule fois en Inde durant sa longue vie de sanskritiste. Un jour, raconte l'écrivain Nehemiah Goreh, Max Mueller était dans sa chambre de l'université d'Oxford, lorsqu'un Indien habillé d'une robe longue, s'adressa à lui dans un langage que celui-ci ne pouvait comprendre. « Ne parlez-vous pas le sanskrit ? » lui demanda l'Indien. Ce à quoi Mueller répondit : « Non, je ne l'ai jamais entendu parler. » Aujourd'hui, de nombreux sanskritistes, tel Rajaram, estiment que son interprétation des Védas constitue non seulement une désinformation massive, mais qu'elle est primaire et incomplète. Écoutons d'ailleurs Mueller : « Les Védas sont pleines de conceptions enfantines, bêtes, monstrueuses quelquefois. C'est ennuyeux, bas, commun, égoïste, petit, et peu de nobles sentiments en émergent. » Voilà ce que le plus grand sanskritiste pensait des Védas !
     Paradoxalement, Max Mueller est aujourd'hui pratiquement passé aux oubliettes en Europe, alors qu'en Inde des centaines de centres culturels et de rues ont été inaugurés en son nom. Son magnus opus, Les livres sacrés de l'Est, vient d'y être réimprimé pour la énième fois alors qu'il est épuisé en Occident.
     Finalement, saviez-vous que le nationalisme allemand trouve ses racines dans cette fausse théorie de l'invasion aryenne ? Hegel, le plus grand philosophe de son époque, qui eut une influence prépondérante sur le nationalisme allemand, admirait profondément la culture et la philosophie indiennes. Du coup, on vit éclore en Prusse de nombreux penseurs et philosophes qui se recommandaient des Védas, à tel point que Sir Henry Maine, membre du conseil du Vice-roi et recteur de l'université de Calcutta put s'exclamer au moment de l'unification de l'Allemagne : « Une nation est née du sanskrit. » Plus tard, Hitler reprit cette fameuse théorie des deux invasions aryennes, l'une vers l'Inde, l'autre vers l'Europe, pour affirmer la supériorité de la race allemande. Il emprunta aussi aux hindous la croix aryenne, dont il inversa les extrémités et qui devint l'emblème de son empire du Mal. S'il avait su qu'il n'y avait jamais eu d'invasion aryenne, l'histoire en aurait-elle été changée ?


 

9.5. Les missionnaires

     Ah, les missionnaires ! Combien de générations ont idéalisé ces hommes en blanc qui allaient apporter la bonne parole, la civilisation aux sauvages, aux païens d'Afrique et d'Asie ! Combien d'entre nous, nés dans les années 50, n'ont-ils pas rêvé de faire de même ? Quelle merveilleuse imagerie n'a-t-elle pas toujours été associée aux missionnaires : Hergé et Kipling ont énormément contribué à ce mythe du bon missionnaire et du gentil païen – on ne dira jamais assez le racisme « gentil-banania » de Tintin. Aujourd'hui, même si l'adolescent est beaucoup plus averti, l'immense mal que les missionnaires ont fait de par le monde, sous couvert de conversions, à la vraie religion et aux bienfaits de la civilisation, n'a pas encore été tout à fait dévoilé. Il y a là une conspiration du silence de la part des historiens occidentaux. Car on ne peut dissocier le colonialisme, c'est-à-dire l'appropriation illégale de territoires appartenant à un autrui plus faible, du missionnariat. La croix et le fusil ont toujours été étroitement liés dans la conquête coloniale, comme le génocide espagnol et portugais en Amérique du sud l'ont amplement démontré. Il est vrai que les Anglais furent plus discrets que l'inquisition portugaise à Goa. Mais ils n'en pensaient pas moins. Charles Grant (1746-1823), Directeur de l'East India Company, résumait parfaitement cette étroite collaboration entre le soldat et le prêtre, quand il écrivait : « Nous ne pouvons pas nous empêcher de constater que le peuple de l'Inde est une race d'hommes lamentablement dégénérée et basse, gouvernée par des passions malveillantes et licencieuses et plongée dans la misère par ses vices. » Claude Buchanan, un célèbre aumônier attaché à la Compagnie, allait encore plus loin : « On ne peut trouver dans le cœur d'un hindou ni la vérité, ni l'honnêteté, ni l'honneur, ni la gratitude, ni la charité. » Quelle déclaration, s'adressant à un peuple qui donna au monde les Védas et les Oupanishads, lorsque les Anglais forniquaient encore dans leurs grottes ! Lord Hastings, Gouverneur Général des Indes en 1813, était on ne peut plus d'accord avec son chapelain. Extrait de son journal daté du 2 Octobre 1813 : « L'hindou apparaît être un humain limité à de simples fonctions animales… avec un intellect pas plus élevé que celui d'un chien, d'un éléphant, ou d'un singe. »
   
