Un Autre Regard sur l'Inde, François Gautier



UN AUTRE REGARD SUR L''INDE


Préface

Il faut réécrire l'histoire de l'Inde

 

     Il n'y a pas si longtemps l'Inde faisait référence : on reconnaissait que sa civilisation, sa culture, sa spiritualité, sa philosophie, ses sciences, avaient énormément influencé cette planète : ne dit-on pas que le sanskrit serait la mère de toutes les langues ? Que les vrais Aryens seraient originaires des Indes ? Le zéro, les échecs, le concept de l'Immanent ne nous vinrent-ils pas de là-bas ? Tous les grands penseurs occidentaux, de Schopenhauer à Nietzsche, en passant par Voltaire et Malraux, n'empruntèrent-ils pas à la grande tradition philosophique indienne ?

     C'est justement cette merveille de l'Inde d'hier, qui a été tant décrite, louée, chantée, par de nombreux historiens et indianistes, tels le Français Alain Daniélou, l'Australien A.K. Basham, ou l'Allemand Max Mueller. On s'est surtout attardé sur sa grandeur post-védique : on a parlé de son infinie sagesse spirituelle ; on a encensé sa culture, ses arts, le génie de sa trame sociale ; on a glorifié la période moghole, dont le meilleur avait emprunté à la civilisation hindoue un peu de son raffinement et de son génie ; on a loué ses temples, son folklore, la gentillesse de son peuple et ses coutumes. C'est cette Inde-là qui a inspiré tant de poètes, d'écrivains, de voyageurs, de rêveurs d'infini.

     Et pourtant aujourd'hui, quelles sont les images les plus immédiates qui viennent à l'esprit de Monsieur-Tout-Le-Monde, lorsqu'on lui parle de l'Inde ? La misère, la corruption, Calcutta, les mouroirs de Mère Thérèsa… Pour d'autres, plus élitistes, ce sera le faste des maharajahs, leurs palais et leurs somptueux mariages. Pour les amoureux de la route, ce sera le sitar de Ravi Shankar, l'encens ou un shilom. Pour les spiritualistes, quelque ashram, ce gourou-ci ou ce gourou-là. Pour les touristes, ce sera les belles plages de Goa, les merveilleux temples de Tanjore ou le fabuleux Taj Mahal. Ou bien pour les journalistes en mal de sensationnalisme, ce sera les eunuques, les mariages d'enfants ou les colonies de lépreux… Et ce pays, même s'il fascine et attire, restera mystérieux et impénétrable, effrayant même, de par l'ampleur de ses foules, le grouillement incompréhensible de sa religion, sa violence sous-jacente et sa saleté souvent repoussante. « Nos télévisions ne nous parlent de l'Inde que lors de catastrophes, telle la peste de 1994. Hors de ces temps de misère, elle disparaît du petit écran et les journaux qui ne nous épargnent aucun détail de ces catastrophes, négligent ce pays quand on y mange à sa faim », écrit l'indianiste Guy Deleury, dans son livre Le Modèle indou. [1] L'Inde est également associée à toutes sortes de préjugés, de clichés, d'à priori, de fausses conceptions : l'injuste système des castes, les vaches sacrées, les hindous fanatiques, les méchants aryens, les bons missionnaires et les gentils païens qu'il faut ramener dans le droit chemin…
     Neti, neti, disaient les sages védiques : Ni ceci, ni cela, n'est l'Inde. Pourquoi ces préjugés et ces fausses images qui collent à l'Inde telle une étiquette dont elle ne peut jamais se débarrasser, comme des œillères qui faussent toujours notre perception ?

