Hordes
musulmanes déferlant sur l'Inde vague après vague, missionnaires
européens abordant les rivages du sous-continent, tous n'ont
qu'un mot à la bouche : idolâtres ! Les uns, au nom du
Prophète, profanent et dévalisent les temples hindous,
détruisent leurs statues et ne laissent derrière eux qu'un
amas de ruines sur lesquelles ils édifieront leur mosquée.
Les autres, au nom du Christ, persécutent les prêtres hindous
et bâtissent leurs églises avec les pierres des temples
qu'ils ont mis à bas. Mais les uns et les autres combattants
de la djihad ou militants de l'évangélisation fiers
de leur monothéisme, ou plutôt, comme le dit l'auteur,
de leur « monolâtrie », se sont toujours
entendus pour considérer l'hindouisme comme une « abomination »,
qu'il fallait éliminer au plus tôt pour la plus grande
gloire de Dieu. L'hindouisme a subi ces attaques pendant des siècles.
Humilié, rabaissé, blessé dans ses dieux, ses croyances,
insulté et ridiculisé à cause de son « polythéisme »,
l'hindou a eu tendance pendant trop longtemps à adopter les idées
qui lui étaient imposées et à voir sa propre religion
avec les yeux des étrangers. Aujourd'hui, il relève la
tête et examine ces religions qui seraient, paraît-il, si
supérieures à la sienne : qu'ont-elles de supérieur
à l'hindouisme ? Serait-ce une plus grande compassion ou tolérance
? une conception plus élevée de la divinité ? une
connaissance plus intime de l'homme et de ses différents plans
de conscience ? un sens plus profond de la recherche intérieure ?
une science plus élaborée de la discipline spirituelle
? Tous ces éléments, réalise le chercheur hindou,
ont fait partie depuis des milliers d'années de la connaissance
et de la culture religieuse de l'Inde, tandis qu'ils font cruellement
défaut aux systèmes religieux, beaucoup plus récents,
de ses envahisseurs. Alors, comme le fait Ram Swarup, l'auteur de ce
livre, il étudie ceux-ci de plus près. Il les analyse,
les compare, les évalue en utilisant des critères hindous.
Ce livre est le résultat de ces recherches. C'est la première
fois qu'un regard hindou se pose sur le christianisme et l'islam, examine
leurs principes de base, retrace la façon dont ces deux religions
se sont imposées au cours des siècles, et en tire les
conclusions. Cette perspective est si nouvelle que le livre risque de
choquer même le lecteur habitué à une vision critique
du christianisme, et pourtant ceux qui suivront l'analyse de Ram Swarup
devront reconnaître qu'il était grand temps que cette optique
radicalement différente se fasse connaître en Occident.
Car enfin,
qu'est-ce que cette culture religieuse à laquelle on a donné
le nom d'hindouisme ? Et d'abord, est-ce bien une religion au sens où
nous l'entendons ? Car, comme l'a dit le grand yogi et visionnaire indien,
Sri Aurobindo, l'esprit européen arrive difficilement à
saisir l'essence de l'hindouisme : « Comment peut-il y avoir
une religion qui n'a pas de dogmes rigides auxquels on est obligé
de croire sous peine de damnation éternelle, pas de postulats
théologiques ni même de théologie fixe, pas de credo
pour la distinguer des religions antagonistes ou rivales ? Comment peut-il
y avoir une religion sans pape au sommet, sans organe de direction ecclésiastique,
sans église, chapelle ou système de congrégation,
sans imposition d'aucune forme religieuse d'aucune sorte obligatoire
pour tous les adeptes, aucune administration et discipline communes
?... Comment peut-on dire que l'hindouisme est une religion alors qu'il
admet toutes les croyances, allant même jusqu'à permettre
une sorte de noble athéisme et agnosticisme, et alors qu'il accepte
toutes les expériences spirituelles possibles ainsi que toutes
sortes d'aventures religieuses ? » L'hindouisme, poursuit
Sri Aurobindo, est « moins une croyance ou un culte qu'une
tradition, s'élargissant continuellement, de recherche de Dieu
par l'esprit humain. »
À
la lumière de cette définition, on ne s'étonnera
donc pas qu'un esprit comme Ram Swarup, nourri de cette tradition où
l'expérience intérieure est le critère central,
imprégné de cette culture toujours vivante, trouve légitime
d'exposer, sans acrimonie mais sans timidité, ce qu'il y a d'étroit
et de superficiel dans ce qu'il est convenu d'appeler les « grandes »
religions.
Le visage
du christianisme présenté par l'auteur de ce livre surprendra
sans doute certains lecteurs, en particulier les chrétiens les
plus fervents. Ils auront peut-être l'impression d'une caricature
de celui qui leur est familier. Toutes ces critiques, diront-ils, s'adressent
au christianisme d'autrefois. Depuis Jean XXIII, depuis Vatican II,
l'Église s'est considérablement ouverte. Rigidité
et dogmatisme ne sont plus de mise. Conversions forcées et mépris
pour les brebis égarées appartiennent au passé.
Un grand souffle d'air frais a balayé les vieux préjugés...
Tout ces
remarques sont sans doute pertinentes, mais qu'on veuille bien se souvenir
cependant que ce mouvement « libéral »
n'a touché que le christianisme occidental, et n'a effleuré
que très superficiellement les pays d'Afrique et d'Asie. On devra
aussi examiner ce que dit Ram Swarup des pratiques missionnaires encore
en usage dans certains pays. Les lecteurs français ne savent
probablement pas que des sommes d'argent colossales sont dépensées
chaque année par les diverses Églises chrétiennes
pour gagner des convertis et, le moins qu'on puisse dire, c'est que
les méthodes employées sont souvent tout à fait
contestables et font peu de cas du respect dû aux personnes, aux
religions et aux cultures. En fait, il apparaît que la plupart
des Églises chrétiennes, l'Église catholique en
tête, cherchent à compenser, et même au delà,
la désaffection qu'elles subissent dans les pays occidentaux.
Enfin, il est à remarquer que Ram Swarup, au-delà des
influences diverses dues aux circonstances, cherche à saisir
les principes fondamentaux distinguant ce qu'il appelle les religions
« prophétiques » comme christianisme et
islam, des spiritualités yoguiques. Là encore, qu'on ne
se méprenne pas, il ne s'agit pas d'une étude comparative
de religions dans laquelle le chercheur dissèque « objectivement »
deux théologies et en souligne les divergences et convergences.
Ici, bien qu'on ne puisse mettre en question le sérieux de l'analyse
de Ram Swarup, l'approche est résolument hindoue ; les définitions,
concepts et critères utilisés sont hindous, ce qui a l'immense
avantage de mettre en évidence de très simples vérités
sur lesquelles sont restés silencieux la plupart des « orientalistes ».
Cela fait
bientôt quarante ans que Ram Swarup, après avoir participé
activement à la lutte pour l'indépendance de l'Inde, s'est
engagé dans une vie de méditation et de recherche intérieure.
Durant toutes ces années, il a étudié en profondeur
les Écritures des différentes traditions religieuses.
Il est donc particulièrement bien placé pour proposer
ce regard critique sur les religions prophétiques. Il puise également
dans son expérience intérieure pour parler avec éloquence
et conviction de la vraie démarche spirituelle. Ram Swarup est
un écrivain connu et apprécié en Inde qui mérite
de toucher une plus large audience et de pouvoir contribuer par là
même à la rénovation spirituelle dont le monde a
désespérément besoin.