 Les missionnaires, qui suivirent de très près les premiers colons britanniques, s'empressèrent d'abord de convertir les Adivasis, ces tribus d'apparence négroïde. « Vous étiez ici avant les Aryens, avant les Dravidiens même, leur dirent-ils. C'est vous les premiers habitants de l'Inde. Vous n'êtes pas de vrais hindous, ce sont les Aryens qui vous imposèrent ce credo idolâtre. Embrassez donc la vraie religion, celle du Dieu unique. » C'est ainsi que les missionnaires purent convertir d'immenses territoires dans le nord-est de l'Inde, peuplés principalement de tribus, dont certaines, tels les Bodos de l'Arunachal Pradesh, sont aujourd'hui à majorité chrétienne. Il est vrai que les Adivasis ont toujours été exploités, non pas par les brahmanes, mais tout simplement par les Vaishyas, les commerçants, par les grands propriétaires, les marchands de bois, qui leur achètent leurs forêts pour quelques misérables milliers de roupies. À la suite de l'échec de la mutinerie de 1857, les missionnaires devinrent encore plus militants, employant l'argument économique pour convertir les plus défavorisés, s'empressant d'empoisonner l'esprit de leurs nouvelles ouailles, leur apprenant la haine de leur propre religion, de leur propre pays quelquefois, et les coupant des racines de leur culture. Ce qu'on appelle les Anglo-indiens, et qui ne sont en fait que les descendants de bâtards procrés par les soldats anglais, en sont un parfait exemple : une race qui n'appartient à aucune culture, qui a rejeté son identité indienne et est aujourd'hui condamnée à disparaître. Rappelez-vous le cri de Swamy Vivekananda, l'apôtre de l'hindouisme, lors du Parlement des religions de Chicago en 1900 : « Si nous, les hindous, devions ramasser toute la boue du fond de l'Océan pacifique et vous la jeter à la figure, ce ne serait rien comparé à ce que les missionnaires ont fait à notre religion et notre culture. »
     Les missionnaires, même s'ils ont considérablement réduit en nombre, demeurent aujourd'hui en Inde une force de division, et on les accuse quelquefois d'encourager la balkanisation du pays. Un de leurs protégés, le Professeur A. K. Kishu, Secrétaire Général du Concile indien des Tribus indiennes, n'a-t-il pas fait campagne auprès de l'ONU pour que les Adivasis soient reconnus comme « les habitants originels de l'Inde. » L'écrivain belge Koenraad Elst affirme également que les missionnaires anglais auraient bien voulu se tailler, comme les musulmans, un petit morceau du sous-continent en 1947 : « Au moment de l'Indépendance, les missions chrétiennes avaient en collaboration avec la Ligue musulmane, projeté une partition chrétienne. Le nord-est de l'Inde (en majorité chrétien), Chotanagur et des morceaux importants du Kérala devaient devenir des états chrétiens, formant une chaîne non-hindoue, avec les états musulmans d'Hyderabad et du Bengale pakistanais. Ces accords secrets entre la Ligue musulmane et les missionnaires représentant les intérêts des Adivasis, sont quelquefois utilisés aujourd'hui par la propagande musulmane pour démontrer que les tribus de l'Inde et les purs de l'islam sont des alliés naturels… Malheureusement, le Ministre de l'Intérieur de l'époque, Sardar Patel, déjoua ces plans lorsqu'il apprit leurs intentions. » [12] Il existe aujourd'hui en Inde un missionnariat que l'on pourrait appeler insidieux, car il déguise son vrai visage afin de mieux convertir. Le pionnier en fut le Jésuite Robert di Nobili, nommé en 1606 à la mission de Madurai, un des haut-lieux de l'hindouisme dans l'Inde du sud. Très vite, di Nobili réalisa que l'hindouisme était trop bien ancré dans le cœur des villageois de la région et qu'il ne pourrait les convertir. Alors, il eut l'idée d'utiliser le respect des hindous pour les sannyasins, ces moines indiens qui ont renoncé au monde. Comme eux, il revêtit la robe orange, porta la corde sacrée des brahmanes en travers de la poitrine, se rasa la tête, hormis une petite queue au sommet du crâne et apprit le tamoul et le sanskrit afin de propager la Bible dans la langue vernaculaire. C'est ainsi que di Nobili réussit à convertir 100 000 hindous. Ceci créa un précédent et aujourd'hui encore vous trouvez des missionnaires en Inde qui prêchent à l'hindou : encens, mantras ou lingams. Mais le message n'a pas changé : « Convertissez-vous à l'unique et seul Dieu. »