     L'hindou a tout d'abord subi la fureur des musulmans qui essayèrent, en massacrant des millions des siens, de le forcer à se convertir à une religion qu'il respectait de prime abord, car bien avant l'arrivée des guerriers de l'islam, nombre de royaumes hindous avaient accueilli en leur sein des marchands arabes. Mais pour les envahisseurs musulmans, les hindous constituaient l'infidèle par excellence, celui qui adorait une multitude de dieux impies. Tuer et raser ses temples devenait donc un devoir : djihad. L'Histoire a malheureusement passé sous silence l'horreur des invasions musulmanes, qui à partir du 7ème siècle, tentèrent au nom d'Allah et par la grâce du cimeterre, d'effacer une des plus merveilleuses civilisations du monde. Ce phénomène de silence, que le sociologue belge Konraad Elst appelle le négationnisme (c'est-à-dire la négation des grands génocides de l'humanité, plus connu chez nous sous le nom de révisionnisme), a été repris par de nombreux traités historiques, le dernier en date étant l'Histoire de l'Inde Moderne (Fayard), auquel ont pourtant brillamment collaboré d'éminents indianistes, tels Claude Markovits, ou Jacques Pouchepadass, mais qui malheureusement, se fait le vecteur de cette négation-là.
     Les trois derniers siècles ont par ailleurs vu s'établir la suprématie de l'Occident sur le reste du monde. Cette suprématie industrielle, militaire, technologique, a colonisé la planète en s'appuyant à la fois sur la croix et le fusil. C'est aussi cette colonisation de l'Inde par les Européens qui a perverti l'image de l'Inde. Les bons missionnaires étaient d'accord avec les musulmans, bien qu'ils s'y soient pris de manière plus douce : il fallait convertir l'infidèle, l'idolâtre.
     Plus près de nous, Hergé et Kipling, ces deux merveilleux menteurs, ont perpétué le mythe des bons maharajahs et des méchants fakirs ; ou bien encore celui de l'enfant de la jungle, dont l'âme innocente est prête à embrasser les bienfaits de la civilisation chrétienne. Aujourd'hui, des livres comme La Cité de la Joie, sans aucun doute remarquablement écrit par quelqu'un qui connaît bien l'Inde, s'attardent lourdement sur un seul aspect de la vie indienne, (en l'occurrence les bidonvilles de Calcutta) et tendent à nous faire croire, même si c'est involontaire, que cet aspect partiel constitue le tout. L'immense popularité de Mère Thérèsa, qui nul n'en doute, sera bientôt canonisée, n'arrange pas non plus les choses, car son image véhicule une Inde pauvre, misérable, qui laisse ses plus démunis mourir sur les trottoirs.
     Aujourd'hui donc, nous jugeons constamment l'Inde à travers un prisme subconscient qui a été façonné par deux siècles de domination coloniale. Et aussi longtemps que nous ne nous débarrasserons pas de ce prisme, nous ne pourrons pas appréhender l'Inde. « Le rapport de l'homme indien avec la société ne peut être compris à partir de nos concepts occidentaux de l'individu ou de la classe sociale », estime Guy Deleury, sans doute le meilleur indianiste français de ce siècle avec Alain Daniélou.

     C'est donc ce choc entre le polythéisme hindou, totalement incompris, et le monothéisme islamique et chrétien, qui a principalement faussé toutes nos perceptions de l'Inde. Il faut réécrire les livres d'histoire, il faut revoir toutes nos conceptions sur ce merveilleux pays. Car la grande spiritualité de l'Inde, sa tolérance, sa connaissance occulte, son savoir initiatique, existent encore aujourd'hui, cachés derrière la misère et la déchéance. C'est le grand paradoxe de l'Inde moderne, c'est la source de tous les préjugés, les a priori : comment l'Inde de Mère Thérèsa peut-elle prétendre devenir le leader spirituel du monde de demain ? C'est ce paradoxe que l'Inde doit d'abord résoudre en elle-même, en réussissant son industrialisation et la libéralisation de son économie, tout en préservant sa spiritualité intacte. Parce qu'en vérité, au-delà des apparences, l'Inde est une merveille aujourd'hui, présente, prête à se manifester de nouveau. Cette Inde pourtant est fragilisée, menacée de toutes parts, vulnérable. Il faut que l'Occident la défende, il faut que nous comprenions que l'Inde constitue un rempart à la fois contre la tentation d'hégémonie chinoise en Asie orientale et contre l'islamisation de l'Asie occidentale – et jamais la haine de l'islam contre les Grandes Indes n'a-t-elle été aussi virulente. Il nous faudrait peut-être nous écrier, comme l'indianiste américain David Frawley : « L'Inde est la mère du monde, l'Inde est le cœur de cette planète. Seule l'Inde peut ramener cette terre vers la vraie spiritualité. Mais pour cela, il faut que l'Inde s'éveille à sa vraie destinée. Voilà ce qui devrait être la prière du prochain millénaire ». [2] Ce livre est donc une tentative pour vous faire redécouvrir l'Inde, en parcourant encore une fois son histoire avec des yeux nouveaux.


Notes :

[1] Deleury Guy, Le Modèle indou (Hachette, Le Temps et les Hommes, 1978), page 24.
[2] Frawley David, Arise Arjuna (Voice of India, Delhi, 1994), page 12.






     
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