     Finalement, aucune histoire du mouvement missionnaire en Inde ne serait complète si l'on ne mentionnait pas le remarquable travail qu'ils firent dans le sous-continent, particulièrement dans le domaine de la santé et de l'éducation ; le Kérala par exemple est aujourd'hui l'état le plus alphabétisé de l'Inde, en grande partie grâce à l'éducation catholique qui y a été impartie. Et aujourd'hui, vous pouvez encore rencontrer dans les coins le plus reculés de l'Inde, un de ces frères, ou une de ces sœurs, qui sont là depuis 40 ans, qui ne cherchent même plus à convertir, et dont l'esprit de vraie charité chrétienne vous touche profondément. Le journaliste indien Arun Shourie, un des critiques les plus ardents du missionnariat en Inde, reconnaît lui-même : « En matière de lutte contre la lèpre, par exemple, les missionnaires furent des pionniers qui montrèrent le chemin aux hindous. » Malheureusement, ce sont souvent des exceptions. La conférence des Missionnaires de l'Inde du Sud, définissait déjà clairement en 1858 les buts de l'éducation en Inde : « L'objet de tout travail missionnaire ne devrait pas être de prime abord l'apport de la civilisation, mais l'Évangélisation des païens… Les écoles peuvent donc être considérées comme des centres de conversion et leur valeur estimée par le nombre d'élèves qui renoncent à l'idolâtrie et professent ouvertement la chrétienté. » Swamy Vivekananda, l'apôtre de la renaissance hindoue s'exclamait : « Lorsqu'un jeune enfant indien est amené à l'école, la première chose qu'on lui append, c'est la haine de sa culture. » Les choses ont-elles vraiment changé aujourd'hui ? Rien ne symbolise mieux la continuité de l'esprit missionnaire en Inde que Mère Thérèsa, qui projeta une image totalement négative de l'Inde ; ou bien le Père de La Cité de la Joie, livre remarquablement écrit par quelqu'un qui connaît et aime l'Inde, mais qui donne malheureusement l'impression au lecteur moyen, qui n'a jamais mis les pieds en Inde et est imbu des préjugés habituels, que toute l'Inde ressemble aux bidonvilles de Calcutta – ce qui est totalement faux.


 

9.6. L'élite intellectuelle indienne

     Un autre des objectifs de ce pseudo-indianisme et de ce missionnariat insidieux était de former une petite élite indienne occidentalisée, qui constituerait une « troisième colonne » et contribuerait à influencer le reste de la population. C'est ainsi qu'une minorité d'Indiens furent envoyés à Oxford ou à Cambridge pour s'y imbiber des idéaux libéraux de l'époque, avec l'espoir que le temps aidant, les descendants de ces sahibs à la peau chocolat, deviendraient des copies conformes des sujets de Sa Majesté. Ces Indiens, qu'ils fussent maharajas, avocats, ou journalistes, finirent donc par avoir honte de leurs coutumes, de leurs compatriotes et essayèrent de devenir plus britanniques que les Britanniques : chasses aux tigres à gogo, whisky et accent d'Oxford. Le parti du Congrès fut l'avatar parfait de ce mouvement anti-hindou, comme le note Alain Daniélou : « Les gouvernements du Congrès encouragèrent partout le développement de l'éducation, sur le plan d'une anglophilie déguisée à l'indienne. L'enseignement de la philosophie, des arts, des sciences, qui constituait la prestigieuse tradition culturelle de l'Inde ne put survivre que grâce aux brahmanes qui, sans aucune aide de l'état, continuèrent de leur mieux à maintenir le patrimoine culturel de l'Inde. » [13] Près de 50 ans après l'indépendance indienne, le rêve des Britanniques s'est réalisé. Car les plus anti-hindous dans ce pays, ceux qui essayent à tout prix d'éliminer de la société indienne ce qui en fait la grandeur, ce ne sont pas les Anglais, qui ne sont plus là, ni même les musulmans, mais bien l'élite hindoue qui contrôle le pays : les bureaucrates, les politiciens, les journalistes, toute une partie de l'intelligentsia de la nation. « Mais ne réalisent-ils pas, s'exclame l'indianiste David Frawley, que cette soi-disant laïcité est un héritage colonial, qu'elle n'a pas sa place en Inde, qu'elle a été greffée dans le subconscient de leurs ancêtres il y a deux siècles ? Que ce sont des traîtres à leur propres frères, à leur formidable culture, dont le génie, la tolérance, la non-violence et la compassion sont uniques au monde ? »
     Ces champions de la laïcité ont fait énormément de mal à l'Inde. Ce sont eux qui encouragèrent Sir Syed Ahmed Khan et plus tard Mohammed Jinnah, à créer la Ligue musulmane, ce qui mena à la création du Pakistan. Ce sont eux qui à l'indépendance ont nié l'âme véritable de l'Inde, essayant au contraire de lui appliquer une identité copiée sur le modèle britannique, totalement inadaptée aux besoins du pays.



Notes :

[1]    Dupuis Jacques, Histoire de l'Inde (Kailash, 1996), p. 47.
[2]    Rajaram N.S., The Politics of History (Voice of India, New Delhi, 1995), p. 17.
[3]    Ibid., p. 102.
[4]    Deleury Guy, Le Modèle indou (Hachette, 1978), p. 44.
[5]    Ibid., p. 71.
[6]    Herbert Jean, Introduction à De la Grèce à l'Inde de Sri Aurobindo (Albin Michel, Collection         Spiritualités vivantes, Paris, 1976), p. 200.
[7]   Sri Aurobindo, L'Inde et la Renaissance de la Terre (Institut de Recherches Évolutives, Paris, 1998),         p. 32.
[8]   Deleury, op. cit. p. 72.
[9]   Poliakov, The Aryan Myth (Basic Books, New York), p. 188.
[10] Macaulay, The Shaping of The Historian (Viking, New York), p. 412.
[11] Mueller Max, cité par N.S. Rajaram dans The Politics of India, op. cit. p. 114.
[12] Elst Koenraad, Indigenous Indians, (Voice of India, New Delhi, 1993), p. 229.
[13] Daniélou Alain, Histoire de l'Inde (Fayard, Paris, 1994), p. 364.






     
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